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Queen Christina (1933)
Rouben Mamoulian

Prémisses d'une nouvelle femme

Par Mathieu Li-Goyette
Queen Christina a longtemps été perçu comme le « comeback picture » de Greta Garbo. Rien de moins, mais surtout rien de plus. Lorsqu’elle quitta l’Amérique suite à la sortie de Grand Hotel (Edmund Goulding, 1932), la star fit un pied de nez à l’industrie, ses journalistes et ses fans. Arrivée de la Suède à peine six ans plus tôt, elle y retourna n’ayant tourné que sous la peau des mêmes personnages types de femme bourgeoise, amoureuse et fatale. Prisonnière de sa propre image, elle décida de quitter de son plein gré les studios et les salaires de la MGM (pour qui elle représentait à l’époque plus de vingt pourcents des profits annuels). D’autant plus problématique pour la stature de l’industrie hollywoodienne, Garbo quittait quand bon nombre d’artistes avaient été exclus de l’industrie à la transition du parlant. Elle refusait le rêve américain. Comble de l’ironie, cette étrangère à l’accent fortement prononcé qui était parvenue à poursuivre sa carrière là où les autres étaient oubliées s’exilait. Et c’est un peu le récit qui se trouve en filigrane de Queen Christina, tout comme cet aller et retour, entre 1932 et 1933 qui allait marquer un point tournant chez une comédienne qui n’allait livrer maintenant que de grandes performances jusqu’à son exil définitif en 1941.

Mais le potinage d’il y a quatre ving ans ne saurait guère nous intéresser au-delà des faits historiques entourant le film. Comme nous n’entrerons pas dans tout ce qui a pu être dit sur l’homosexualité de l’actrice et sur ces costumes masculins qu’elle tenait elle-même à porter pendant le tournage, Queen Christina se révèlera pour nous d’une importance capitale dans ce qui a trait à l’écriture classique du personnage féminin. Incarnant la reine Christine de Suède au XVIIe siècle, Garbo aura en effet l’occasion de parfaire son apparence androgyne dans une tenue serrée de comte suédois. Souhaitant s’échapper du tumulte de la cour royale, Christine part en escapade avec son garde-chasse pour tomber sur le diplomate espagnol qu’elle attendait à la cour d’un jour à l’autre (John Gilbert, ex-fiancé signé à la demande de Garbo, sombrera dans l’oubli à la suite du tournage). Flirt entre un homme et une femme déguisée en homme, la première conversation recèle une camaraderie que la romance du cinéma des années 30 n’aurait pu permettre autrement. Loin de l’amour courtois populaire à l’époque, le charme désinvolte de Christine insiste sur l’endurance d’une femme forte, régente d’un royaume stable et fier qu’elle entend bien mener comme bon lui semble.

Lorsqu’ils partagent la même chambre dans une taverne rustique, l’Espagnole lui demande : « Why don’t you undress? », sorte de summum de la sensualité à l’époque (d’avant le code Hays sur la censure) qui était assez fin pour jouer sur l’ambivalence du sexe de Garbo à l’écran. Femme parce que nous la savions telle quelle, sa démarche, sa voix et son allure mêlait les cartes, faisait se demander si le personnage de Gilbert était lui-même homosexuel (pour être tombé dans les rets du filet de la reine momentanément « transexuée ») et si celui de Garbo était bien hétérosexuel; dans la grande Histoire, la reine Christine fut connue pour n’avoir jamais pris époux, ce qui lui fit abdiquer du trône et quitter le pays. Le flou dans le couple n’est néanmoins jamais le coeur du drame du récit qui gravite plutôt autour des obligations de la reine et de la pression incessante du peuple à lui demander de bannir l’envoyé de l’Espagne chrétienne (la Suède est, rappelons-le, l’un des berceaux du protestantisme) et de prendre pour époux un prétendant populaire, un héros national.

