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À la poursuite de la paix (2015)
Garry Beitel

La guerre compliquée

Par Mathieu Li-Goyette
« Les guerres sont devenues beaucoup plus compliquées », laisse tomber un médiateur serein mais fatigué au fil d’une longue explication qui cerne à partir des conflits traités par le film (ceux au Moyen-Orient et en Afrique principalement) ce qu’ils peuvent avoir de si compliqué. Car en tant que négociateur, celui-ci ne peut plus se contenter de créer des voies de communication entre deux camps ennemis : il doit trouver une façon, logistique et humaine, de convaincre des dizaines de clans différents, aux jeux d’alliance et de rancœur distincts, aux affiliations ethniques, politiques et religieuses diverses, d’arriver à des ententes durables et, surtout, permettre à ces travailleurs de la paix d’acheminer vivres et soins aux civils qui endurent la guerre. De renchérir bêtement sur la noblesse de leur mission ne suffit plus et c’est pourquoi le documentariste Garry Beitel va plus loin que l’habituel topo informatif. Il nous amène sur le terrain des interventions, dans le quotidien de ces envoyés de l’ONU qui doivent travailler à créer et maintenir la possibilité d’un dialogue.
 
À la poursuite de la paix s’engage donc à montrer le dur labeur du travail de médiation en évacuant de son cadre toute forme d’intensité dramatique et guerrière pour ne garder du travail de terrain que celui de la négociation. Choix judicieux, car au cinéma, les images de guerre ont toujours tendance à prendre le dessus sur les autres images, à rendre par là même la réalisation d’un film sur la paix des plus périlleuses. Les images de famine, de pleurs, de violence en tout genre sont pareillement évacuées par Beitel, au profit d’un film qui s’efforce de faire le pont entre l’instance institutionnelle (l’ONU) et le terrain (notamment le Soudan, le Congo ou l’Irak). Ainsi se concentre-t-il sur un formateur envoyé pour enseigner le travail de médiation et de pacification ou encore sur un autre parti régler une querelle ayant démarré après qu’un troupeau se soit mis à brouter sur le pâturage d’une communauté voisine. Refusant les évidences, À la poursuite de la paix se démarque parce qu’il se concentre sur les aspects les moins médiatisés de la profession et en cela il accomplit exactement l’inverse de la couverture médiatique contemporaine : aux reportages en surface qui traitent d’une situation de crise dans une région fourmillant d’envoyés spéciaux (disons la Syrie), Beitel y va d’une approche en profondeur des crises qui, dans un exercice de comparaison malhonnête, paraissent microcosmiques.
           
Prenons celui d’un litige au Congo, séquence exemplaire du film qui raconte comment, dans le cadre d’un conflit interethnique plus large, deux communautés s’en prennent l’une à l’autre dans un conflit localisé, chose que le spectateur comprendra pleinement à hauteur d’homme. Ces deux clans sont donc installés sur des terres dont le zonage a été déterminé il y a plus d’un siècle par les colons belges. L’un des deux clans, disons le clan A, affirme que son territoire s’arrête sur une roche (petit a) et le second, le clan B, affirme que leur territoire s’étend jusqu’à une autre roche (petit b). Le hic, c’est que leurs territoires, en forme d’ellipses, s’entrecroisent sur plusieurs hectares, que le petit a est aussi près du clan B que le petit b l’est du clan A et qu’entre eux deux se trouve cette ellipse contestée, qu’on aperçoit du haut des collines vallonnées. Beitel suit un groupe jusqu’à la roche a et ensuite à la roche b, filmant bien l’étendue du territoire au cœur du violent litige. La démonstration est limpide tellement elle évoque la plus simple et pourtant la plus difficile des situations possibles : deux groupes refusant de s’entendre. Viennent ensuite les raisons (« ils ont battu tant de personnes, donc nous les battons à notre tour ») et la mine résiliente des médiateurs qui, eux, écartent la raison de ces confrontations (les raisons ethniques, politiques et religieuses) en prétextant qu’ils sont d’abord sur le terrain afin d’aider les populations locales.  
 
