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Mothra (1961)
Ishiro Honda

Retour à Skull Island

Par Olivier Thibodeau
Si l’impressionnant physique de Godzilla (1954) était calqué sur celui du vénérable King Kong (1933), Mothra (1961) revisite quant à lui le concept entier du classique de la RKO, privilégiant un retour à l’esthétique candide des serials américains et reprenant de façon presque intégrale le message anti-capitaliste sous-tendant l’œuvre de Cooper et Schoedsack. Le résultat est un récit d’aventures certes amusant, mais dénué de l’atmosphère anxiogène et de la puissance symbolique propres au chef-d’œuvre d’Ishiro Honda. L’utilisation de couleurs chatoyantes, le casting des vedettes pop Emi et Yumi Ito ainsi qu’une prédilection grandissante pour la parodie nous transportent en effet bien loin des quartiers sombres du Dr. Serizawa, si loin en fait qu’on semble maintenant se retrouver dans un conte pour enfants. Et bien que la production demeure tout à fait convenable, surtout qu’elle profite de la présence du vétéran Honda de retour à la barre, on sent déjà que le genre s’étiole, forcé de puiser à la source hollywoodienne pour mieux poursuivre sa longue route.
 
Thème cher de la littérature fantastique au tournant du siècle dernier, l’idée d’un « monde perdu » peuplé de créatures chimériques et de tribus païennes fut exploitée plus souvent qu’à son tour par les scénaristes hollywoodiens de l’âge d’or. Outre la fascination exercée par les prédateurs jurassiques récemment déterrés, on notera que le public d’alors était particulièrement friand de décors exotiques et d’aventures périlleuses confrontant l’homme « civilisé » à des peuplades primitives avides de jeunes femmes blondes. Ce n’est donc pas un hasard si le générique de Mothra défile sur un mur couvert de peintures rupestres. C’est la consécration des origines. C’est aussi la chance pour Toho d’ajouter de la couleur à l’iconographie des films d’aventure, renouvelant ainsi leur pouvoir de fascination auprès d’une nouvelle génération de spectateurs et justifiant du coup le recyclage de vieux clichés ronflants. 
 
Le récit débute certes d’une façon typiquement japonaise, alors qu’un typhon provoque le naufrage d’un navire sur les rives d’une île irradiée. Une fois les survivants rapatriés et trouvés miraculeusement sains, c’est là que le film commence à tremper ses racines nippones dans la mare hollywoodienne. Nous nous trouvons ainsi à suivre un groupe d’explorateurs dépêchés sur l’île afin d’en rencontrer les habitants, brasseurs d’un élixir pouvant annuler l’effet des radiations atomiques. Rendu là-bas, on est peu surpris de retrouver la même végétation survitaminée et les mêmes cavernes préhistoriques des scénarios d’antan. Même la fibre entrepreneuriale douteuse de Carl Denham est au rendez-vous, alors qu’un Occidental de service du nom de Nelson profite de l’occasion pour capturer deux prêtresses miniatures qu’il fera bassement participer à un numéro de music-hall. Cette transgression causera le réveil d’une divinité païenne nommée Mothra, laquelle viendra à la rescousse des captives en détruisant tout sur son passage. 
 
Bien que symptomatique d’une certaine paresse scénaristique, c’est de manière assumée que le film multiplie les lieux communs et les archétypes, créant non seulement un récit tenant de la peinture à numéros, mais également un clivage manichéen entre les bons (le journaliste, le savant et son jeune frère) et les méchants (l’imprésario retors et sa clique). Ces simplifications narratives servent en effet très bien le spectacle, qui se trouve ainsi libéré d’embarrassantes lourdeurs dramatiques. L’utilisation du slapstick est plutôt révélatrice en ce sens, puisqu’il permet d’emblée de créer une atmosphère bon enfant propice à un divertissement de matinée. À voir l’excentrique savant Chujo se cacher le visage derrière son journal pour mieux échapper à l’objectif de Michi la photographe alors que Zen le journaliste gesticule grossièrement pour mieux expulser une souris blanche de ses habits, toute notion d’épouvante semble s’évaporer, ainsi que toute prétention à la profondeur métaphysique. Pour ce qui est des tractations politiques entourant l’exploration conjointe de l’île par le Japon et la nation de Rolisica (portemanteau du japonais pour Russie et Amérique), elles sont tout aussi caricaturales. Même l’entrée en scène du monstre titulaire ne transcende plus la simple péripétie. Ajoutons à cela que contrairement à son cousin reptilien, Mothra est d’une grande beauté. Peluche géante aux fantastiques ailes mouchetées, elle hérite l’essentiel de sa majestuosité du passage à la couleur, lequel transforme l’aspect réaliste de Godzilla en spectacle kaléidoscopique, nouveauté certes intrigante mais trop peu émouvante.
 
L’idée même de spectacle est ici un leitmotiv. Elle trouve son reflet à la fois dans les décors exotiques, la performance diégétique des jumelles Ito, membres du duo pop The Peanuts, et dans la sublime mue de la créature. À l’instar d’un spectacle de variétés, le lever du rideau nous dévoile non seulement le magnifique panorama sauvage de l’île, mais également les étonnantes prouesses vocales de deux divas miniaturisées, encagées et forcées de se produire sur scène pour notre amusement. Le rideau de velours du music-hall se dédouble éventuellement en cocon de soie, de derrière lequel Mothra la larve émerge en magnifique papillon, consécration ultime de la couleur dans les kaiju eiga de la Toho et impératrice absolue des Rodan et Mysterians monochromes. Quant aux maquettes servant d’exutoire à la bête, elles sont le fruit d’un travail artistique méticuleux, d’autant plus qu’elles représentent à la fois de nombreux sites japonais ainsi que le chef-lieu de Rolisica, une ville baptisée New Kirk City pour dissiper tout doute persistant quant à la nature dérivée du film. Agrégat incongru d’édifices européens et américains, cette mégalopole contribue également au spectacle en faisant de la croix chrétienne un accessoire exotique, associé ici au paganisme des indigènes de l’île grâce à un parallèle douteux établi entre celle-ci et un symbole retrouvé plus tôt sur les murs d’une caverne. Mais le plus truculent aspect du film demeure la vision des voiturettes projetées par les bourrasques de Mothra contre les décors miniatures. Le chaos est tel qu’on se croirait parfois à l’intérieur d’une boule de bingo… ou dans le plus turbulent fantasme d’un enfant avec trop de jouets. Revisiter ce fantasme est certes un plaisir un peu coupable, mais un plaisir néanmoins, surtout que le dévouement des décorateurs et accessoiristes, créateurs originaux de la « magie du cinéma » est ici entièrement louable. 
 
Mothra n’est peut-être pas un film très mémorable, mais il s’agit néanmoins d’un vaillant hommage aux origines du kaiju eiga. Son attitude décontractée face aux enjeux dramatiques du récit, et sa prédilection pour le spectacle grandiloquent en font sûrement une œuvre moindre que le magnifique Godzilla, cousin sombre et torturé qu’on pourrait qualifier de « l’artiste de la famille », mais ils en font également une œuvre plus proche des fondations mêmes du genre fantastique. En tant que telle, il s’agit d’un travail bien accompli, simple mais coloré, qui stimule sans cesse notre cœur d’enfant à grands coups de théâtre, théâtre qui aura d’ailleurs tôt fait de se métamorphoser en catch pour courtiser celui-ci davantage.
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Critique publiée le 17 juin 2014.
 
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