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Reel Dad IV : Nous étions magiciens, en ces temps-là

Par Francis Ouellette


Vous êtes prêts les enfants ? On y va ?

Ma fille et mon garçon me regardent avec un soupçon d’appréhension doublé d’un léger air dubitatif, assis sur le divan neuf déjà ruiné par leurs jeux. Je me rends compte que le caractère cérémonial que je confère au moment est peut-être un peu ampoulé, voire même sentencieux. J’appuie sur le bouton de la manette et on fait un saut vanvogtien dans l’espace et le temps. Nous voilà à nouveau dans le monde de Thra, 37 ans plus tard : Dark Crystal: Age of Resistance commence. Évidemment, leur fébrilité, si tant est qu’ils en aient une, ne saurait égaler la mienne. Le saut de presque trois décennies est le mien. Pour eux, c’est un saut d’à peine un an. Petits fats ! Ne comprennent-ils pas l’importance du moment, l’improbabilité de l’existence même de ce qu’ils vont regarder ? Une improbabilité que seule l’époque actuelle peut se permettre ? Une série télé en streaming qui est l’antépisode d’un film-culte qui le fut tardivement et qui fut un bide critique, un succès populaire mitigé et qui a fait faire des cauchemars a toute une génération d’enfants. Butors que vous êtes, mes rejetons ; je ne vous ai pas élevés comme ça pourtant !

Une trentaine de minutes à peine plus tard, rien ne se passe pas comme j’aurais pu le prévoir. Je m’attends à un enchantement collectif instantané, une frénésie même… qui ne viendront jamais. Pour eux comme pour moi. Mes enfants ont regardé plusieurs fois The Dark Crystal (1982). Ils ont été fortement habités par la chose. Pourtant, ici, quelque chose ne prend pas, bien que tout est là, en apparence. Pourquoi est-ce que mes enfants froncent leurs sourcils et s’agitent sur leur siège ? Pourquoi ont-ils l’air de s’ennuyer un peu ?

Voyons voir. Rewind

 

 

J’ai déjà fait faire le tour complet des films fantaisistes des années 80 à mes enfants, dans les limites de l’acceptable, des plus connus aux plus obscurs. N’ayez crainte : aucun enfant n’a souffert pour l’écriture de cette chronique, je ne suis pas l’apôtre d’une nostalgie geek fétichisée à outrance ni le chantre du c’était mieux avant. Je me crois capable de nuance et j’aime des films pour enfants provenant de plusieurs époques, y compris celle-ci. Le contemporain ne m’exaspère pas et je ne le trouve pas vide de substance, tant s’en faut. Toutefois, quand on pense a The Dark Crystal, The Neverending Story (1984) ou Labyrinth (1986), je me dois d’admettre que ces films possédaient quelque chose qui manque souvent aux productions de notre époque. Plus particulièrement un détail : la peur. Si ces films sont mémorables, c’est qu’au cœur de ces profondes fantaisies se tapissent des personnages et des concepts parfois franchement inquiétants. C’était une époque où il était encore envisageable de terrifier (scarifier ?) les enfants. Ces films n’ont rien perdu de leur effet. Je me hasarderais même à dire qu’il est bonifié par les changements de paradigme culturel et par l’évolution technologique qui leur sont parallèles. J’en ai vu l’effet direct dans les yeux de mes enfants et j’admets que je trouve ça d’une beauté sidérante. Si une telle chose est possible, considérons qu’il existe des peurs d’enfant qui sont saines, qui participent au développement de son imaginaire. Il n’est pas question ici des monstres des contes qui ont une fonction de mise en garde ; ce sont plutôt des histoires où la superficie de l’imaginaire s’étend jusqu’à lécher les zones d’ombres de la conscience. Je pense que la matérialité de ces films et l’utilisation des marionnettes contribuent à stimuler cette inquiétante étrangeté. Thomas Ligotti l’a formulé mieux que je ne le pourrais dans son livre Conspiracy Against the Human Race (2010) : « En tant qu’effigies de nous-mêmes, les marionnettes ne sont pas des partenaires égaux avec nous dans le monde. Ils sont des acteurs dans un monde qui leur est propre, un monde qui existe à l’intérieur du nôtre et qui y réfléchit. Que voyons-nous dans cette réflexion ? Seulement ce que nous voulons voir, ce que nous pouvons supporter de voir ».

 

 

Aux premiers abords, si tout est présent pour que la série de Netflix captive l’attention de mes enfants, de même que la mienne, c’est le retour de cette matérialité et de l’inquiétante étrangeté et qui me surprend. Aussi, le souffle du récit est en apparence épique. Dès le début, la série trouve le moyen de s’ancrer solidement dans notre époque avec une suite de réflexions sur la destruction de l’environnement, la raréfaction et la dilapidation des ressources, les mensonges de nos maîtres et les dangers de l’obéissance aveugle. Évidemment, l’essence même du projet tient de la plus haute révérence envers le film original. Je roule ces deux mots dans ma conscience : révérence et mise en garde.

Je décroche de la série avant mes enfants pour me perdre dans un torrent de réflexions… et laissez-moi vous dire que j’y avale des gros bouillons.

