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« Godzilla Versus » : Chronique de l'ère Showa

Par Aurélien Gouriou-Vales
Suite au triomphe du film de Ishiro Honda et à une popularité grandissante auprès d'un public de plus en plus jeune, Godzilla, symbole de la peur atomique, devint progressivement et assez rapidement un phénomène pop libéré de ses connotations traumatiques (même s'il les retrouvera au détour de quelques métrages), une sorte de super héros, appelé à combattre multitude d'adversaires tous plus bigarrés les uns que les autres. Cependant, ces créatures ne s’avèrent pas toutes dénuées d'une dimension symbolique et, au fil de ces affrontements, la figure de Godzilla (et les métrages la mettant en scène) ne cessera d'évoluer en s'adaptant à différentes ramifications prises par la culture populaire durant un demi-siècle. L’ère Showa (époque comprenant les 14 suites réalisées entre 1955 et 1975) correspond à cet état de fait et reste, à ce jour, la plus populaire et emblématique du parcours de la créature créée par la Toho.

1955, quelques mois après le métrage inaugural d'Ishiro Honda, sort sur les écrans japonais Godzilla Raids Again (Le retour de Godzilla) ; une suite conçue dans un but purement lucratif afin d'exploiter le succès du premier opus. Ce film, réalisé par Motoyoshi Oda et opposant le saurien atomique à Anguirus (une sorte d'ankylosaure géant), s'impose comme le premier versus d'une longue série. Bien que Godzilla soit toujours représenté comme un animal sauvage menaçant et avide de destructions, Godzilla Raids Again laisse de côté l'aspect métaphorique et pose les bases de ce que deviendra la saga en injectant au film catastrophe des combats de monstres qui, une poignée de films plus tard, s'apparenteront à de véritables compétitions de catch. Concevant Godzilla comme l'objet d'une franchise, cet agréable Retour de Godzilla est aussi le premier volet à proposer une fin ouverte où la créature éponyme ne meurt pas... Ce dernier pourra donc revenir dans d'inévitables suites.




:: Godzilla Strikes Again (Motoyoshi Oda, 1955)


Preuve s'il en est que Godzilla s'est rapidement imposé comme une icône de la culture populaire : en 1962, son second adversaire n'est autre que le mythique King Kong dans cette coproduction USA-Japon intitulée King Kong contre Godzilla et réalisée par Ishiro Honda. Bien qu'inspiré d'un scénario inédit signé Willis O'Brien, King Kong contre Godzilla reprend la structure ainsi que de nombreuses séquences du classique de Shoedsack et Cooper et, par conséquent, ressemble à un remake dans lequel on aurait inséré quelques scènes avec Godzilla afin de faire converger le métrage vers le combat éponyme. Ici, le saurien n'est clairement pas au centre du récit et King Kong contre Godzilla s'avère un peu à part dans la saga du lézard atomique même si, via son cinémascope aux couleurs chatoyantes (dans la continuité de la grande majorité des métrages réalisés par Honda entre le premier Godzilla et celui-ci) et la présence de gags visuels lors de duels de monstres, il annonce la tournure que prendront l'esthétique et la tonalité de la série durant les années 60 et 70.

Deux ans plus tard sort sur les écrans japonais Mothra contre Godzilla, nouvelle œuvre « crossover » où, cette fois-ci, le « roi des monstres » est confronté à une autre créature issue du bestiaire de la Toho : Mothra, la mite géante de la très belle fable écologique réalisée trois ans plus tôt par Ishiro Honda. Toujours dirigé par Honda et le maître ès maquettes Eiji Tsuburaya, ce somptueux quatrième opus de la série est à juste titre considéré comme le meilleur de l'ère Showa. Renouant avec la dimension métaphorique du Godzilla de 1954, tout en visant un public plus jeune, Mothra contre Godzilla se présente comme une fable morale, un conte de fées. À ce titre, la mite est accompagnée de ses gardiennes les jumelles Shobijins ; les minuscules fées chantantes. Mothra et ces dernières, symboles de nature et de vie, représentent avec poésie un paradis perdu malmené par la folie des hommes. Elles proviennent de l'Île Enfant, un lieu autrefois idyllique et merveilleux détruit par l'homme dans sa course au nucléaire. Il parait donc logique que la mite finisse par affronter Godzilla, personnification de la catastrophe nucléaire et, plus globalement, de cette folie destructrice qui s'est emparée de l'être humain. Cependant, Mothra contre Godzilla n'est heureusement pas une œuvre misanthrope, car si le film tire la sonnette d'alarme et dresse le portrait haïssable d'industriels qui, comme frappés d'amnésie, se montrent prêts a outrager la nature (leur but est de construire un gigantesque parc d'attractions autour d'un œuf de Mothra) afin d'assouvir leur soif d'argent et de pouvoir, le métrage nous présente certains humains (tels que le duo de journalistes) refusant de réitérer les erreurs du passé en choisissant de se battre auprès de Mothra et des Shobijins. En cela et sans que ce soit lourdement asséné, Mothra contre Godzilla, fable écologiste et anticapitaliste, nous présente d'une certaine façon un combat représenté sous deux échelles différentes : celle gigantesque des monstres et une autre à hauteur d'homme. En extrapolant, on pourrait même dire que le combat opposant Mothra et Godzilla est une allégorie de celui opposant certains activistes à des industriels sans scrupules.

