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Rencontres du troisième type : le film venu d'ailleurs (2 de 2)

Par Anne-Lise Dall'Agnola
Partie 1 | Partie 2

DE LA MAGIE DANS LE QUOTIDIEN

« C'est un film sur les ovnis. Je répugne à dire cela, mais c'est ce que tout le monde a dit : « Allons voir ce film sur les ovnis! » Tous les mégas succès ont été à l'origine des films que l'on pouvait résumer en une seule phrase. Mais ce n'est pas un film de science-fiction. Ce n'est pas un film sur une distorsion temporelle. Il parle de ce que les gens croient qu'il se passe en ce moment. Seize millions d'Américains sont persuadés que des ovnis viennent nous visiter. Que nous sommes l'objet, disons, d'un examen attentif, et que cela remonte à de nombreuses années ». - Steven Spielberg (Making of Close Encounters of the Third Kind)

Aussi difficile que ce soit à imaginer, lors de la sortie de Rencontres du troisième type en 1977, le nom de Spielberg ne disait rien à personne. Il avait à son actif un téléfilm, Duel, repéré dans les festivals par quelques intellectuels, Sugarland Express, qui avait été un flop monumental, et Les Dents de la mer, le premier blockbuster de l'histoire du cinéma, mais cela ne lui avait pas encore valu un nom, le privilège des auteurs. La presse de lors écorchait non seulement régulièrement son patronyme, mais le désignait le plus souvent comme « le réalisateur des Dents de la mer ». Ce film lui a donc permis de se faire un nom et, plus encore, de révéler aux yeux de tous le cinéaste, car toutes ses obsessions thématiques et formelles semblent s'y trouver en germe.


En effet, Rencontres du troisième type est l'histoire d'un homme banal dans une banlieue ordinaire d'un état quelconque dont la vie lambda va être transcendée par une rencontre inattendue. C'est « le but du film : amener chacun d'entre nous aussi près que possible de la réalité d'un événement plausible qui pourrait être le plus important et le plus étonnant de notre époque », déclare Spielberg dans le dossier de presse français de l'époque. Pour y parvenir, il nous ancre dans une réalité quelconque, immergée en pleine culture populaire, entre publicités, feuilletons télévisés, références à Walt Disney et pavillons où l'on s'ennuie ferme.

Il nous place aux côtés des personnages principaux, Roy Neary (Richard Dreyfuss) et Claude Lacombe (François Truffaut) en tête, qui ont un côté enfantin très prégnant, ou sont des enfants comme Barry (Carey Guffey). Le premier joue avec des trains électriques accompagnés de la musique de Pinocchio en fond sonore; il a une capacité d'émerveillement sans bornes et l'enthousiasme d'un bambin. Le second, en plus de ces deux dernières qualités, semble vivre la science et ses découvertes comme un perpétuel étonnement et son usage très simplifié de la langue de Shakespeare (un vrai Français) ajoute à son côté naïf. Le dernier est si jeune qu'il n'a pas encore développé un langage articulé.

Outre ces thématiques de l'homme banal, de l'enfance et de l'émerveillement qui jalonneront par la suite son cinéma, on retrouve une famille monoparentale, menée par une mère dépassée comme dans E.T., la blonde échevelée comme dans Indiana Jones et le temple maudit, l'obsession de la vie extraterrestre (sur laquelle nous allons revenir) et surtout son cinéma résumé en un plan : celui de l'enfant qui a confiance en la lumière. Les théoriciens et critiques du cinéma de Spielberg s'accordent en effet souvent pour dire que le plan où Barry, un enfant de quatre ans, entre dans le halo de lumière surnaturelle pour volontairement partir avec les extraterrestres est LE plan « spielbergien » par excellence. On ne les contredira pas.