Quelle étrange époque que la nôtre. On nous dit que jamais l’espèce humaine n’a été si près du précipice. Je nous vois tous en train de faire clapoter nos pieds dans les eaux du Styx pendant que le monde se réchauffe. Jamais, JAMAIS n’avons eu autant de divertissements pour nous le faire oublier, autant que la chose soit possible. Jamais les agencements et les possibilités narratives n’ont été si énormes. Si j’étais adepte des théories conspirationnistes (je le suis, mais en dilettante), je dirais que la quantité de divertissement disponible en ce moment est minutieusement balancée pour être accordée au nombre d’heures restantes à notre civilisation avant le jour J, ou plutôt la venue du Nouveau-Monde, tel qu’il faudra le concevoir. Nos assistons au plus important déferlement d’histoires de notre Histoire. Les panthéons se rencontrent, se donnent le relais, ils fusionnent. Et pourtant, une amertume pointe, ou sinon, une mélancolie. Combien de milliards engouffrés pour nous divertir avant l’implosion ?

Quelle fascinante époque que la nôtre. Une génération, la mienne et celle qui suit, avec son si riche bestiaire, revisitant à la limite de l’obsession les canons de son époque, opérant des triturations de continuité, de réinventions, de réagencements. Les héros de ma génération sont partout, jusqu’à l’étourdissement et l’hébétude. La bibliothèque de Babel de l’imaginaire populaire déborde jusqu’aux cimaises et ce débordement s’est joué en quelques décennies. Le pessimiste vous dira que c’est de la confiture donnée au cochon, prédigérée d’ailleurs. Le cynique vous dira que c’est le nouvel opium du peuple. L’optimiste vous dira que c’est une certaine forme d’apogée culturelle, au-delà de la donnée mercantiliste et technocratique qui l’a permise. Le mystique lui, conjuguera toutes ces opinions pour arriver à une hypothèse : il est tout à fait normal que l’imaginaire fleurisse en accéléré quand tout le reste connaîtra une imminente fanaison. Peut-être cherchons nous à trouver où se trouvent Fantasia, Wonderland, l’Immateria, Oz et autres contrées avoisinantes avant que notre monde ne se fissure. Nous cherchons littéralement la fuite, une échappatoire. Ne dit-on pas escapism en anglais ?

Quelle troublante époque que la nôtre.  Rappelez-vous avec moi les jeux de votre enfance. Amusons-nous le temps de quelques lignes. Vous souvenez-vous des missions que vous prépariez dans votre cours, quand vous étiez enfant, avec vos jouets ? Quand vos G.I. Joe rencontraient pour la première fois vos Transformers pour sauver la terre des attaques répétées d’un hybride fusionné (par la puissance d’un ruban adhésif de l’espace) de Mégatron et de Destro appelé MEGADESTRO ? Si vous avez pleuré plusieurs fois comme moi en écoutant Toy Story (1995), bien sûr que vous vous en souvenez. Ou cette saga avec les Calinours, Azurine et les Petites pouliches, partis comme des valkyries sur leurs pégases pour défendre le village des Schtroumpfs d’une attaque de Skeletor, devenu l’ami de Gargamel après que cet infâme lui ait promis un festin de petits lutins bleus ? Bien avant League of Extraordinary Gentlemen et l’univers cinématographique de Marvel, nous étions les architectes démiurgiques de nos propres univers Wold Newton, nous étions des prodiges hardis de la fanfiction. C’était avant que ces enfants ne deviennent les maîtres du monde du divertissement tel que nous le concevons aujourd’hui.

Nous étions magiciens, en ces temps-là. Nous étions conteurs, chamans et tricksters.  

 

 

He-Man et Jem n’étaient pas des produits. Ils étaient des fétiches, des totems. Nous invoquions des mondes entre un carré de sable et les coussins du divan. L’aventure continuait en trottant vers l’adolescence, elle gagnait en pure complexité conceptuelle. La boîte à jouets était dès lors rangée dans vos souvenirs et le cinéma en faisait intimement partie. Quelles épopées nous avons écrites, dans ces temps-là ! Une rencontre entre les Ghostbusters et Doc Brown, accouchant d’une Ecto-I capable de voyager dans le temps. Une guerre de mini-kaiju où, passant de Charybde en Scylla et contre toute improbabilité, les Gremlins seraient les seuls à pouvoir protéger la Terre d’une armada de Critters. Une embardée picaresque où le récalcitrant et régressif duo de Jack Burton et Ash Williams doivent arrêter les monstres de la Universal, version Monster Squad (1987), sous le contrôle de Beetlejuice. Ou cette aventure rocambolesque où le bigfoot de Harry and the Hendersons (1987) et Numéro 5 de Short Circuit (1986) devinrent des partenaires temporaires pour sauver les petites soucoupes volantes de *batteries not included (1987) d’un méchant laboratoire militaire voulant en faire des armes de guerre. Oh et puis allez, une dernière. Imaginons la rencontre de Jarret de Labyrinth, de Darkness de Legend (1985) et du Génie du Mal de Time Bandits (1981), ourdissant des plans de dominations multiverselles qui ne pourront être arrêtés qu’avec l’aide de Willow, de Fritz dans Ce n’est pas parce qu’on est petit qu’on ne peut pas être grand (1986) et de tous les Oompa Loompas. Est-ce que le bourbier de l’éternelle puanteur s’étend jusqu’au mortel marécage de la mélancolie ? Dans la bibliothèque de Monsieur Koreander, trouve-t-on aussi le livre de Labyrinth et de Princess Bride (1987) ?