La même année apparaît sur les écrans japonais Ghidorah : The Three Headed Monster (Godzilla contre King Ghidorah), le cinquième film de la saga, un opus affichant une facture tout aussi soignée que le précédent (on y retrouve à nouveau le duo Honda/Tsuburaya aux commandes ainsi que les entêtantes marches militaires signées Akira Ifukube). Représentant pour la première fois un Godzilla se battant afin de protéger la terre, ce volet s'imposera comme une œuvre charnière concernant la caractérisation du lézard atomique. Durant les deux tiers du métrage, Godzilla nous est en effet montré d'une façon identique à celle des précédents films, c'est-à-dire comme une allégorie de la destruction. Cette fois-ci, il est opposé à Rodan, un ptérodactyle géant qui à l'instar de Mothra, provient d'un précédent film d'Ishiro Honda. Tout comme Godzilla, Rodan a pour seul but et fonction la destruction massive. Pourtant, une menace encore plus grande se profile : King Ghidorah, une hydre dorée à trois têtes, dont la puissance s'avère bien supérieure à celle des deux monstres précédemment cités. Afin de vaincre le dragon (qui deviendra l'ennemi juré de Godzilla et l'un des protagonistes les plus populaires de la série), la seule solution serait que Godzilla et Rodan s'unissent à Mothra dans le but de protéger la planète. C'est donc à partir de cet enjeu que les scénaristes opérèrent une volte-face redéfinissant totalement le rôle du saurien atomique ainsi que le regard du spectateur envers ce dernier.




:: Mothra (Ishiro Honda, 1961)


Le plus judicieux semble de décrire la séquence pivot : tandis que Godzilla et Rodan livrent bataille, ils sont rejoints par Mothra qui coupe court à l'affrontement et tente de les convaincre de rejoindre son camp. Bien que peu convaincus au départ, les deux antagonistes finiront par accepter de se battre auprès de la mite géante. Ces longues négociations, constituées de cris de bêtes, sont traduites aux humains assistant à la scène par les Shobijins. Ainsi, pour la première fois dans l'histoire de la franchise nous assistons à une scène de dialogue entre les monstres et au revirement psychologique de deux d'entre eux. Il s'agit sans nul doute de la première tentative d'humanisation de Godzilla, d'en faire une créature à laquelle le public (de plus en plus jeune) pourra s'identifier. Godzilla est enfin passé de symbole du traumatisme nucléaire semant la désolation sous ses pas à héros protecteur de la planète. S'en suivra un traitement davantage anthropomorphique du monstre où son aspect (physique et métaphorique) menaçant s’atténuera constamment durant plus d'une décennie. Et ce, au grand regret d'Ishiro Honda : « Le fait est que cette évolution a été décidée par la Toho qui voulait en faire un personnage plus sympathique et donc moins effrayant. Je n'aimais pas du tout cette idée, mais je n'avais aucun moyen de m'y opposer [...]. Une fois que vous aviez fini un film, il appartenait à la compagnie qui l'avait produit. Point. »1 Le fait que Godzilla devienne une sorte de super héros s'accompagne d'une logique de plus en plus basée sur le mélange des genres concernant l'esthétique ainsi que les intrigues des métrages le mettant en scène. Ici, le kaiju-eiga se transforme en éponge à pop culture en se retrouvant mêlé à deux formes de cinéma alors à la mode : le film de science-fiction (dont Honda, avec des films tels que les remarquables The Mysterians et Battle in Outer Space, fut un des principaux représentants) et le film d'espionnage à la James Bond (une autre franchise en forme de grand melting pot pop culturel).

