L'équipe

Green Hornet, The (2011)
Michel Gondry

Héroïsme, modèle réduit

Par Alexandre Fontaine Rousseau
C'est qu'on commence à en avoir ras-le-bol, des films de super-héros - surtout depuis qu'ils ont pris la vilaine habitude de nous faire la morale en se prenant, par le fait même, très au sérieux. Je ne m'attends pas à ce qu'un homme en collants me livre d'édifiantes leçons de vie et m'assène à grands coups de monologues pompeux de longs sermons sur l'importance des responsabilités ou du sacrifice. J'exige qu'il fasse sauter des choses, avec un minimum de style si possible, et j'espère qu'il pourra glisser une ou deux bonnes blagues entre chaque séance de brasse-camarade rondement menée. J'accepte que mon grand cinéma et mon cinéma débile existent séparément l'un de l'autre. J'ai compris qu'un film d'action pouvait n'être qu'un film d'action et je ne crois pas que la lourdeur soit nécessairement synonyme d'intelligence. Par ailleurs, même lorsque j'éteins mon cerveau, je m'attends à ne pas être pris pour un imbécile. Or, dans la conjoncture actuelle, il semble que ce soit trop en demander aux génies qui confectionnent à Hollywood des sucreries toutes plus infectes les unes que les autres. Plaisir, selon eux, semble rimer avec idiotie.

Nous ne savions plus trop quoi penser de ce Green Hornet, qui devait il y a des lustres être réalisé par Kevin Smith avant d'atterrir entre les mains de Stephen Chow, puis, finalement, entre celles de Michel Gondry. Mais chaque étape de ce spectaculaire remue-ménage laissait entrevoir le spectre d'un film à l'humour assumé, aux antipodes d'une vague de productions cherchant à tout prix à élever le statut de héros masqué au rang de figure shakespearienne. On était toutefois en droit de se demander comment le cinéaste français, qui ne semble pas toujours savoir où donner de la tête, allait s'approprier un projet de cet acabit. Premier constat : chercher le Gondry de La science des rêves ou d'Eternal Sunshine of the Spotless Mind à même ce Green Hornet est un exercice aussi stérile qu'inutile. Il n'y est pas, et le cinéphile féru de ses inventions formelles devra ici se satisfaire de quelques clins d'oeil à son passé de bricoleur amateur.

N'empêche que l'on sent son coeur de grand enfant battre derrière chaque scène de cette entreprise, sa vivacité d'esprit insufflant à l'opération une véritable énergie alors que de tels machins se contentent généralement d'appliquer une série de formules le plus bêtement possible. Sa sensibilité juvénile s'accorde étonnamment bien avec celle des éternels adolescents Seth Rogen et Evan Goldberg qui, d'une oeuvre à l'autre, sont en train de prouver qu'ils possèdent (qu'elle plaise ou non) une signature indiscutable. L'intimité légèrement excessive de leurs amitiés masculines continue d'être la source de plusieurs malentendus comiques et leurs personnages cherchent toujours tant bien que mal à intégrer l'univers étrange des adultes (ce qui n'est pas sans rappeler les préoccupations personnelles de Gondry); et The Green Hornet, bien plus qu'un film d'aventure, est une comédie de leur cru. Le plus récent scénario du duo, responsable entre autres choses de Superbad et du Pineapple Express de David Gordon Green, ridiculise ainsi avec aplomb les conventions du genre qu'il s'approprie. Lorsque l'étourdi Britt Reid (Rogen) doit trouver rapidement le nom de son alter ego, les indices se trouvant à sa portée lui inspirent le peu convaincant pseudonyme de « Green Bee ». On s'entend autour de lui sur celui, plus excitant, de « Green Hornet ». Notre héros, pour sa part, passe pour un con.

En désamorçant de manière incisive les habituels moments forts d'une telle trame narrative, Gondry, Rogen et Goldberg déjouent constamment nos attentes. Même le méchant de service, incarné avec une admirable désinvolture par l'inimitable Christoph Waltz d'Inglourious Basterds, échoue lamentablement lorsqu'il tente d'être charismatique et excentrique. Le panache du frelon vert a plongé ce truand de la vieille école dans une crise existentielle empreinte de jalousie, au demeurant injustifiée (à l'écran, du moins) puisque Waltz éclipse aisément tous les acteurs qu'il côtoie par son détonnant mélange d'insécurité et de cruauté. Seul James Franco, qui apprend à ses dépens qu'on ne traite pas impunément Hans Landa de « disco Santa », arrive à sa cheville en l'espace d'une tirade particulièrement insolente. Quant aux origines de nos héros, règle générale scrupuleusement exposées à des fins grossièrement mythologiques, elles sont pour notre plus grand plaisir mises en scène de façon expéditive. Parce que la comédie, c'est aussi le noble art de tronquer le temps pour que tout donne l'impression d'arriver trop vite.

Réellement amusant, The Green Hornet l'est parce qu'il s'agit du début à la fin de sa seule et unique intention. Si Gondry semble à première vue s'effacer derrière certaines normes, nul doute que c'est à lui que l'on doit le pétillant particulier de ce film de super-héros sans prétention, parfaitement calibré pour évoquer le plaisir singulier que procuraient les dessins animés du samedi matin à un public qui a depuis vieilli, mais cherche de temps à autre à régresser. Voici un cinéaste qui partage l'émerveillement du Britt Reid de Rogen en découvrant les inventions concoctées par son acolyte Kato et qui traite ostensiblement le cinéma comme un gigantesque bac de sable où toute chose devient un jouet à sa disposition. Certains accuseront le cinéaste de se nier en acceptant de prêter son talent à ce type de commandes. Mais ce serait oublier qu'il donne aux tâcherons habituellement attelés à de telles productions une bien belle leçon dans l'art de faire du cinéma commercial strictement amusant, à l'image de certains classiques des années 80 auxquels il rendait hommage dans Be Kind Rewind et dont il canalise cette fois l'esprit insouciant avec la candeur qu'on lui connaît. Gondry, à défaut de s'être retrouvé en tant qu'auteur, prouve une fois de plus son savoir-faire incontestable et l'enthousiasme contagieux de son amour du cinéma. C'est là, dans les circonstances, bien assez pour nous satisfaire.
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Critique publiée le 14 janvier 2011.