L’équipe Infolettre   | Soutenez Panorama Cinéma sur Patreon

Reel Dad III : Fear and Loathing in Cannes

Par Francis Ouellette


 

À quelques pas du Palais des Festivals, sur la Croisette, il y a un petit parc pour enfants. Un espace de jeu ridiculement usé et banal. Quelques mètres plus loin se trouve un immense carrousel avec des chevaux de bois, qu’on a de toute évidence retapés assez récemment, de même qu’un bassin à l’eau fangeuse avec des canards de plastique et des petits bateaux téléguidés. En l’espace de quelques jours, cet endroit incongru est devenu rapidement un objet de fascination pour moi. Tout d’abord, par le caractère improbable de son emplacement. Il n’y a pas beaucoup d’enfants autour du festival. Rien de surprenant à la chose : Cannes est un terrain de jeu pour adultes. Or, il y en a tout de même une poignée tous les jours et quelques-uns qui déambulent sur la Croisette avec leurs parents le soir. À chaque fois que je vois un enfant dans cet environnement, je me pose toujours les mêmes questions : Qu’est-ce qu’ils peuvent bien faire ici ? Quel est l’intérêt ? Où vivent-ils ?

C’est la première fois que je viens à la Mecque du septième art. Je suis sidéré tous les jours par ce que j’y vois. Happé violemment par son rythme effréné et frénétique, je me sens déambuler dans le cœur battant de l’incarnation même du cinéma. On y circule comme des globules dans des veines gonflées à bloc, shootées à l’adrénaline. Lieu d’extase et de sacrifice baigné dans la lumière et le glitter, j’imagine le territoire cannois comme un temple dédié à l’arbre de vie du cinéma, son sephiroth. Les projections à l’indécent Théâtre Lumière, les montées des marches et les hystéries qu’elles génèrent, les huées après certains films sont autant de rituels destinés aux puissants et aux initiés de cette kabbale. On circule entre les chapelles et les autels, les prêtres, les banquiers et les soldats. C’est grisant. Bien sûr que c’est grisant.

Mais en dessous de cette griserie, il y a une grisaille. Quelque chose de fascinant et de dégoûtant flotte en périphérie du festival.

J’ai fait l’expérience de ce Cannes souterrain à 11 heures du soir. Marchant d’un pas rapide entre deux projections, je vois un petit garçon qui mange une glace sur la Croisette, les pieds nus en regardant la plage. Il semble seul. J’arrête ma course, j’oublie totalement que je m’en vais voir un film. Durant d’interminables secondes, je cherche ses parents. Je pense à mes enfants avec une pointe de spleen. Est-ce que je demande à petit garçon s’il a besoin d’aide ? Est-ce que je ne risque pas de lui faire peur ? Soulagement, les parents sont à une dizaine de mètres de là. Tout va bien. Le père ramasse les crottes de son chien, la mère fume une clope en regardant son téléphone. Scène banale en apparence, mais pour moi, elle sera un moment charnière de ma découverte du festival, digne d’une des épilepsies mentales de Phillip K. Dick. « The empire never died » : je suis devant la continuité de l’Empire romain. Cannes me révélait son qlippoth, le versant sombre de son arbre de vie. Grosse surprise : tout n’est pas que lumière en sol cannois. Mais c’est une chose de s’en douter et une autre d’en faire directement l’expérience.

Cannes c’est aussi beaucoup de laideur. Une laideur déguisée en talon aiguille et en nœud papillon. Une laideur tout ce qu’il y a de plus classe. À gauche, des armadas de fillettes fardées comme des clowns qui empestent la clope et l’excès de parfum. Des fillettes qui se rendent au vomitoire en gloussant, galopantes comme des gazelles avec leurs talons qui font clic-clac-clic-clac. À droite, des soldats qui patrouillent avec leur bitte de feu pointée vers le sol, le visage aussi impassible que des bouledogues euthanasiés. Jamais vu autant de mitraillettes de ma vie. Toutes ces mitraillettes me rappellent à quel point le Festival de Cannes serait une cible de choix pour envoyer un bon message à l’Occident et lui frotter le nez dans sa décadence, pour le moins qu’on fasse partie d’un groupe X qui aurait cette conviction. Toutes ces mitraillettes me rappellent que la France est encore écorchée vive. Des policiers à cheval qui paradent sur la Croisette comme des gladiateurs qui vont au bordel. Derrière, des grandes dames de classe en Gucci qui sentent elles aussi la clope et elles aussi le parfum trop cher, faussement indifférentes aux regards posés sur elles. Derrière, des vieux hommes élégants à l’œil torve qui regardent les fillettes fardées et leur proposent des auditions. Alors qu’une d’entre elles est invitée dans un yacht par un vieil italien qui sent la clope et le scotch trop cher, sa copine gémit « Me too! Me too please! ». (Ceci n’est pas une blague).