À peine un an plus tard, Ishiro Honda, toujours accompagné de ses fidèles collaborateurs, livre Invasion planète X (Godzilla vs. Monster Zero), un nouvel opus majeur et parfaitement manufacturé s'inscrivant dans la lignée stylistique de King Ghidorah : The Three Headed Monster. Récit d'invasion extraterrestre, Invasion planète X se présente comme une rencontre entre le kaiju eiga et le space opera. Ici, Godzilla et Rodan, ayant rejoint le camp des gentils dans le film précédent, ne livrent leur quota de destructions massives que lorsqu'ils sont contrôlés par les Ixiens, des extraterrestres les utilisant afin de dominer le monde. Le monstre antagoniste, à la solde des envahisseurs, est à nouveau l'hydre King Ghidorah. Malgré l'orientation prise par les pontes de la Toho, Ishiro Honda garde, à une exception près (la gigue exécutée par le saurien atomique à l'issue d'une rixe l'opposant à King Ghidorah), un point d'honneur de ne pas faire sombrer la franchise dans le second degré. Le fait que ce volet ait autant marqué les esprits est, en grande partie, du à sa direction artistique résolument pulp évoquant à la fois les couvertures de la revue Amazing Stories et la bande dessinée de SF franco-belge (difficile de ne pas penser au On a marché sur la lune de Hergé). Avec un tel parti pris, inutile de préciser qu'Eiji Tsubaraya trouve un écrin à la hauteur de ses talents ; le directeur des effets spéciaux livre ici un travail qui restera parmi les plus belles maquettes et les trucages optiques les plus astucieux de la saga. L'influence d'Invasion planète X se fera ressentir dans nombre de films de science-fiction ultérieurs, l'exemple le plus frappant étant Tim Burton qui, dans Mars Attacks!, en reprendra de nombreuses séquences clés.




:: Godzilla vs. Monster Zero (Ishiro Honda, 1965)


Tandis qu'Ishiro Honda se trouvait constamment sur la corde raide tout en parvenant à pencher du côté de la grâce et de la poésie, d'autres cinéastes de l'époque, moins talentueux et exigeants, offrirent au kaiju-eiga ses œuvres les plus « camp » ; d'improbables objets kitschs baignant dans un second degré plus ou moins assumé. Tel est le cas de Jun Fukuda qui, en 1966, réalisa son premier Godzilla intitulé Godzilla, Ebirah et Mothra : Duel dans les mers du Sud (Ebirah, Horror of the Deep). Désormais doté d'un nouveau costume dénué de tout aspect menaçant (comme en témoignent ses grands yeux dont le but est de laisser transparaitre une expression bienveillante) et d'une gestuelle plus burlesque qu'à l'accoutumée, le dinosaure atomique affronte Ebirah, une langouste géante dirigée par le Bambou rouge, une organisation secrète sur laquelle plane l'influence de la saga 007. Bénéficiant d'un budget visiblement plus mince qu'Ishiro Honda, Fukuda limite les séquences de destructions massives à leur strict minimum. À présent, l'action semble s'orienter davantage vers de longs combats de catch, volontiers « gaguesques » (on voit, par exemple, les deux créatures jouer au ballon avec un rocher), lesquels se déroulent dans des environnements de plus en plus dépouillés.

Dans un registre similaire, Jun Fukuda livrera un an plus tard Le fils de Godzilla, une comédie familiale avec des monstres dans laquelle l’anthropomorphisme des créatures atteint des proportions jusque-là inédites dans l'univers du kaiju-eiga. À ce titre, les quelques personnages humains du film n'ont plus qu'une fonction de spectateurs commentant de temps à autre l'action. Entre deux combats contre des insectes géants (une araignée et un duo de mantes religieuses assez génériques), Godzilla apprend à Minilla, son fils adoptif, à devenir un monstre digne de ce nom. Nous assistons donc, entre autres joyeusetés, à des cours de souffle atomique où papa Godzilla désespère de voir son fils ne produire que de ridicules ronds de fumée avant de se décider à lui écraser la queue afin d'obtenir le résultat escompté. D'autres séquences comiques nous montrent Godzilla assommer Minilla par pure maladresse... Il parait donc évident que le « king of the monsters », devenu un personnage humoristique destiné à un public enfantin, n'a plus qu'un rapport très lointain avec celui du film réalisé en 1954. Le symbole du traumatisme nucléaire s'est progressivement transformé en ami des enfants.