Nous étions sorcières, en ces temps-là. Nous étions alchimistes et sages. Mais comment montrer à nos enfants à le devenir à leur tour ? Ils auront beaucoup trop d’informations à absorber, beaucoup trop d’options et nous devrons les filtrer pour eux.

Quelle ironie que celle qui traverse notre époque, alors que nos jeux dans le carré de sable et les coussins du divan sont devenus le divertissement de masse dont les profits dépassent le PNB de plusieurs pays, ou le non-respect du canon est une offense qui tient du sacrilège. Impossible de ne pas y voir là de nouveaux temples, des nouveaux rituels et des nouvelles processions, une recherche peut-être trop emphatique d’une nouvelle forme de sacré. Quelle ironie aussi de voir que nous n’avons déjà plus le temps de tout voir. A-t-on déjà vu tel raz-de-marée d’imagination ? Est-ce l’équivalent collectif d’un trip de DMT avant de crever du cancer ? Comme le disait si bien Walt Whitman : fuck me if I know.

Quelle tristesse de voir aussi une génération aigrie qui rechigne ad nauseam ses droits de propriété sur des personnages et des histoires, tels les garde-chiourmes d’une ville qui ne leur appartient pas (qui n’appartient à personne en fait, pas même ceux qui en ont les droits). Et qui le font avec violence, quitte à dénigrer, insulter et parfois même menacer de mort des artistes ou des inconnus. Après Stranger Things et Ready Player One, est-ce que tout a été dit sur ce pan particulier de notre époque ? Est-ce que le monde réel, marqué comme il est par ces mutations profondes, devra changer sa position face à l’histoire, dans tous les sens du terme ?

Dark Crystal: Age of Resistance tire à sa fin et je me rends compte que je ne l’ai écouté qu’à moitié, que son message de mise en garde m’a fait fiévreusement spéculer sur le futur de mes enfants et de ceux qu’ils auront, peut-être. Il semble plus que jamais possible d’imaginer l’imminence d’un monde où la technologie, le cinéma et l’internet sont voués à se raréfier et à devenir le privilège des survivants les plus riches. Il devient de plus en plus facile d’envisager une société où ces films seront des fantaisies déjà anciennes et précieuses, enrichies par les souvenirs et les oublis, réinvesties de puissance par la seule oralité.

Quelle douce et ancienne mélancolie que de songer que ces histoires sont nées dans une caverne au coin du feu et que, d’une certaine manière, elles sont destinées à y retourner. Il existera inéluctablement un temps où ces films rejoindront les légendes, l’Immateria. Peut-être que vos arrière-petits-enfants les regarderont encore comme les vestiges d’une époque fabuleuse et terrible où ces d’histoires attisaient d’autres rêves ? Peut-être qu’il ne sera plus possible de les regarder et que ces mondes ne pourront exister qu’à travers l’oralité et la passation entre les générations ? Peut-être que Fantasia, Thra et tous ces autres mondes qui se sont particulièrement incarnés au cœur du 7e art rejoindront ceux de la littérature et du conte. Dès demain, j’en suis certain, le conteur deviendra aussi important que le fermier, le pêcheur, la couturière et la guérisseuse. Il sera le dépositaire de cette richesse.

Depuis un mois, je prends une vingtaine de minutes tous les soirs pour inventer des histoires avec mes enfants. La télé est fermée. Rien d’autre que l’imagination et la parole pendant 20 minutes. Pas même un livre. Dans nos histoires, plusieurs créatures strictement cinématographiques se sont jointes aux épopées. Neil Gaiman approuverait : King Kong et Godzilla, invités au banquet des Titans. Je prépare mes enfants à devenir eux-mêmes des conteurs et à saisir tous les outils pour ériger un monde mental vaste et impérieux, rien que ça. Je nous vois autour d’un feu, aux premiers borborygmes des hommes, effrayés et fascinés par les dieux et les démons que nous aurons encore à (ré) inventer. What a strange long trip it's been.

Je ferme la télé. Je n’emporte que très peu d’émotion avec moi de ce Dark Crystal netflixien, étrangement, mais je suis reconnaissant de l’état second dans lequel il m’a plongé. Mes enfants jouent, font eux-mêmes un monde avec leurs figurines et je me rends compte qu’il y a peu de choses qui peuvent atteindre ce vrai niveau de sacré. Ce jeu, c’est celui où ils bâtissent le monde de demain..

Vous êtes prêts les enfants ? On y va ?

 


création de l'ineffable Jeik Dion

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Article publié le 28 septembre 2019.
 

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