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Hellboy II: The Golden Army (2008)
Guillermo Del Toro

Tout fées tout flammes

Par Louis Filiatrault
Il y a de cela quelques années, l'instance la plus susceptible de mettre de sérieux bâtons dans les roues de Guillermo del Toro devait être... Guillermo del Toro. En effet, après avoir accouché d'un nouveau classique du cinéma fantastique (Le Labyrinthe de Pan) et connu une adulation internationale rarement égalée (de Cannes aux Academy Awards, en passant par le club vidéo le plus près de chez vous), le réalisateur trônait désormais quelque part au sommet de la pyramide hollywoodienne, chapeautant des projets rejoignant sa sensibilité comme naguère un certain Tarantino. Mais plutôt que de chevaucher cette réputation très enviable et de virer sens dessus dessous la formule du divertissement estival, Hellboy II a vu le cinéaste s'accorder une pause et profiter de ses jouets avec un plaisir contagieux. Ce qui en soi n'a rien de reprochable; sans aucun doute, The Golden Army est le fruit d'une maîtrise technique éblouissante, d'autant plus heureuse qu'elle s'accompagne d'un sens de l'humour et d'un parti pris créatif des plus réjouissants. Ceci étant dit, s'il ne fut en rien décevant et livra la marchandise, ledit opus laissa tout de même en suspens trop de pistes enthousiasmantes pour ne pas laisser poindre un certain sentiment d'inachèvement.

En tant que suite, The Golden Army se passe des présentations d'usage pour entamer au plus vite sa fiction imaginative, mariant l'univers du conte classique à un imaginaire plus convenu de justiciers mutants. Introduisant avec concision et grande clarté - par un prologue de toute beauté - un univers parallèle en tous points merveilleux, il retrouve le patibulaire Red et son entourage coloré là où Hellboy les avait laissés en 2004 (c'est-à-dire sans l'agaçant Myers et dans la consécration d'une liaison amoureuse). À un degré supérieur au film précédent, l'un des grands plaisirs de Hellboy II est de donner à voir des héros mêlant constamment besogne et expression de leur caractère particulier, s'exécutant avec nonchalance à des tâches pourtant peu ordinaires. Ce détachement professionnel bien rodé, del Toro lui rend la pareille en filmant de façon détendue des séquences pourtant fort mouvementées telles que l'affrontement d'une armée de sinistres fées des dents. C'est dans ces moments savoureux, où le doigté de la mise en scène s'harmonise avec la dynamique des personnages, que le film fonctionne à son meilleur, l'amour évident pour le matériel se manifestant à travers le développement du tendre Abe, la place plus grande accordée à Liz - défendue par Selma Blair avec plus d'assurance qu'auparavant - et l'intégration humoristique d'un personnage pour le moins inusité auquel Seth MacFarlane insuffle un caractère mémorable. Le tout opère sans réduire la visibilité de la populaire composition de Ron Perlman dans le rôle-titre, présence rustre et attachante cimentant toute l'entreprise.

Ces éléments étaient déjà essentiels au succès du premier Hellboy et constituaient les fondations sur lesquelles del Toro se devait de construire quelque chose de plus intéressant. Et c'est justement à cet égard que l'auteur, s'il surprend initialement, ne semble pas parvenir au bout de ses ambitions. En effet, l'essentiel de son intrigue, et tout particulièrement le dénouement surprenant de son deuxième acte, laisse entendre la volonté de faire de la dissolution du monde fantastique un thème non seulement majeur, mais aussi parfaitement cohérent avec le propos artistique soutenu à ce jour par le cinéaste mexicain. L'intention apparaît d'autant plus manifeste que la première partie du récit, au gré d'une progression très habilement gérée, entretient l'appétit du spectateur jusqu'à la plongée au coeur d'un bazar d'énergumènes dont le dévoilement s'avère tout bonnement spectaculaire. Déjà abondamment comparé à la célèbre taverne du premier Star Wars, l'endroit constituerait le réquisitoire ultime de cette étincelle de fantaisie commençant à manquer à l'esprit des hommes. Ainsi est-il quelque peu navrant de voir la défense d'un univers présenté avec autant de force réduite essentiellement au propos d'un méchant, certes, complexe, auquel le peu connu Luke Goss donne panache et crédibilité, mais trop solitaire pour imposer une réelle autorité. Il en va de même de l'esquisse d'un comportement humain avide de sensations fortes, illustré rapidement et sans grande profondeur à travers une quête de célébrité condamnée à décevoir. Frappant un sommet au milieu de son déroulement, The Golden Army peine à reprendre la route et finit par s'égarer dans des prophéties apocalyptiques peu originales, dans des détails superflus éclipsant un discours fort et proprement réitéré à un moment crucial du dénouement.

En somme, au moment de vérité, tout laisse croire à l'intervention des investisseurs réclamant leur droit à l'aseptisation des produits estivaux; neutralisation de contenu apparaissant particulièrement déplacée à la suite d'un tel étalage de sensibilité artisanale. À une résolution substantielle d'enjeux artistiques pertinents, del Toro préfère (ou se voit contraint à) des combats artificiels et routiniers, apparaissant d'autant plus irritants qu'ils succèdent à une suite de scènes plutôt intimistes, voire touchantes. L'humanisation des héros, si elle ne s'extrait jamais complètement du convenu et du sentimental, demeure en effet l'atout le plus sûr de la série Hellboy, excluant une réalisation reléguant au bas de l'échelle bon nombre de tâcherons de la ville des rêves. Exploitant à fond une caméra toujours mobile, multipliant les références féériques et les machines étranges peuplant son oeuvre depuis Cronos et s'exerçant dans une variété de genres, de tons et d'échelles, Guillermo del Toro donne la pleine mesure de son talent de conteur, également appuyé par un Danny Elfman signant une partition autrement plus subtile que celles des Hulk et Spider-Man des années précédentes. Mais le sympathique réalisateur semble encore trop respectueux des convenances (ou restreint par le système) pour élever son Hellboy II au niveau que ses plus belles inspirations auraient pu justifier. Il confirme à tout le moins sa place parmi les réalisateurs de fiction incontournables de son époque, dans l'espoir qu'il arrive un jour à mener ses préoccupations jusqu'à la pleine expression qu'elles méritent.
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Critique publiée le 19 juillet 2013.