En cela, À la poursuite de la paix rappelle douloureusement qu’il ne faut pas nécessairement que des porte-avions de l’OTAN soient mobilisés pour qu’il y ait un fourmillement de luttes à apaiser. Il nous rappelle aussi les choses les plus fondamentales d’un conflit (le désaccord aux racines, la violence qui gonfle, soufflée par une autre violence qu’elle alimente à son tour) et l’immense difficulté pour les médiateurs à travailler entre ces deux feux. Alors qu’il parvient parfaitement à mettre en image dans cette séquence au Congo le principe de médiation qui ne trouverait meilleure illustration que celle d’une bataille pour un bout de terre étiré entre deux rochers, le film fait aussi un excellent travail lorsqu’il est question de montrer en quoi ces interventions humanitaires non armées se distinguent de celles qui le sont. Cette mise en lumière est essentiellement construite grâce au montage du film, qui remplit ses scènes d’inserts sur des visages inquiets, ainsi qu’à la direction photographique qui fait de la netteté et de la propreté de l’image une sorte de crédo qui n’est pas sans tares.
 
Car hormis quelques synthèses efficaces que nous livre Beitel, il faut dire qu’À la poursuite de la paix est d’un glacis fortement institutionnel et coutumier et qu’à ce titre, il paraît par moments encore plus propre qu’un documentaire propre de l’ONF dernier cri. Il suffit d’observer le travail de typographie des génériques d’ouverture et de fin, ou encore de se demander à quoi bon cette direction photographique plus nette que nette (pour tout montrer « tel quel » ? Ce serait inconséquent de le penser, surtout lorsqu’on filme des individus qui sont déjà les représentants de ce qu’il y a de plus institutionnel au monde : l’ONU). La netteté du numérique ne rend aucune image plus sincère. Au contraire, et la patine d’À la poursuite de la paix en joue trop. Cet hyperréalisme publicitaire confine le documentaire de Beitel à une sorte d’entre-deux peu enviable, surtout considérant l’importance critique de son sujet, où l’on ne sait parfois plus si l’on regarde un reportage remarquable ou un documentaire à qui la vision artistique fait défaut.
 
Il n’y a pas de fil rouge dans À la poursuite de la paix qui ne soit pas un fil rouge fortement institutionnalisé, comme si sa structure avait été inspirée d’une brochure, à commencer par son prologue qui rappelle tous les efforts mis en œuvre par le Canada dans les missions de maintient de la paix durant la deuxième moitié du 20e siècle avant d’évoquer son désengagement dans les quinze dernières années (où il est passé du 1er au 68e rang des pays les plus impliqués). Ce drapé inutilement canadien revient quelques fois, probablement parce que les intervenants sont canadiens, mais il demeure constamment en arrière-plan et, pire encore, il est le seul paysage politique sur lequel le film repose sans jamais qu’il ne soit un élément pertinent de son discours (car on s’intéresse beaucoup plus au travail des médiateurs qu’au fait qu’ils soient canadiens). Rien n’est approfondi au sujet dudit conflit au Congo, rien non plus sur la délocalisation des réfugiés yézidis de l’Irak vers le Kurdistan, sinon quelques banalités question de mettre en contexte. Alors pourquoi revenir à cette fierté canadienne ? Pourquoi le dire et s’en tenir-là tout en prenant la peine de dire que, depuis quinze ans, il n’y a plus de quoi être fier ?
 
À la poursuite de la paix expose mais ne pose pas beaucoup de questions. Il regarde des problèmes sans jamais être en mesure de les problématiser. Et son plus grave défaut (qui n'est pas si grave, entendons-nous), c’est de faire exister tout cela sous un ciel aux nuages rouge feuille et au bleu onusien, sans que rien ne soit soulevé sinon la nécessité même et évidemment louable de faire un film sur ce sujet.
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Critique publiée le 19 août 2016.