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Dernières images d'une CinéRobothèque

Par Mathieu Li-Goyette et Cécile Lopes



« Montrer le Canada aux Canadiens et au reste du monde. »

Il faut croire que le credo de l'Office national du film allait servir d'exemplum en matière de coupures dans les budgets de la culture.

Olivier Lamothe, (ex-)employé de l'ONF nous accueille. On est chanceux : le pauvre est entré au bureau six heures avant le début de son quart de travail. N'ayant donc rien de mieux à faire que de jouer les guides, il nous dit de le suivre. On se met à déambuler, à jaser de ces espaces déjà abandonnés...

Car en ce samedi 1er septembre, à trois jours des élections, en plein milieu d'une rentrée scolaire tumultueuse, il n'y avait personne pour venir pleurer la fermeture de la CinéRobothèque. Nous nous attentions à croiser d'autres photographes, des visages familiers, voire des acheteurs qui seraient venus profiter d'une vente de fermeture.

Tout le monde avait mieux à faire. On les comprend. Les marches nous ont épuisés, les événements organisés par le Mouvement Spontané pour la Survie de l'ONF (MSSO) ont inévitablement rejoints les autres causes de l'immense mouvement social du printemps dernier. C'était comme si, à force de soulèvements, de protestations généralisées, il ne nous restait de l'énergie que pour lutter contre un « système », contre une idéologie, pendant que les acteurs les plus concrets de la culture, eux, périssaient. On voulait voter, that's it, comme si le vote allait tout régler.





- Quand as-tu su que la CinéRobothèque allait fermer?

- Quand je suis rentré ici il y a quatre ans. On a toujours menacé la CinéRobothèque, et ce, presque dès son ouverture. C'était un projet de l'ONF qui n'a jamais fait partie des finalités de l'organisme malgré notre habilité à justifier l'importance de sa mission. Cette précarité a toujours été là. Lorsqu'on a su que le budget fédéral imposait des coupures dans l'ONF, on a immédiatement compris que la CinéRobothèque et la médiathèque de Toronto y passeraient. Le plan du commissaire Tom Perlmutter consiste à numériser les collections. Il opte aussi radicalement pour l'accessibilité via internet et délaisse les lieux publics. C'était prévisible. 

- Pour mettre en ligne Sacrée montagne...
 
- 30 000 personnes venaient annuellement faire nos ateliers. 26 festivals utilisaient nos salles. Le Festival des Films du Monde l'utilise en ce moment. Notre cabine de projection est l'une des meilleures en ville à cause de son équipement et de ses projectionnistes de métier.
 




Le philosophe français Jean-Claude Michéa, dans son L'enseignement de l'ignorance, pointait du doigt que « le dispositif théorique de l'Économie politique repose sur une idée à la fois simple et ingénieuse : celle qui suffirait, pour assurer automatiquement la Paix, la Prospérité et le Bonheur - trois rêves immémoriaux de l'humanité - d'abolir tout ce qui, dans les moeurs, les coutumes et les « lois » des sociétés existantes, fait obstacle au jeu « naturel » du Marché, c'est-à-dire à son fonctionnement sans entraves ni temps morts. »

Et nous voilà parvenu à ce fonctionnement sans entraves ni temps morts, à cet état de fluidité - travaillant toujours à repousser ses limites - allant de paire avec la cybersociété de synthèse que notre mode de vie axé sur la consommation est en train de favoriser. L'idée même de la salle, de ses sièges rapprochés, de ses allées étroites, de son lieu physique qui demande qu'on s'y déplace et qui taxe le temps  - « le temps c'est de l'argent » - est inévitablement liée à cette équation.



 
 
- Donc maintenant, à moins d'aller virer sur Côte-de-Liesse aux bureaux administratifs, impossible de trouver une trace physique de l'ONF à Montréal.
 
- Exactement. On ne fera plus partie du paysage urbain montréalais.
 
- Entre la fermeture à Toronto et celle à Montréal, laquelle est la plus dommageable?
 
