VOL. 5 NO. 21-22
L’équipe Infolettre   | Soutenez Panorama Cinéma sur Patreon

Reel Dad V : Père noël, C-PTSD et autres considérations

Par Francis Ouellette

Pendant un peu plus d’un tiers de ma vie, j’ai abhorré Noël avec ferveur. Je n’avais pas simplement de l’indifférence pour cette période festive ; j’avais un dégoût proche de la révulsion. Tout le rituel me donnait envie de dégobiller de cinglants aphorismes cyniques. Les chansons de Noël réveillaient en moi non pas des souvenirs d’enfance feutrés et parfumés, mais bel et bien le grincement de dents de la misanthropie. J’ai été à cette période un amalgame plutôt convaincant de Scrooge (Édition Bill Murray), du Grinch (version Chuck Jones) et de Bad Santa (quelques détails là-dessus plus loin dans cette chronique... mais pas trop). Je refusais même les cadeaux. J’ai donc passé une quinzaine d’années à tout faire pour ignorer cette période de l’année qui, ironie des ironies, correspond aussi à celle de mon anniversaire. Je défonçais Noël enfermé chez moi, à lire comme un forcené, à enchaîner les marathons filmiques et à me prélasser avec mes chats. Un peu de whisky s’ajoutait parfois souvent à l’équation. On devinera que je me délectais de tous les films d’horreur se déroulant durant le temps des fêtes. D’ailleurs, mon préféré à ce jour demeure 3615 Code Père Noël (1989) de René Manzor, un anti Home Alone français sortit presque en même temps (disponible depuis peu sur la plateforme Shudder sous son titre américain Deadly Games).  

 

 

Il a fallu un jour que je fasse un petit examen de conscience. C’était trop intense. De toute évidence, quelque chose clochait chez moi pendant le temps des fêtes, mais pas de la bonne manière. Quelque chose clochait chez moi tout le temps en fait, mais cognait plus dur durant cette période. Bref, quelques années de thérapies plus tard, on m’apprit le terme syndrome de stress post-traumatique complexe (C-PTSD pour les intimes). On me confirma que j’en étais sévèrement atteint. Tout eut soudainement du sens. Pour quelqu’un qui vit avec cette condition, la période de fêtes peut devenir angoissante, étrange et même carrément inquiétante. Elle peut générer de la colère, de la frustration et de l’amertume. L’heureux propriétaire de cette affliction peut difficilement se relâcher durant les célébrations ou il le fait alors à grand renfort d’affectations. Cette hypervigilance est épuisante et elle gruge l’énergie vitale. Elle donne des migraines et des idées sombres. D’emblée, qu’on ne guérit pas rapidement d’un C-PTSD. En fait, on pourrait argumenter qu’on n’en guérit jamais vraiment. On peut tout au plus le contrôler, le harnacher, voire même l’apprivoiser.

 

 

Sans me savoir atteint de cette condition, j’avais décidé à l’époque de regarder ma haine de Noël dans le blanc givré de ses yeux et de la confronter. Vous connaissez la blague : c’t’une fois un gars qui voulait rentrer dans le psychodrame… le psychodrame s’est tassé pis le gars est rentré dans le quatrième mur. C’est ça que j’ai fait, de la manière la plus théâtrale qui soit.

Je suis devenu père Noël. Professionnel.

Oui monsieur. Pour vrai. Je faisais tout, j’allais partout : les centres d’achat, les centres communautaires, les hôpitaux et les fêtes de bureaux. Je suis sauté à pieds joints dans la piscine pleine de Jell-O de Noël et j’ai lutté tout nu dedans avec mon Krampus interne. Au tout début, j’étais lamentable. Il faut dire qu’une fois sur deux, j’étais saoul en arrivant. Je vous passe aussi certains autres détails, peu convenables pour une chronique de Noël. Ça, c’était ma période Bad Santa (2003). Elle était infiniment plus sérieuse que ces lignes ne le suggèrent. D’ailleurs, quand le film de Terry Zwygoff du même nom est sorti, je l’ai regardé dans un silence assourdissant, le fessier tellement serré que j’aurais pu casser des noix de Grenoble avec. (Yup. Ceci est une blague de Casse-Noisette. Ça me fait plaisir.)