1968, la Toho décide de redonner au kaiju-eiga ses lettres de noblesse en produisant un métrage bien plus sérieux et spectaculaire que les deux opus signés Jun Fukuda. Pour cela, la société de production fait appel à Ishiro Honda et lui octroie un des plus gros budgets de sa carrière. Véritable festival de combats de monstres et de destructions de maquettes, Les envahisseurs attaquent (Destroy all monsters) convoque tout le bestiaire de la Toho et prend des airs de baroud d'honneur où Ishiro Honda, Akira Ifukube, Eiji Tsuburaya et le producteur Tomoyuki Tanaka, pour la dernière fois réunis, livrent en quelque sorte une version « bigger and louder » de Invasion planète X (il s'agit, une nouvelle fois, d'un récit d'invasion extraterrestre dans lequel les aliens utilisent les monstres afin de conquérir la terre). Bien que toujours différent de l'implacable figure d'apocalypse des premiers opus de la franchise, Godzilla y retrouve de sa superbe.

Hélas, ce retour en force fut de brève durée... La grande foire aux monstres Destroy all monsters se solda par un échec financier et la Toho dut revoir ses ambitions à la baisse. En résulte, un an plus tard, ce Godzilla's Revenge ressemblant à un renoncement. Dirigé par un Ishiro Honda qui ne semble plus y croire, ce dixième opus n'est autre qu'une succession de stock-shots issus des précédents volets (le physique de Godzilla change d'une séquence à l'autre) auxquels on aurait greffé un semblant d'intrigue narrant les rêveries « kaijuesques » d'un enfant qui, malmené par un camarade de classe, parviendra à s'affirmer au contact d'un Minilla doué de parole (!). Bien que le métrage soit en grande partie constitué d'extraits d'autres films de la série, Godzilla et son fils (qui, ici, n'existent que dans l'imaginaire du petit garçon) y affrontent une créature inédite : Gabara, représentation onirique de la brute molestant le jeune héros. Sorte de chien vert, à la peau recouverte de boutons et aux yeux rouges, ce Gabara de sinistre mémoire nous fait regretter l'époque pas si lointaine où le roi des monstres avait pour adversaire des créatures autrement plus graphiques telles que Mothra, Rodan et King Ghidorah.




:: Godzilla vs. Hedorah (Yoshimitsu Banno, 1971)


1971, la Toho semble avoir définitivement perdu le contrôle de son monstre vedette, lequel revient dans un opus encore plus improbable, mais bien plus intéressant, que le précédent. Dirigé par Yoshimitsu Banno, qui partage avec Ishiro Honda le fait d'avoir été assistant réalisateur d'Akira Kurosawa, Godzilla contre Hedora transforme ironiquement (?) l'incarnation du trauma nucléaire en « éco-warrior » luttant, à grands coups de rayon atomique, contre la pollution. Six ans et autant de films après le classique Mothra contre Godzilla, la franchise renoue avec la dimension écologique de ce dernier en opposant Godzilla à nul autre qu'un immense et protéiforme détritus né de la pollution. Là où le film surprend vraiment et gagne ses galons d'OVNI cinématographique, c'est lorsqu'il s'agit de mêler une approche assez légère du kaiju-eiga à une atmosphère parfois horrifique et à une écriture visuelle proposant nombre d'expérimentations psychédéliques (assez proches du travail de certains cinéastes avant-gardistes de l'époque tels que Toshio Matsumoto), transformant la vision de ce Godzilla en expérience assez particulière. Rejeté en bloc par le public et par la Toho, cet objet expérimental aussi inconfortable que fascinant coupa court à la carrière de cinéaste de Yoshimitsu Banno. Godzilla, quant à lui, reviendra un an plus tard sous la houlette d'un metteur en scène malléable ayant déjà fait ses preuves à la Toho : Jun Fukuda, l'auteur de Ebirah, Horror of the Deep et du Fils de Godzilla.