On se permettra également d'ajouter que le cinéma de Spielberg éclot ici en compagnie de deux autres pointures du septième art : John Williams à la partition, dont le cinéaste dit avec amusement qu'il a « un accord avec le type des notes » (« He's got some deal with the note guy ») et Douglas Trumbull aux effets visuels, auquel on devait déjà la magnificence de 2001: A Space Odyssey (sans le crédit, l'ami Kubrick ayant un ego fort expansif). On en retient donc cinq notes, mélodie entêtante et emblématique, une finale en son et lumière époustouflante et des effets spéciaux tant imaginatifs que grandioses. Non seulement les effets ont-ils été réalisés à l'heure de l'argentique, avec toute la technique et l'inventivité nécessaire, mais en plus, pour qui prendra le temps de s'y pencher, ils sont l'occasion de relever quelques clins d'oeil amusants, comme cet R2D2 accroché tête en bas à la carlingue du vaisseau mère.


Parmi ses obsessions, la plus récurrente reste toutefois celle de la vie extraterrestre, amorcée avec Rencontres du troisième type. Un thème qu'il développe ici dès l'écriture, puisqu'il en signe (et c'est rarement le cas) le scénario. Au cours de sa carrière, le cinéaste abordera divers aspects de la culture « ufologique », apportant chaque fois, et quelle que soit sa casquette, un nouvel éclairage sur la question.

Avec E.T., il présente une altérité venue discrètement et en paix pour étudier la Terre, mais qui, malgré l'amitié avec un enfant, ne souhaite que rentrer « à la maison ». Avec Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal, il aborde la théorie des Anciens Astronautes, pan très controversé de l'ufologie qui soutient que les civilisations humaines ont été fondées par des créatures extraterrestres surévoluées. Avec A.I., ils sont de retour pour une sorte d’apparition finale. Avec La guerre des mondes, adaptation du célèbre roman éponyme, il présente une altérité belliqueuse venue envahir sans sommation la Terre, tout comme dans la saga Transformers qu'il a produit, et dans les séries Cowboys & Aliens de Jon Favreau (ce qui laisse présager le pire) et Falling Skies (en cours de production).

Cependant, le point commun de toutes ces fictions semble rester la théorie du complot, également amorcée avec Rencontres du troisième type et plus particulièrement développée dans des productions comme Men in Black, la série Disparitions, qui met en scène trois familles sur quatre générations liées aux événements de Roswell ou encore le très attendu Super 8 de J. J. Abrams,  dont il est le producteur.

Sans doute Spielberg a-t-il raison lorsqu'il affirme que Rencontres du troisième type n'est pas qu'un film sur les ovnis. Il traite son sujet, certes, comme personne avant lui et ouvre surtout la voie à une réflexion qu’il poussera toujours davantage au cours de sa carrière. Il s'appuie sur des éléments alors peu connus du grand public qu'il a fallu aller chiner avec obstination, mais il distille à chaque plan, ce qui fait de lui un grand conteur de son temps, de la magie dans le quotidien.

« C'est excellent, car ce n'est pas réaliste. Il y a plus qu'un grain de fantaisie dans cette aventure. L'auteur est un poète. Dans le Sud de la France, on dirait qu'il est un peu fada. C'est exactement le mot qui convient en Provence : le village fada est celui qui est possédé par les fées », en disait Truffaut en son temps. Certains ont reproché cette beauté naïve à Spielberg, alors à l'orée de l'émergence des jeunes loups d’Hollywood et des changements induits dans la production cinématographique.

Certains lui ont jeté au visage son thème qui a perdu de la vitesse en même temps que l'espoir de voir vraiment quelque chose en levant le nez vers le ciel par une nuit étoilée. Rencontres du troisième type a fini par être éclipsé par l'intellectualisme d'un 2001 et la simplicité manichéenne d'un Star Wars. Mais en y regardant de plus près, Rencontres du troisième type n'a pas pris une ride. Il demeure un divertissement de haute tenue d'une époque qui n'est, certes, pas la nôtre, mais qui a un charme fou.


Anne-Lise Dall'Agnola est l'auteur d'un mémoire de maîtrise intitulé Rencontres du troisième type. Cartographie d'une perception populaire, sous la direction de Pierre Lagrange à l'Université d'Avignon et des Pays de Vaucluse (France) en 2010. Elle travaille actuellement comme gestionnaire de communauté au sein du magazine de cinéma Mad Movies à Paris.
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Article publié le 11 juillet 2011.
 

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