Puis un jour, j’ai snorté ma première ligne de poudre (de fée des Étoiles). J’ai eu un buzz qui ne s’oublie pas de sitôt. Pour ce contrat particulier, je devais m’asseoir sur une chaise de Père Noël strappé sur le toit d’un camion de pompier. Lentement, le camion fermait une pétaradante parade de Noël dans les rues de Joliette. 

Et là, j’ai compris.

J’ai parfaitement ressenti l’importance du costume que je portais, ce qu’il représentait. Je devenais le père Noël. J’étais le père Noël. Vous auriez dû me voir. J’étais GLORIEUX, mais HUMBLE. Les enfants hurlaient en souriant, tendaient les bras. Des pompiers sexés avec des chapeaux de lutins me descendirent de la chaise à quatre pour m'escorter au point central du centre d’achat. J’étais comme Céline Dion pendant son mariage à Vegas. J’ai dû être pris en photo avec un ou deux enfants sur les cuisses une bonne centaine de fois. Je n’ai jamais ressenti le moindre moment de fatigue. J’ai entendu tous les types de demandes ce jour-là : les enfants malades qui ne veulent que guérir, ceux qui espèrent que leur parent parti ou mort revienne, ceux pour qui je suis un imposteur, mais qui craignent tout de même de se tromper. Des vagues, des moussons de bisous, de câlins, de rires, de sourires. Une massive dose d’affection, inconditionnelle et ininterrompue, même quand les bébés hurlent de peur. Et soudain, PA-TOW : totale et complète suspension de l’ego. Ouverture instantanée et confiante de ses plus infimes recoins de vulnérabilité. Une certaine forme d’extase.

 

 

Plusieurs pères Noël professionnels vous diront la même chose : Il y un moment de déclic quand tu incarnes le gros bonhomme rouge. Un point de non-retour. La circonstance particulière où tu comprends qu’il y a un sacré à respecter dans cette incarnation. Plusieurs de ces pères Noël vous diront aussi ceci : respecte l’uniforme, mais plus encore, vénère l’idée.  Avec de grands pouvoirs viennent de grandes responsabilités. Ce n’est pas pour rien qu’on retrouve souvent chez les pères Noël de centres d’achats des hommes qui ont eu des vécus difficiles et des enfances escamotées. Être le père Noël, c’est accepter d’être à la fois vulnérable et rassurant, c’est laisser toutes ses zones d’ombres au vestiaire. On guérit un peu de nos maux quand on lui prête notre peau. C’est même une approche thérapeutique prescrite par certains psys. Mais pour moi, ça va plus loin que ça. Il y a une charge mystique derrière le processus. Un vaudouisant hocherait de la tête avec approbation à l’idée qu’il faut laisser l’esprit du père Noël chevaucher son sujet. Pour l’enfant, une partie de Noël meurt quand il apprend que le père Noël n’existe pas. Pour l’adulte, Noël renaît en force quand il peut enfin trouver une excuse pour le faire revivre. Devenir parent peut aider, mais ce n’est pas la seule option.

Pour moi, le vrai moment de déclic, ce fut un petit garçon de 4 ans appelé Vincent. Totalement transfiguré par le moment, il ne pouvait pas parler ou bouger. Il n’a rien demandé en cadeau. Il m’a simplement regardé, les yeux écarquillés, la bouche souriante et ouverte. Quand je lui ai demandé ce qu’il voulait pour Noël, il m’a simplement fait un câlin vigoureux. Ses parents ont eu à le décrocher de moi parce que la file d’attente était tout de même énorme.

(Fast forward quelques décennies plus tard : ma propre fille de 4 ans voit son habituel père Noël de centre d’achats et elle a sensiblement la même réaction. Voici la pièce à conviction, où on sent bien la béatitude.)