- Celle de Montréal, car ça nous enlève un gros bloc du centre-ville francophone. Cette fermeture fragilise les liens entre francophones et anglophones. Ici, c'était un un lieu de rassemblement où j'ai vu une tonne d'anglophones prendre plaisir à découvrir notre culture, à parler français, tout comme il y avait de nombreux francophones qui venaient découvrir des films du Canada anglais.

Pendant qu'ils font ces numérisations, il faut se rappeler ce qu'il s'est passé dans la rue au printemps dernier. Les projections pour les universités populaires étaient pleines à craquer, les rendez-vous Docville aussi. Le vrai monde était là, le prochain monde. Les gens veulent se rassembler dans des lieux physiques pour discuter. Ce que nous proposent l'internet et les médias sociaux, c'est une perversion du désir nous empêchant toute forme de recul. Nous pouvons aller n'importe où avec les films de l'ONF en poche sans jamais vivre la rupture que provoque l'entrée dans une salle de cinéma.   





Pendant que les postes de la CinéRobothèque accueillaient leurs derniers usagers (savaient-ils que c'était le dernier jour?), qu'ils allaient profiter une dernier fois de son catalogue gratuit et de ses installations haut de gamme, Olivier nous a proposé de grimper avec lui jusqu'à la cabine de projection. Là nous attendait Julie de Lorimier, projectionniste, la seule femme du métier sur l'île de Montréal.





« Ça fait 13 ans que je suis projectionniste et 14 ans que je suis à l'emploi de l'ONF de Montréal. J'ai appris mon métier ici. J'étais très attachée à cette cabine-ci. Tous les formats étaient accessibles et à portée de main pour tous les projectionnistes. J'avais aussi une vue panoramique sur la salle et c'est très rare puisque d'habitude nous n'avons droit qu'à une toute petite fenêtre.

C'est un métier que j'ai vécu dans sa forme idéale. C'est un savoir que j'emporte avec moi, un sentiment de proximité avec le film qui impliquait une relation tactile avec celui-ci: l'impression de participer au dernier maillon de la chaîne de production d'une oeuvre. Cette fermeture, compte tenue de la numérisation en masse, signifie aussi pour moi le deuil de ce métier. »





« Les projecteurs 35mm endurent les années. Il faut resserrer quelques boulons, les huiler un peu, mais rien ne demande beaucoup d'investissement par rapport aux projecteurs numériques qui demandent d'être constamment remis à neuf et remplacés par de nouveaux modèles. Il restera toujours les festivals pour projeter du 35mm. Il restera toujours la Cinémathèque québécoise, l'Excentris et le Cinéma du Parc. Il y a aussi le cinéma expérimental qu'il ne faut pas oublier et qui fonde beaucoup de sa technique sur l'utilisation des matériaux brutes du médium... Mais pour ce qui est des projections régulières, il faut avouer que rien n'indique que l'industrie s'y intéresse. »





Il n'y avait rien de plus concret que ça, rien de plus définitif que d'arpenter un lieu de travail le jour de sa fermeture. Même pas les coups de matraque qui guérissent, même pas les cours qui, on le voit, ont fini par reprendre. La perte de la CinéRobothèque fait vraisemblablement partie des dommages collatéraux du printemps...

Mais est-ce qu'un rassemblement populaire plus ambitieux aurait mieux fait?

Y aurait-il eu cette si grande vigile d'amour, pellicule à la main le 6 juin dernier scandant que le cinéma était « dans la rue », sans toutes les autres manifestations du printemps? A-t-on grimpé aux remparts pour défendre la CinéRobothèque ou nous sommes-nous servi de sa dépouille en devenir pour démontrer que nous avions raison de marcher?

« Montrer le Canada aux Canadiens et au reste du monde ».
Il me semble que l'expression a rarement eu un si désagréable arrière-goût.





« C'est quand il est tombé politiquement malade qu'en général un peuple reprend vie spontanément et retrouve son esprit, qu'il perdait petit à petit dans la recherche et le maintien de la puissance. La civilisation doit ses valeurs les plus hautes à ses périodes de faiblesse politique. »

– Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain I



 
Photos : Cécile Lopes  |  Texte : Mathieu Li-Goyette
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Article publié le 12 septembre 2012.
 

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