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Guillermo del Toro et les engrenages du fantastique

Par Mathieu Li-Goyette
De plus en plus populaire depuis le succès international de Pan's Labyrinth, Guillermo del Toro est passé de petit maître de la série B à grand auteur du cinéma fantastique... Et pourtant, tout le germe de son génie était déjà visible depuis Cronos, fable vampirique réalisée dans le Mexique du début des années 90. Dès ce premier film, Del Toro exécute ses plans pas à pas selon la méthode d'Hitchcock, rédige un scénario qui réinvente le genre et met au point des effets artisanaux qui n'auraient pas déplu à l'Égyptien Youssef Chahine (on pense à l'intérieur de ce scarabée d'or, filmé dans un décor où les proportions piègent le regard du spectateur). Déjà, l'horreur parasitaire du cinéaste s'instaure. Un insecte légendaire s'abreuve du sang de ses victimes qui osent le réveiller; il les contamine, les transforme en vampire et, d'en dessous de leur chair, en naît une autre, nouvelle, toute blanche, chrysalide d'un monstre qu'on ne verra jamais éclore complètement.




::  Les engrenages du fantastique (Cronos, 1993)


Déjà, et même pour un cinéaste qui n'a à l'époque que 28 ans, rien n'est gratuit. Les explications didactiques du film de monstres sont omises, les réflexions à deux sous du cinéma de parasites sur la psychanalyse et les terreurs anatomiques sont sabotées. Chez del Toro, l'horreur côtoie constamment la féerie et, pour concrétiser ce mariage particulier, l'auteur prélève de ses créatures la rationalité du cinéma d'horreur contemporain. Tout n'a pas à se justifier, tout n'a pas à avoir de sens pour autant qu'à l'écran, le spectateur soit emporté par une fable ressassant passionnément la mort de l'innocence et les adieux à l'enfance. Ces personnages d'enfant (Cronos, The Devil's Backbone et Pan's Labyrinth) observent l'horreur sans trop savoir l'expliquer et c'est dans cette posture que se loge celle du spectateur. Pour la même raison, la présence insuffisante du gamin dans Mimic et la justification à outrance de l'origine des monstres exigée par les frères Weinstein ont coulé le film (depuis, un montage du réalisateur a rétabli de multiples idées de del Toro, ajoutant des scènes tout en modifiant considérablement l'ordre des séquences et le choix des plans).

Paradoxalement, toute l'horreur de Del Toro possède une mécanique interne qui n'en finit plus d'attirer les fans de steam punk (à ce niveau, ses Hellboy sont porteurs de nombreuses trouvailles visuelles qui forcent le respect dans une ère du tout numérique) et d'effroi à l'ancienne. Tout est fait d'engrenages bien huilés, de pistons, de cadrans, de pendules, de clés et de serrures intrigantes. Dans ce monde où tout fonctionne (ou du moins, où tout semble fonctionner), l'imaginaire, le suspense et l'horreur mettent leurs mécanismes à découvert - littéralement - offrant au spectateur l'occasion de glisser son regard dans cette fente qu'on a volontairement laissée entrouverte. La légende du labyrinthe et de son Minotaure; de l'insecte doré s'agrippant violemment à la main de son utilisateur; du parasite s'infiltrant dans la société pour mieux la contaminer; du fantôme qui ne se détache de rien, ni des lieux, ni des personnes; des vampires d'en dessous et des démons béatifiés secrètement par le gouvernement; le grand univers de Del Toro s'équilibre constamment en deux mouvements. Il y a premièrement l'attaque, cette intrusion d'un corps extérieur vers l'intérieur, ce parasitage du monde par l'imaginaire, la folie et les monstres... Puis il y a ce second mouvement expiatoire, salvateur et marqué par l'éjection de le fantaisie, sa fuite, l'arrachement de l'insecte-sangsue et sa destruction dans l'espoir de retrouver le monde tel qu'on la d'abord connu.

Horreur parce qu'il est question de monstre, féerie parce qu'il est toujours question d'en sortir, ce cinéma forme une allégorie de l'expérience narrative et amoncelle les segments d'un discours de plus en plus exhaustif sur le besoin d'histoires et les vertus de celles-ci. Soit pour échapper à la mort ou encore à la guerre, le fantastique, pour Del Toro, est l'ultime expression des espérances et des peurs de l'être humain. Ce n'est donc pas un hasard si son oeuvre s'inspire ouvertement des grands auteurs gothiques, de Lovecraft, des comic books horrifiques des années 50 et de toute la littérature de magazines littéraires de science-fiction des années subséquentes. Chez lui, la série B redevient noble, elle revient à ses racines créatives les plus confortables en trouvant, à même le déjà-vu, une peur de ce qui pourrait bien s'y cacher de nos jours. Réactualisant infatigablement ces vieux standards sans jamais se complaire dans une esthétique rétro, Del Toro nous amène à reconsidérer les genres et leurs styles, convaincu qu'ils sont inépuisables et qu'à force d'en isoler les mécanismes les plus fondamentaux, nul ne pourrait tomber à cours d'idées. L'exercice qui consiste à retrouver la clé qui leur correspond et la serrure qui saura activer les bons engrenages représente l'une des capacités les plus étonnantes du cinéaste, preuve d'une profonde intelligence à laquelle on doit, sans aucun doute, certains des plus beaux films du cinéma fantastique.


Cronos (Guillermo del Toro, 1993)
Mimic (Guillermo del Toro, 1997)
Pan's Labyrinth (Guillermo del Toro, 2006)
Hellboy II: The Golden Army (Guillermo del Toro, 2008)
Pacific Rim (Guillermo del Toro, 2013)
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Article publié le 8 juillet 2013.
 

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