Affichant un budget de misère et un manque flagrant de soin dans sa conception, Godzilla contre Gigan (1972) prend, il va de soi, une direction opposée au film de Yoshimitsu Banno en se contentant de recycler une recette déjà éprouvée, à base d'invasion extraterrestre et de parc d'attractions, sans jamais parvenir à retrouver le souffle des opus signés Ishiro Honda (Mothra contre Godzilla et Invasion planète X en tête). Opposant le duo Godzilla/Anguirus à King Ghidorah et à un nouveau venu portant le nom de Gigan, cet opus ressemble plus que jamais à une compétition de catch dénuée d'enjeux dramatiques forts et, une nouvelle fois, caviardée d'images d'archive. La seule originalité du film réside dans la présence de ce personnage de dessinateur de mangas obsédé par les monstres. Hélas, les auteurs du film ne savent que faire de cette idée et le rapport à la bande dessinée, prouvant une fois de plus la capacité d'ingurgitation pop-culturelle de la saga, s'avère sous-exploité quand il ne donne pas lieu à des idées aussi farfelues qu'embarrassantes (Anguirus et Godzilla dialoguent via des phylactères). Reste le design très particulier, et logiquement inspiré par l'imagerie manga, de Gigan : une créature cyclopéenne à l'aspect totalement hybride (une scie circulaire lui sort du ventre et il possède des avant-bras en forme de crochets).




:: Godzilla vs. Megalon (Jun Fukuda, 1973)


Dans la lignée de Godzilla contre Gigan, Jun Fukuda réalise en 1973 Godzilla contre Megalon. Remplaçant cette fois-ci les extraterrestres par une belliqueuse civilisation souterraine, cet opus se révèle encore plus faible et peu inspiré que le précédent : décors désespérément vides, absence totale de rythme et de tension dramatique, chorégraphies en forme de grand n'importe quoi (Godzilla s'appuie sur sa queue et glisse les pattes en avant vers son ennemi), humour toujours plus infantilisant, anthropomorphisme décrédibilisant plus que jamais le lézard atomique (on le voit, entre autres, serrer la main de son acolyte Jet Jaguar et faire un V de la victoire en direction de la caméra), confection bâclée confinant à l'amateurisme, innombrables plans recyclés, etc... N'en jetez plus, ce volet compile et amplifie toutes les scories du style Fukuda. Remarquons cependant qu'après avoir lorgné du côté du manga dans Godzilla vs. Gigan, la Toho intègre cette fois-ci le Henshin (super héros ayant la capacité de se transformer et dont les principaux représentants sont Kamen Rider et Ultraman) à la saga du lézard atomique. On peut même affirmer que Jet Jaguar, faire-valoir de Godzilla pouvant se transformer en géant afin d'affronter les monstres, n'est autre qu'un décalque d'Ultraman, le très populaire héros d'une série télévisée crée en 1966 par Eiji Tsubaraya. Spécialement crée à l'occasion d'une foire où Godzilla faisait des apparitions commanditées par la Toho, Megalon est quant à lui un kaiju ressemblant à un coléoptère et se déplaçant comme une sauterelle munie de foreuses à l’extrémité des pattes avant. Doté d'un design des plus hasardeux, ce monstre ne restera pas dans les mémoires.

Ce qui est loin d'être le cas de Mechagodzilla que l'on retrouvera, par la suite, dans pas moins de 4 longs métrages. Apparu pour la première fois en 1974 dans le Godzilla vs. Mechagodzilla de Jun Fukuda, ce robot géant à l'apparence proche, comme son nom l'indique, de celle de Godzilla, confirme cette tendance qu'a la Toho à gonfler l'imaginaire de la franchise en piochant dans les succès populaires du moment. Au début/milieu des années 70, les mangas et animes de mechas (tels que le mythique Mazinger Z crée par Go Nagai) remportent un succès colossal dans l'archipel ; il n'est donc pas étonnant de voir le roi des monstres affronter son double robotique. Tout comme nous ne serons pas étonnés de constater que la machine s'avère contrôlée par... Des extraterrestres. À ce titre, l'aspect simiesque des extraterrestres présents dans ce volet n'est pas sans évoquer la saga cinématographique Planet of the Apes initiée par Franklin J. Schaffner. Doté d'une facture technique plus soignée (sans pour autant rivaliser avec les meilleurs opus dirigés par le tandem Honda/Tsuburaya) et des créatures éponymes moins portées sur la gaudriole que dans les précédents films de Fukuda, cet opus tente de renouer avec un premier degré que l'on croyait disparu. Bien qu'il subsiste de nombreuses faiblesses en partie dues à une mise en scène assez plate et à un monstre secondaire guère convaincant (le griffon King Caesar), ce Godzilla vs. Mechagodzilla relève la barre d'un cran et connaîtra un succès public certain.