Surpassant les autres personnages incarnés par la même actrice, Christine ne plia pas l’échine et confirma son amour à l’étranger en renonçant au trône et en fuyant vers le sud de l’Europe. Gros coup de publicité monté par la MGM pour mélanger le destin de son actrice fétiche avec celui d’une reine de son propre pays, il présentait Garbo avec toute l’élégance qu’elle signifiait pour réintroduire son personnage auprès du public américain. La reine, demandant des nouvelles du peintre espagnol Vélasquez, entretenant une correspondance avec Blaise Pascal, lisant Molière et recueillant Descartes à sa cour, est une dame intellectuelle avant tout. Persévérante et loin de se plaindre d’un ongle cassé, cavalant comme un homme et non comme une demoiselle, Christine est le prototype du personnage féminin héroïque. Avec Garbo, le cinéma allait apprendre à regarder la femme comme le personnage principal du récit sans que celui-ci ne soit nécessairement axé sur l’amour ou la trahison. En quelques sortes, si la liaison est ici facultative, c’est parce que le propre du discours de Queen Christina est de faire l’apologie des gens fiers d’eux et de leur personnalité. La thématique, très chère à Mamoulian (autant dans Applause que Dr. Jeckyll and Mr. Hyde, The Gay Desperado et Silk Stockings, remake tardif et médiocre de Ninotchka), stimule la mise en scène du cinéaste d’origine arménienne dans le plus beau film de sa carrière. Concentré sur le visage de l’actrice qui devait, d’un seul regard, faire comprendre tout le vertige qu’elle ressentait à choisir entre sa couronne et son coeur, Mamoulian insistait à définir la vie privée et publique de son héroïne comme la principale opposition du film. Moins garni d’innovations techniques, dont le réalisateur n’a jamais su faire bon usage autrement que dans une surenchère emplie de m’as-tu-vu-isme, Queen Christina est le plus chic de ses sujets dans la plus sobre de ses mises en scène.

Près de la moitié de l’oeuvre se déroule dans la même auberge. La dilatation scénaristique, rarissime pour l’époque, donnait à la fois l’occasion de prendre le pouls de la population (Christine boit une bière incognito près de ses sujets) tout en montrant la simplicité de la vie qu’elle aimerait mener. Les années 30 entretenaient une relation particulière face à la bourgeoisie dans son cinéma et l’après-krach boursier américain est riche en exemple de nobles souhaitant se mêler à la foule. Tout à coup, l’argent et le rang ne définiraient plus l’importance d’une personne : pour vendre plus de billets, Hollywood parla du peuple et des riches dans l’espoir d’en tirer une thèse humaniste et égalitaire. Ce jeu avec les classes (que l’historien Jean Mitry nomma plus tard le réalisme psycho-social américain) trouve dans Queen Christina peut-être le plus fort exemple d’un film bourgeois narrant l’aliénation du pouvoir et le désir de normalité des riches - désir toujours égoïste, car loin de traiter du peuple comme d’une masse (au sens socialiste), ces films visèrent plutôt à injecter du sang bleu dans les veines prolétaires.

« Devenez riches pour avoir le loisir de faire des sacrifices de riches », déchiffre-t-on aujourd’hui, il n’en demeure pas moins que ce sournois jeu de classes, sous les traits d’une femme, passa inaperçu. Le héros, s’il avait été masculin, n’aurait pas renoncé au trône, car il aurait préféré lutter pour faire plier le royaume à sa demande. Donc quelle particularité pour le personnage féminin en dehors de sa sexualité? Sa qualité de femme, donc de mère. Celle qui se sacrifie pour son royaume au lieu de le soumettre à sa volonté, celle qui abandonne sa position non seulement par amour, mais bien parce qu’elle juge qu’un autre portera mieux son fardeau. Le royaume hollywoodien, lui, le dos courbé face à sa reine, venait de donner à la femme, dans ce dernier plan immunisé aux alibis sexuels ou machistes, sa première grande figure indépendante.
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Critique publiée le 1er février 2012.