 

 

Suite à cet épisode d’épiphanie, j’ai laissé l’idée de Noël se frayer un chemin dans ma conscience, un peu plus à toutes les années. J’ai été père Noël pendant cinq ans. Laissez-moi vous dire que je n’ai pas pris mon rôle à la légère. J’ai regardé tout ce que j’ai pu m’enfiler de films avec Santa Claus. Tout. Du plus psychotronique (L’adorable Santa Claus Conquers The Martian, 1964) au plus sublime (Miracle On The 34th Street, version 1947), de l’incontournable (Rudolph The Red-Nose Reindeer, 1964) au mindfuck total (Ernest Saves Christmas [1988], qui est… étrangement bon). D’ailleurs, ce n’était pas seulement une question de plaisir. C’était de la véritable recherche. Je constituais mentalement une version du père Noël quasi borgésienne, composite, totale, absolue. Je glanais des détails d’un père Noël à l’autre, que j’incorporais à ma version. À mon sens, il y a un film sur le père Noël qui est d’une importance cruciale, ne serait-ce que parce qu’il était le premier à correctement souligner ce dont tout enfant se doute : le père Noël est le premier et le plus grand des superhéros américains. On parle de Santa Claus : The Movie (1985).

 

 

Réalisé par Jeannot Swarc un an après Supergirl (1984) et produit par Salkind père et fils, les responsables derrière la franchise de Superman, il est considéré comme un des pires films de Noël de tous les temps. Il est imparfait, certes maladroit et parfois même insupportable. Pourtant, je crois fermement que le film est parvenu à donner la version ultime du père Noël. Calquant sa structure narrative sur les films de Superman (parfois plan par plan), Santa Claus : The Movie est bel et bien un film de superhéros au plus pur sens du terme. C'est le premier film qui le déclame haut et fort. Le bonhomme a une base d’opérations, une conjointe comme lui mais moins puissante, un véhicule spécial, des acolytes et des (super) animaux de compagnie. Il a une mission nettement établie, un alter ego, une batterie de super pouvoirs riches et variés (télékinésie, téléportation, contrôle sur le temps, super force, vol, contrôle sur la matière) que le film s’évertue à expliquer avec un certain sérieux. Il a même son incroyable super vilain calqué sur Lex Luthor et interprété par un John Lithgow tellement hystérique qu’il en devient mémorable. Ils ont été aussi les premiers à suggérer que la puissance du père Noël se mesure et se quantifie en fonction du niveau ambiant « d’esprit de Noël ». Certes, le film est un objet formaté et involontairement expérimental en même temps, bourré de placements publicitaires et jouant à fond la carte de l’anti-consommation. Mais il ressemble à s’y méprendre aux films de l’écurie Marvel. C’en est parfois même sidérant. Tout est là, aligné de la même manière. On assiste à une véritable origin story pour le gros bonhomme rouge. On ne serait même pas surpris si Thor y faisait un caméo tellement on est dans le même registre. Il faut aussi savoir que le film a eu droit à une adaptation en comic book sous l’égide de… Marvel, justement. J’ai vérifié : cette incarnation du père Noël a été depuis intronisée quasi-canoniquement au panthéon des superhéros de cette écurie. Le Santa Claus qui déambule dans l’univers de Marvel se joint régulièrement aux superhéros en temps de crise (il a même porté le Gant de l’infini). En ce qui me concerne, Santa Claus : The Movie est un film de Marvel avant l’heure, qu’il convient de placer que quelque part dans la ligne de temps des 72 ½ films de son univers.