À l’est, des vieilles dames qui sentent évidemment la clope et le parfum trop cher, qui elles essayent de dépasser les fillettes fardées, brandissant des faux seins durs et des lèvres gonflées et molles. À l’ouest, des bandes de chouettes copains qui reluquent les fillettes et les vieilles. « Putain, t’as vu la salope », dit l’un d’eux, la bouche pleine de jambon-beurre-cornichon. Sur la Croisette, des joggers qui s’impatientent de ne pas pouvoir y circuler librement mais qui s’obstinent à y rester, alors que la rue juste à côté est vide et que la circulation est arrêtée. Partout, des mitraillettes, des clopes, des seins qui débordent, des costumes, du parfum et des mains tendues vers la procession. Des grappes grouillantes de vie humaine venue voir Sir Elton John tituber sur le tapis rouge. C’est le Satyricon de Fellini en Live, avec une mise en scène post-ironique de Robert Lepage.

Et c’est aussi ça qui fait vivre Cannes. Ce sont ces pulsations périphériques. Pas de qlippoth sans sephiroth. Les gens montent les marches pendant que les speakers crachent du Piaf, Jim Jarmush qui va présenter son film de zombies ennuyés, un agréable et inoffensif manifeste anti-consommation, en trinquant un champagne dont je ne connais pas le nom. Les critiques qui voient cinq films par jours et qui échappent des ronflements intermittents, qui s’extasient plus tard devant la charge sociale de Les misérables avant d’aller manger du foie gras au resto d’en face. Les vendeurs aux cernes gonflées qui s’aspergent de Purel entre les poignées de main, des drapeaux au-dessus des tentes de garnison du village international, les revues distribuées par des jeunes femmes, que des jeunes femmes. Toujours des jeunes femmes, dont certaines attendent patiemment leur Polanski. Des vieux hommes avec le sourire coincé autour du cigare, de la braise dans les yeux, l’écume au coin des lèvres. Partout, plusieurs kilomètres cubes de nourriture qui se perdent en quelques jours, des montagnes de revues et de journaux qui traînent partout, inutiles, parce que tout le monde peut avoir accès à ces articles sur son téléphone. Tôt le matin, des camions de recyclage déversent des milliers de bouteilles d’alcool de leur arrière-train. C’est le bruit qui annonce le matin ici durant le festival : le chant de verre cassé.

The empire never died. It will never die. Il ne va mourir que lorsque notre petit coin de terrain de l’univers va s’éteindre. Et encore, pas sûr…

Un cirque. A fucking cesspool. Je suis effrayé. Je suis dégoûté. J’adore. Quelle chance.

Ici et là, quelques petits îlots de vraie beauté. La plage qui s’en fout. Un petit troquet tout simple qui fait une excellente pizza deux fois moins chère que les sandwichs de la Croisette. Un film imprévu et brillant dans les plus petites salles. Apprendre à faire sa petite affaire. De temps en temps, un enfant qui marche depuis peu qui se déplace, clopin-clopant sur la Croisette en dépassant les mitraillettes, les clopes, le parfum trop cher, le botox, les chevaux, les essaims de petits chiens qui somnolent dans leur sac et leur poussette. Un enfant pour qui le mot cinéma n’est qu’un drôle de son et pour qui le tapis rouge est un espace de jeu où il envisagerait sans problème d’aller faire caca.

Entre deux projections, je prends quelques minutes pour facetimer avec mes enfants. L’ironie me saute au visage. Les écrans sont omniprésents. Tout ici est écran. Impossible d’y échapper. Avec la quantité de clopes qui se tètent ici, il y a aussi de la fumée en permanence. Je pense au terme smoke screen. Cannes me fait l’effet d’un smoke screen. Tous les écrans ici sont enfumés. On nous dit que le monde va brûler demain. Mais dans la fumée de ce feu déjà en cours, Cannes continue, impérieux, colossal. Il est moins là pour nous rappeler l’état du monde que pour nous le faire oublier. Pourtant, impossible de ne pas penser à l’avenir ici, à la place que le festival aura dans le prochain monde. Que se passera-t-il quand les vieux pontifes de ce Vatican mourront ? Qui seront les enfants de Cannes ?

