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Secret Sunshine (2007)
Chang-dong Lee

Caméra-lumière

Par Mathieu Li-Goyette
Au fil de sa carrière, Lee Chang-dong est parvenu à maîtriser une écriture bien spéciale du cinéma. Écriture de la lumière avec la lumière, Secret Sunshine témoigne de sa réussite, de son atteinte d'un certain idéal de la métaphysique au cinéma et de la captation de la rédemption d'une vie chargée comme centre d'un cinéma néohumaniste : il n'est plus le temps de sauver les gens des cataclysmes, car nous sommes dans une ère constamment ancrée dans l'« après », dans le « post », et qu'aujourd'hui, mieux vaut apprendre à assembler les contradictions du passé que de lutter contre l'inévitable; mieux vaut donc se réconcilier avec la séparation - celle du Nord et du Sud coréens - que de plaider pour une unification forcée. Chang-dong nous montre un chemin différent qu'est celui d'une paix lumineuse avec le monde et qui forcera ses protagonistes à conjuguer leur passé avec leur avenir dans l'espoir que les lendemains soient toujours plus heureux.

Shin-ae ne peut espérer mieux après avoir perdu son mari dans un accident de la route : elle déménage avec son fils à Miryang, la ville natale du défunt. Elle espère retrouver un air quotidien qui lui rappellera la famille qu'ils auraient dû former. Elle croit que son emménagement remplacera le vide laissé par un père qui ne sera jamais père plus que la maison ou la localité qui verra grandir l'enfant. Temps de deuil comme le cinéaste les apprécie tant, les dialogues de Secret Sunshine se conjuguent toujours au passé, car même la deuxième tragédie de la vie de Shin-ae, la disparition et la mort de son fils, sera laissée au gré d'une ellipse au montage. Un moment, on parlait du père, puis, dès l'autre, on parlera du fils sans jamais parler au final de la femme en détresse. Après l'écroulement de sa famille, il ne lui restera que son école de musique et un homme à l'âme charitable, Jong Chang, un garagiste du coin qui l'épaulera dans ses démarches dès son arrivée à Miryang.

Le fait que « Miryang », sous sa prononciation chinoise, veuille dire « secret sunshine » indique que notre endeuillée trouvera la rédemption dans cette ville inconnue où un éclat de soleil secret se dissimule. Si tout le cinéma de Chang-dong est d'ascendance profondément chrétienne, ce film-ci aborde la question de la foi de front et avec un franc-parler d'une rare exactitude.

L’oeuvre est divisée en trois parties. La première, celle de la joie et de l'installation dans la ville parfaite au soleil toujours resplendissant laissera peu à peu sa place à la disparition de l'enfant. La deuxième raconte le deuil, le réconfort que Shin-ae trouve dans l'église du coin, tandis que la troisième, la plus courte, raconte sa chute dans la folie et le dérèglement de son inhibition, soit une ouverture envahissante au monde suite à un traumatisme : le pardon accordé à l'homme qui a tué son fils selon les commandements catholiques de la miséricorde. Incohérence, impossibilité de se conformer totalement à une croyance qui implique un amour aussi grand envers le monde et les autres, l'éclat de soleil caché qu'elle allait trouver dans la ville de Miryang la fait imploser de tristesse : lors de son unique conversation avec le meurtrier, ce dernier confie avoir lui aussi trouvé une nouvelle foi dans la réconciliation avec Dieu. Injuste est le monde, tout comme Dieu est injuste avec les humanistes démunis comme Shin-ae, la juste qui pensait bien faire en graciant celui qui s'était déjà gracié. Que peut-on contre notre ennemi lorsqu'on ne peut plus lui pardonner d'être notre ennemi?

La beauté de Secret Sunshine, c'est d'avoir ces trois parties sous le même soleil. Depuis Oasis, Chang-dong est le cinéaste par excellence de la lumière blanche : il éclaire également toutes les régions de l'image, ne laisse rien dans la noirceur d'une esthétisation dramatique. Généreux dans sa manière de présenter le monde, sa caméra-lumière enlace d'un même geste le champ filmé. Un trait de lumière chanceux se pointe dans le cadre d'une scène chez la pharmacienne, elle parle de Dieu, du fait qu'il se cache peut-être dans cet impromptu rayon de soleil aux qualités fuyantes. Passant sa main au travers avant qu'il ne disparaisse derrière un nuage, Shin-ae lui demande : « pensez-vous vraiment que Dieu est dans ce rayon de soleil? », ce à quoi elle répondra par l'affirmative; le pèlerinage de l'héroïne commence ici avec la recherche, dans le hasard de la vie et de la nature, d'un chemin pour profiter de l'existence que l'on croyait perdue. Pour elle, si la volonté de Dieu est aussi responsable de la mort de son fils, si la force du hasard en a voulu ainsi, c'est en vénérant cette force qu'elle rejoindra peut-être une harmonie humaine qui lui manquait précédemment; elle se convertit pour mettre fin à l’hémorragie de la malchance minant son quotidien.

Pourquoi Secret Sunshine n'est finalement pas un film carrément religieux ? C’est parce qu'il répond à des questions de morales religieuses plutôt que de mystères religieux. La croyance comme l'institution d'une loi éthique, elle arrive dans la vie de Shin-ae pour justifier l'injustifiable et pour donner un ordre cosmique à ce qui ne peut pas en avoir. Le cours de la vie pour Chang-dong, comme la nature qu'essaie de décrire la vieille dame de Poetry, est un flux ininterrompu de décisions aléatoires et ambivalentes et c'est devant l'insurmontable difficulté de s'harmoniser avec ce grand Tout que Shin-ae tombe dans une folie bipolaire où ses émotions sont débalancées et où le sens de ce qui est bien ou mal, juste ou injuste, s'évapore.

Le soleil du film, le caméra-lumière de Chang-dong, agit précisément dans ces instants où la délicatesse de sa mise en scène laisse glisser l'image dans la caméra au lieu de l'obliger à cerner le monde et à le décrire avec la pointe précise d'une mise en scène cartésienne - l'écriture filmique telle qu'en parlait Astruc avec la caméra-stylo de Bresson s'est faite vieux jeu en ce qui à trait de la mystique au cinéma. Notre cinéaste attend ici le miracle de ces images, il filme la plus ordinaire des Corée en éliminant les zones d'ombre, en donnant à ses interprètes le jeu le plus simple possible et à ses scènes le plus évident des desseins. Il n'y a pas ici l'attente qu'oblige impérieusement Bruno Dumont pour nous faire découvrir le sacré, mais bien le passage du réel dans le large alambic de Chang-dong, lui qui privilégie la beauté d'une normalité plutôt que la métamorphose du laid en magnificence « martyrisante » (L'humanité, Twentynine Palms et Hadewichj répondraient à ce désir de marche religieuse forcée). Mais chez le Coréen, rien n'est forcé, rien n'est contrenature, tellement qu'en voyant Secret Sunshine, le cinéma contemporain se révèle à nous comme le convoyeur d'une poésie presque documentaire : elle s’incruste sans que l'on y pense (le papillon lumineux d'Oasis, l'abricot tombé de manière impromptue dans Poetry), elle apparaît aux regards les plus patients comme ce bien chanceux rayon de soleil qui, parce qu'il passa par là, fut immortalisé dans Secret Sunshine. Génie de Chang-dong? Il donne l'impression que s'il nous advenait à nous ici de passer par là, nous aurions pu nous joindre au cadre comme le rayon lumineux, passer en coup de vent et devenir, parce qu'il nous y aurait accueilli, la nature de son cinéma de l'Humain.
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Critique publiée le 23 août 2011.