 

 

Ma déclaration n'est pas anodine. Après Santa Claus : The Movie, les représentations du père Noël en superhéros feront école. Pensons par exemple à la trilogie des Santa Clause (1994, 2002, 2006) avec Tim Allen. Les Français ont compris quelque chose en l’intitulant Super Noël. Elle ressemble à s’y méprendre à la trilogie des Iron Man.  Santa Claus, le héros récalcitrant, cynique, mais efficace et inventif, y forme une confrérie avec d’autres figures mythiques des Fêtes qui officient comme les Avengers ou la Justice League. Le troisième film a même un authentique super vilain en la personne de Jack Frost, son compétiteur direct. Il y a aussi le magnifique Rise Of The Guardians (2012), une authentique équipe de superhéros, où Santa occupe la même fonction que Superman ou Captain America, où La Fée des dents est Wonder Woman, où le Lapin de Pâques est… Batman. Sortie en plus quelques mois après The Avengers et, bien que le film soit adapté de romans, il est clair que les gens derrière ce film ont définitivement lu et intégré Watchmen et League Of Extraordinary Gentlemen. Les similitudes entre le film et les opus d’Alan Moore sont légion, à un tel point qu'on pourrait théoriser qu'ils les ont littéralement adaptés pour les enfants (on doit d’ailleurs à l’équipe derrière ce film le plus important film de superhéros de la dernière décennie, Spiderman : Into The Spider-Verse). Il faut voir Santa Claus dans ce film, grand russe couvert de tatouages, ce qui laisse suggérer qu'il a eu une vie assez mouvementée avant d’avoir été le héros qu’il est, qu’il n’est peut-être même pas si nice que ça (on appréciera ici la délicieuse référence ironique à Night of the Hunter).

 

 

Une petite dernière. Le légendaire scénariste de comic-book Grant Morrison, à qui on doit une des plus importantes histoires du Superman du 21e siècle, a officiellement fait de Santa un superhéros à part entière. Et c’est tout à fait sérieux et prenant, sans la moindre ironie. Et ce n’est pas surprenant : Morisson croit vraiment aux pouvoirs bénéfiques que ces figures héroïques peuvent avoir sur la conscience. Il les perçoit comme les « super dieux » d’un panthéon moderne, des anticorps aux idées néfastes qui sclérosent notre société et qui sont inoculées par voie d’inspiration.

 

 

Mais vous vous doutez bien qu’au final, si je vous parle de Santa Claus : The Movie, ce n’est pas pour vanter ses qualités artistiques. C’est plutôt pour célébrer la vision particulière du père Noël que le film a su convier. Il est l’idée du père ultime, infiniment doux et fort, rassurant et inspirant. À l’instar de Superman, dès qu’un enfant voit le personnage, il est traversé d’un sentiment de réconfort et des promesses de surprises. Même sous sa forme la plus bassement mercantile, il demeure inspirant, bienveillant. Même quand les enfants hurlent de peur en le voyant, les parents insistent pour que leurs enfants comprennent que c’est quelqu’un de confiance, à qui ils peuvent abandonner leur progéniture en toute impunité le temps d’une photo. 

Mes années de père Noël ont grandement contribué à façonner l’idée que je me fais de la paternité, de la tendresse aussi, à tenter d’émuler cette espèce de force douce à laquelle les enfants devraient toujours avoir droit. Je n'y arrive pas toujours, à mon grand désarroi, mais quand le doute m'assaille, je me pose la question inévitable : What would Santa Claus do ? Ça m'a aussi fait comprendre que Noël DEVRAIT être une période de guérison, de ressourcement, peu importe comment vous le célébrez, seul ou en famille. Si le père Noël ne s'était pas pointé, je ne sais pas si l’alignement de mes expériences m’aurait même amené à la plus belle aventure et grande aventure de ma vie, mes enfants.

Alors chères lectrices et lecteurs, REEL DAD vous souhaite le meilleur pour le temps des fêtes. Si vous avez des souffrances et des tristesses, je souhaite qu’elles s’estompent complètement pour Noël, au moins une journée

Bon Ciné-Cadeau, bon repos, bonnes victuailles, bonne santé et paix sur la Terre aux gens de bonne volonté.

Envoyer par courriel  envoyer par courriel  imprimer cette critique  imprimer 
Article publié le 24 décembre 2019.
 

Essais


>> retour à l'index