Mais bref, revenons-en aux films.

Un peu plus de trente films plus tard, je me rends compte que malgré moi, mon état d’esprit m’a fait rechercher la présence des enfants dans chacun d’entre eux. D’enfants et d’adolescents. Nous sommes à une époque où le cinéma produit une masse considérable de coming-of-age. De jeunes cinéastes émergent, beaucoup plus près de leur adolescence que du « véritable » âge adulte. Comment les enfants seront-ils représentés dans ces films ? Comment appartiendront-ils au monde ? Qu’auront-ils à dire de la suite du monde ? Il est clair (et normal) que plusieurs des films de cette édition, surtout ceux de la compétition, n’accordent aucune place à l’enfance. Forcément, ceux qui le font me sautaient derechef au visage.

Survol des enfants de Cannes en cinq films (et pour l’anecdote, ce sont mes préférés).

 

*

 

CANCIÒN SIN NOMBRE
Melina León  |  Pérou   |  2019  |  97 minutes  |  Quinzaine des réalisateurs

Mon premier choc cannois. Il y a fort à parier que ce premier film souffrira à quelques reprises d’être perçu comme un enfant illégitime de Roma. Certes, il partage plusieurs similitudes avec le film de Cuarón : noir et blanc souvent sublime, portrait riche et contrastée d’une époque (le Pérou des années 80), un protagoniste ressemblant à s’y méprendre à l’héroïne de l’autre film. Or, il est clair que ce film a été développé parallèlement au film de Cuarón. Il est aussi clair que la notoriété de ce dernier aurait peut-être été tout autre si Cancion sin nombre (Song Without a Name) avait été vu par le public avant. À bien des égards, c’est un film plus profond, plus chargé et infiniment plus triste. C’est une tristesse qui est sans le moindre cynisme, aucune volonté de manipulation du spectateur, aucune mauvaise foi, aucun misérabilisme pornographique. Elle doit simplement être exprimée, car une fois l’ombre du grand vol noir de l’horreur passée, il ne reste que ça, la tristesse.

Des enfants, il n’y en a pas dans Cancion sin nombre ; ils sont éjectés hors de la trame narrative dès leur naissance avant même que leurs parents ne puissent les voir. À une époque trouble de l’histoire du Pérou, des cliniques apparaissaient sans crier gare, en toute clandestinité, avec le dessein d’aider les femmes enceintes à accoucher sans le moindre frais. Évidemment, ces cliniques disparaissent par la suite, sans que personne ne puisse (ne veuille ?) les retracer. Et avec elles, les enfants. Ils n’ont pas le temps de venir au monde qu’ils sont déjà des commodités, des articles. Si le film de Melina Leòn est une histoire vraie, c’est également et involontairement un terrifiant film d’horreur, un des plus terribles de cette édition, car les fantômes y sont encore bien vivants. Et ce, même après avoir vu le sublime mais parfois artificiel deuxième film de Robbert Eggers, The Lighthouse (qui ne concerne pas les besoins de cette chronique).

 

A WHITE WHITE DAY
Hlynur Pálmason  |  Islande/Danemark/Suède  |  2019  |  109 minutes  |  Semaine de la critique

Allez savoir pourquoi ce film n’était pas dans la compétition officielle. Qui suis-je pour me poser cette question ? Je sais seulement que j’ai déjà presque oublié deux ou trois des films de la section, alors que ce film islandais m’habite encore.

Lui, grand-père rugueux au regard dur, policier a la beauté blanche et silencieuse, veuf mélancolique ménageant sa peine en construisant une maison sur un lopin de terre islandais aussi beau et rocailleux que lui. Il n’a rien aimé autant que sa femme.

Elle, sa petite fille parfaitement scandinave, est une flammèche virevoltante, d’une intelligence teintée de cynisme et d’humour. Elle tente par sa seule présence d’apaiser son grand-père d’un sorg bien local en voie de se muer en colère. Une des scènes les plus déchirantes de mon itinéraire festivalier arrive au moment où le grand père explique à sa petite fille ce qu’il pense de sa génération. L’issue du film, à mon sens parfaite, offre le monde à venir à la fillette, dans un moment archétypal et iconique. Trente films plus tard, les plans de ce film mélancolique et colérique flottent encore dans ma mémoire. J’ai pensé à cette fillette blonde et son regard caustique sur les choses à plusieurs reprises durant le festival. Premier portrait d’une enfance précieuse, lucide et déjà instinctivement prête à se battre pour l’avenir.

