L’équipe Infolettre   | Soutenez Panorama Cinéma sur Patreon

Jeux vidéo: Child of Light

Par Louis Filiatrault


Comment faire suite à Far Cry 3, histoire d'un jeune blanc-bec découvrant le sauvage en lui avant de mettre à feu et à sang une île du Pacifique? Avec un conte de fées au féminin renvoyant au Magicien d'Oz et aux illustrations de Gustave Doré, bien entendu. La rupture que représente le dernier effort du directeur créatif Patrick Plourde et du scénariste Jeffrey Yohalem a tellement fait jaser les amateurs qu'elle ne surprend plus tellement, mais elle signale encore une mutation importante dans l'historique d'Ubisoft. D'abord mise à l'essai avec le remarquable Rayman Origins, la plate-forme technologique Ubi-Art facilite désormais l'intégration d'animation 2D hautement fluide et détaillée dans les projets de la compagnie. C'est ainsi que la branche montréalaise d'Ubi, généralement dédiée aux franchises blockbuster – Assassin's Creed, Watch Dogs tout dernièrement – dégagea quelques ressources pour un développement de petite envergure et surtout au potentiel créatif plus singulier. Un écart assez marqué de la trajectoire habituelle pour mériter un regard attentif.

Patrick Plourde a bien fait connaître les intentions derrière Child of Light, à savoir d'éveiller la nostalgie pour les jeux de rôle d'origine japonaise et d'en favoriser la transmission aux générations présentes. Le jeu se veut donc un exercice de design à l'ancienne métissé de techniques neuves, hybridant l'aventure épique définie par Dragon Quest et l'exploration en vue latérale. La mise à jour s'effectue d'abord sur le plan esthétique – les textures de crayon et d'aquarelle succèdent aux pixels et polygones grossiers, tandis que les symphonies 16-bit de Nobuo Uematsu font place à la très belle partition acoustique de Coeur de pirate – mais touche également le fonctionnement du jeu, les classiques affrontements tour par tour incorporant des éléments dynamiques d'une stimulante complexité. Si les nombreuses babioles à récolter peuvent inspirer un excès de compulsion, et si quelques systèmes accessoires trahissent un manque d'expérience dans le genre, Child of Light s'avère étonnamment apte à reproduire un sentiment d'aventure typique d'une autre époque, la durée raisonnable et l'échelle restreinte entraînant un rapport plus intime à l'expérience.

Le scénario mérite considération pour son équilibre de tons graves et de légèreté toute simple. S'éteignant par nuit de grand froid, la jeune princesse d'Autriche s'éveille dans une lande inconnue, se voyant chargée d'en chasser les ténèbres en vue de retourner au chevet de son père malade. Cette prémisse plutôt traditionnelle est colorée par les sympathiques compagnons accumulés en cours de route, chacun d'entre eux observant ses désirs, caprices et tics de langage. La trame narrative sait se faire discrète, voire proprement absente durant l'exploration libre, mais dépeint avec succès un royaume à longue histoire affligé de maux hors de son contrôle. De même, les dialogues composés en rimes irrégulières échouent à brasser des émotions particulièrement fortes, mais brillent souvent par leur sens ludique et la folie de leurs déformations syntaxiques. Seul écrivain au générique, Jeffrey Yohalem ressasse son goût pour les aspirations farfelues – l'écriture en vers était son idée – mais démontre un côté tendre et empathique qu'il fait bon voir dans le paysage, rappelant du même coup qu'un projet intéressant peut extraire le meilleur d'un scénariste compétent.

Si Child of Light ne s'avère pas forcément le titre le plus passionnant de l'année en cours, il en demeure certainement l'un des plus significatifs. D'autres sorties numériques ont fait le pont entre les petites et grandes échelles de développement au cours des dernières années, mais rares ont été celles à placer un pari aussi excentrique sur un concept encore en friche. L'appropriation des référents passés est accomplie avec tact et inventivité, tandis que l'inclusion d'une jeune fille brave et rassembleuse comme héroïne, poursuivant une réjouissante vague de jeux narratifs à protagonistes féminins – les excellents Transistor, Broken Age et République, le prolongement des essentiels The Walking Dead et The Last of Us – participe d'une volonté grandissante de diversifier les publics autant que les sujets. En attendant la sortie prochaine de Valiant Hearts, ce coup d'envoi d'une nouvelle lignée d'Ubisoft triomphe de ses quelques boursouflures par l'optimisme qu'il en exsude et l'évidente passion appliquée à sa réalisation.

Disponible en téléchargement sur ordinateurs Windows et sur consoles Playstation 3, Playstation 4, Xbox 360, Xbox One et Wii U.
Envoyer par courriel  envoyer par courriel  imprimer cette critique  imprimer 
Article publié le 12 juin 2014.
 

Chroniques


>> retour à l'index