Satisfaite par le succès du film de Jun Fukuda et par la popularité remportée par le double mécanique du titan atomique, la Toho fait revenir Mechagodzilla un an plus tard dans Mechagodzilla contre-attaque (Terror of Mechagodzilla). Dirigé par Ishiro Honda, le métrage sera le chant du cygne de l'ère Showa ainsi que la dernière réalisation du créateur de Godzilla ; lequel connaîtra une fin de carrière à la hauteur de son talent en aidant son ami Akira Kurosawa à confectionner ses derniers films. Même s'il se montre légèrement handicapé par l'absence d'Eiji Tsuburaya au poste de directeur des effets spéciaux (ce dernier ayant laissé de côté la saga depuis déjà quelques années) et un budget, typique des Godzilla 70's, bien plus mince que durant la décennie précédente, Mechagodzilla contre-attaque parvient à clore l'ère Showa sur une note positive : la sincérité a remplacé le cynisme (adieu les gags désacralisateurs), la sensation de danger redevient palpable, Godzilla cesse de mimer l'être humain pour se comporter à nouveau comme une bête sauvage (même s'il reste le héros de l'histoire), le dernier adversaire rencontré (un dinosaure aquatique nommé Titanosaurus) s'avère être une menace un minimum crédible et les intrigues concernant les personnages humains font preuve d'une tonalité mélancolique assez surprenante en regard des précédents épisodes de la franchise. Malgré son humble réussite au sein d'une série qui s’essoufflait peu à peu, Mechagodzilla contre-attaque se soldera par un échec financier à la suite duquel le roi des monstres disparaîtra des écrans japonais pendant près d'une décennie.




:: Godzilla vs. Mechagodzilla (Jun Fukuda, 1974)


La suite appartient aux ères Heisei (sept films de 1984 à 1995) et Millenium (six films de 1999 à 2004) : deux périodes où Godzilla livrera de nombreux combats contre des ennemis anciens ou inédits, où il connaîtra des succès et des échecs au box-office, où il redeviendra de temps en temps le symbole du traumatisme nucléaire (cf. Godzilla vs. Destoroyah nous montre la créature devenue une véritable « bombe atomique sur pattes » pouvant exploser à tout moment), où la Toho continuera à nourrir l'imaginaire « Godzillesque » d'idées empruntées aux succès populaires du moment (Terminator, Indiana Jones, Matrix et la trilogie Gamera de Shusuke Kaneko seront présents à l'appel), où le titan atomique ne cessera de s'adapter aux nouvelles technologies d'effets spéciaux tout en restant fidèle à la « suit-motion » du film de 1954, où le format scope seyant si bien à son gigantisme sera oublié pour finalement revenir en force au tournant des années 2000, où le compositeur Akira Ifukube s'en ira sur un magnifique requiem (composé pour Godzilla vs. Destoroyah) où Mothra rencontrera son double maléfique, où Godzilla aura un nouveau fils au design un peu plus élégant que Minilla, où certains propos écologiques se glisseront au détour d'une confrontation (cf . Godzilla contre Biollante qui, quatre ans avant Jurassic Park, traite de dangers potentiels dus aux manipulations génétiques) et où le saurien se verra en tête d'affiche d'un chef-d’œuvre (Godzilla, Mothra and King Ghidorah : Giant Monsters All-Out Attack), d'un insondable navet (Godzilla vs. Spacegodzilla), et de tout ce qu'on peut trouver entre ces deux extrémités, mais où il restera toujours ce Dieu de la destruction majestueux, effrayant et massif qu'il fut durant les plus belles heures de l'ère Showa. Comme les retombées radioactives, les mythes ne meurent jamais.



Aurélien Gouriou-Vales est né en 1983. Dès l'adolescence, il se passionne pour le cinéma populaire venu d'Asie (polars et films d'arts martiaux hongkongais, animation japonaise, chambaras, kaiju-eigas, etc...). Avant de se reconvertir dans le graphisme, il étudie le septième art à l'université où il entreprend un travail de recherche portant sur l'Histoire chinoise et le cinéma de chevalerie hongkongais. Il a, fut un temps, collaboré aux sites internet HKmania et Gizmo-inc.
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Article publié le 28 août 2014.
 

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