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Citizenfour (2014)
Laura Poitras

Point zéro

Par Ariel Esteban Cayer
Faisant suite à My Country, My Country (2006) et The Oath (2010), la cinéaste et journaliste américaine Laura Poitras complète avec Citizenfour sa trilogie sur l’Amérique post-11 septembre. Si ses films précédents étaient majoritairement tournés à l’étranger (à Bagdad, au Yémen, ou encore à Guantanamo), et que très peu de l’action de ce dernier se déroule en Amérique au sens propre (mais plutôt à Hong Kong, Rio de Janeiro et Berlin), Poitras boucle néanmoins la boucle avec une distincte impression : celle d’être rentrée au bercail pour y retrouver un pays inhabitable, inhospitalier et profondément transformé.

La succession de l’administration d’Obama à celle de Bush ayant été désastreuse en tout ce qui trait à la politique étrangère (tel que relaté dans les films susmentionnés), mais surtout vis-à-vis de l’abus éhonté du Surveillance Act (dégénéré, et progressivement réorienté depuis 2001 pour inclure dans sa mire tous les citoyens américains branchés sur le web ou quelconque réseau de télécommunication), Citizenfour s’articule subtilement autour de ce glissement; la guerre contre la terreur s'est mutée en véritable croisade contre le droit à la vie privée de tout un chacun tombant sous l’œil du Five Eyes (FVEY), l’alliance des 17 services de renseignement des États-Unis, du Royaume-Uni, du Canada, de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande. En quelque sorte le « making-of » d’une des révélations médiatiques les plus importantes des dernières années – celle que les gouvernements occidentaux espionnent impunément leurs citoyens, et qu’il n’y a rien qu’on puisse y faire, outre l’indignation – Citizenfour est également un portait intimiste et inespéré d’Edward Snowden, cet ancien employé de la NSA qui, l’an dernier, dévoilait à Poitras, ainsi qu’aux journalistes Glenn Greenwald et Ewen McAskill, un nombre considérable de documents classifiés ayant permis d’impliquer pour de bon la NSA, le GCHQ, et les autres services de renseignent susmentionnées, dans une entreprise d’espionnage globale – plus généralisée, impitoyable et complexe que quelconque théorie du complot – bafouant évidemment plusieurs droits constitutionnels au passage.

Certes, pour quiconque ayant suivi de près l’actualité durant la dernière année, le film n’est pas un scoop. Ceci dit, nulle part n’a-t-il l’ambition de l’être : Citizenfour est plutôt le constat, la mise en image rétrospective d’un monde de traîtres miroirs qui, bien que matières premières de thrillers d’espionnages enlevants, s’immiscent ici incontestablement dans notre quotidien. Avec son cinéma-vérité guérillero à l’esthétique en alternance nécessairement clandestine et très habilement stylisée, Poitras décape l’illusion de confort et de liberté individuelle dans laquelle nous vivons. Et bien qu’on puisse lire en long et en large sur le sujet (les reportages de Greenwald et Poitras ayant d’ailleurs valu au Washington Post et au Guardian le Pulitzer du service public de 2014), la cinéaste concrétise dans l’œil de la culture populaire (c’est-à-dire par le biais du cinéma et son unique capacité à évoquer, par des images et des sons conjoints, une singulière expérience affective), toute l’atmosphère de paranoïa, d’injustice et de terreur ayant mené Snowden (et quelqu’un comme le résolument moins célèbre William Binney avant lui) à divulguer ces informations classifiées.

Ponctuant son film d’échanges de courriels encodés qui défilent, non pas comme le charabia de la science-fiction grand public, mais bien comme une réalité du web vers laquelle nous devrions peut-être tous nous diriger, ainsi que de longs plans anxiogènes de bureaux et d’édifices anonymes recelant très probablement nombre de nos données les plus personnelles, cette sobre articulation visuelle de l’état de surveillance dans lequel nous vivons à notre insu est absolument exceptionnelle. En tandem, c’est dans les plus petits détails que son portait sensible du dénonciateur se déploie. Au fil de la rencontre de huit jours orchestrée par Snowden dans une chambre d’hôtel de Hong Kong, Poitras n’hésite pas à le montrer en alternance fébrile, émotif, ou naturellement paranoïaque, s’inquiétant tantôt pour sa conjointe (qu’il n’avait pas informée de ses actions) ou pour le personnage que les médias créeront (et créèrent) en le publicisant. Cette dose d’humanité s’avère essentielle au projet : encore une fois, l’exercice de l’image rend le déni presqu’impossible.

Et peut-être que c’est simplement en ce sens, dans ce sentiment de perte de contrôle terrifiante, rendu concret par l’écran peut-être plus que par la presse, que Citizenfour se dévoile comme rien de moins que l’un des documentaires les plus importants, les plus accablants de notre temps. L’enjeu ne réside pas tant dans l’information que le film révèle ou ne révèle pas (plusieurs critiques ayant d'ores et déjà accusé le film d’être déjà considérablement dépassé par l’actualité), mais bien dans le geste de représentation absolument essentiel que pose Poitras. À bien des égards, essayer de mettre en mot l’expérience de visionnement de Citizenfour peut paraître futile – dépendant non seulement du degré de familiarité de tous vis-à-vis de l’affaire Snowden, mais également du degré de cynisme du spectateur face à l’état du monde dans lequel nous vivons. Mais peu importe : que Citizenfour soit pour l’un un véritable film choc, ou pour l’autre un simple récapitulatif du status quo, toujours est-il que Poitras s’assure qu’on en sorte avec des sueurs froides et une distincte impression de voir le monde différemment. Là est la force de son projet documentaire, esthétique et idéologique : un film somme, une prise de conscience à l’échelle globale, devenant ici, encore plus palpable et affective qu’elle ne l’était déjà autrement.
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Critique publiée le 17 novembre 2014.