 

LE DAIM
Quentin Dupieux  |  France  |  2019  |  77 minutes  |  Un certain regard

Dujardin n’est d’ores plus l’homme du « j’t’ai cassé ». Non. Tous ceux qui verront le dernier Dupieux auront à jamais une nouvelle phrase burinée dans la mémoire : « style de malade ». Mais cette phrase est moins innocente qu’il n’y paraît. Le daim n’a rien d’autre à offrir que son style. Il n’est que ça ; un pur exercice de style. Mais n’allez pas croire que le film est vide pour autant. Il est toutefois malade. C’est une crise (de recherche) d’identité, l’équivalent cinématographique d’un glissement de terrain mental, aussi drôle qu’inexorable. Je serais peut-être le seul à le penser mais c’est LE film de cette édition cannoise. Non pas que ce soit le meilleur. Ce n’est même pas le meilleur film de Dupieux. Toutefois, il résume bien le type de crise identitaire que peux générer Cannes (le cinéma ?) chez le spectateur. Il n’y a qu’un seul enfant dans ce film. C’est l’enfant absolu, l’archétype même de l’enfance, placé en observateur devant une situation absurde et qui essaie de la comprendre. Ce qui arrivera à l’enfant, rien d’autre qu’un gag, est peut-être le symbole même de notre avenir en tant qu’espèce. Mon deuxième portrait cannois de la lucidité des enfants sur notre monde. Ça rentre dedans. Style de malade.

 

J’AI PERDU MON CORPS
Jeremy Clapin  |  France  |  2019  |  81 minutes  |  Semaine de la critique

À mon avis, LE film de la section. Aucun film d’animation ne m’a procuré de tels frissons depuis Mindgame de Masaaki Yuasa. Une réussite à tous les niveaux. Si une telle chose est possible, c’est une scène entre un bébé et une main coupée encore vivante (!) qui est la plus belle scène de tous les films vus au festival. Je n’en dis pas plus, je vous laisse la savourer lorsque le film atterrira sur Netflix. Le film de Clapin possède une maitrise du langage cinématographique qui est absolument prodigieuse. Comme le faisait remarquer Charles Tesson au moment de la présentation du film, c’est une vraie proposition de cinéma, qui remet en question le clivage entre l’animation et la prise de vue réelle. Clapin n’a aucune crainte d’utiliser ce langage pour évoquer des émotions à fleur de peau, en toute impunité. Il nous montre aussi un passage de l’enfance à l’adolescence avec une utilisation audacieuse, bouleversante et jusqu’au boutiste du montage. S’il propose une vraie leçon de cinéma, J’ai perdu mon corps se permet aussi le luxe de nous asséner une sérieuse claque sur la gueule (avec une main coupée, qui plus est). Cette claque ne dit qu’une chose au final : ce monde ne nous appartient déjà plus. Il est à eux. Faut-il arrêter de faire des enfants ? Que sais-je ? Dans tous les cas, ce sera à eux de décider comment sauver le monde ou pas. Nous ne sommes déjà plus dans le coup.

 

LES PARTICULES
Blaise Harrison  |  France/Suisse  |  2019  |  108 minutes  |  Quinzaine des réalisateurs

Premier long-métrage où une bande d’ados pas trop futés, copains de route et de musique, glandent à cœur de jour (et surtout de nuit) dans un Pays de Gex hanté par les crépuscules. Accessoirement, c’est le lieu où trône le fameux accélérateur de particules du CERN. Plus sérieusement, c’est l’excuse que brandit le film pour lorgner vers la proposition métaphysique. Le jeune comédien principal, non professionnel et d’une beauté triste, semble avoir été éjecté de l’enfance d’un seul coup, sans aucune transition. Un Donnie Darko façon Bruno Dumont ? Un peu, mais le film est beaucoup plus que ça. Les particules est une troublante complainte sur le thème de la disparition. C’est lent, mais de la meilleure manière possible ; c’est éthéré, mais profond ; triste, mais beau. Réalisateur à suivre. Si le monde tient le coup jusqu’à son prochain film.

 

*

 

Salut Cannes. Tu m’as fait peur, tu m’as fait pleurer, tu m’as fait suer, tu m’as fait chier. Je te fais confiance pour faire attention à tes enfants et rénover le petit parc lamentable sur la Croisette.

 

Envoyer par courriel  envoyer par courriel  imprimer cette critique  imprimer 
Article publié le 21 juin 2019.
 

Chroniques


>> retour à l'index