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Poetry (2010)
Chang-dong Lee

Le don de la vue

Par Mathieu Li-Goyette
Poetry, sans avoir la grandiloquence de The Tree of Life, sans être aussi cérébral que Copie conforme, est une longue croisade dans le même dessein : apprendre à revoir le monde, à « recomprendre » le réel pour réfléchir la place qu'on y tient. Ses outils sont différents, certes, mais pas moins originaux. Il apparaîtra d'abord moins imposant, plus tranquille, mais il me semble clair que Lee Chang-dong poursuit de son côté une veine réaliste qu'il perfectionne de film en film, soit la mise en scène du quotidien, l’éclaircissement de celui-ci par une lumière limpide, un jeu franc et des histoires banales à fendre le coeur. On serait peut-être trop hâtif de dire que son oeuvre et celle de Hong Sang-soo sont celles d'un néoréalisme coréen; le film met en scène la vieille Mija (Yun Jeong-hie, la grande dame du cinéma coréen des années 70 et 80 que le cinéaste, par la qualité de son scénario, est parvenu à faire sortir d'une absence de quinze ans à l'écran), cousine éloignée d'Umberto D., dans sa quête d'amasser cinq millions de won. Pourquoi? Parce que son petit-fils a avoué avoir participé à de nombreuses reprises à des viols collectifs sur une fille de sa classe âgée de seize ans. Qui plus est, elle s'est suicidée. Ne désirant pas voir l'avenir de leurs fils être compromis par cet affaire, les pères des cinq autres coupables se ligueront pour offrir un total de trente millions de won aux parents de la défunte. Arrangement à l'amiable, il satisfera les deux partis, ne laissant enfin que Mija dans une honte qui dépasse ceux qui l'entourent. Contentons-nous, pour l'instant, de dire que Poetry, de son titre original tout aussi restreint « Si » - composé d'un idéogramme de seulement trois traits - est peut-être le chef-d’oeuvre du cinéma coréen contemporain.

En fait, le film de Chang-dong retrace à la perfection l'origine des peurs de ses personnages en les réunissant sous l'aune de la poésie et d'une maladie d'Alzheimer détectée chez Mija dès le début du film. Peu à peu, elle oublie les mots les plus simples et, par exemple, la raison de ses déplacements. Le médecin lui conseille de poursuivre les cours de poésie qu'elle vient d'entamer, mais ses camarades de classe sont plus jeunes, n'ont pas soixante-six ans et présentent d'autres préoccupations qui la forcent à intégrer un groupe de lecture où des poètes en herbes viennent lire leurs dernières compositions. Mija baigne dans la poésie, mais surtout dans une tempête de mots qu'elle tente de remettre en place avant que le temps ne lui soutire pour de bon. Elle peine ainsi à décrire une pomme. Elle l'observe, la croque, tente de voir ce qu'elle pourrait en tirer pour faire un poème émouvant, mais les mots lui manque, sa vie la tourmente et la beauté tant recherchée, elle ne semble que la trouver dans la nature avec qui elle communiquera de plus en plus au fil du film; une séquence magnifique montre tour à tour le vent lui « volant » son chapeau, puis la pluie trempant son calepin. Le temps qui passe - les saisons, les intempéries qui ne sont qu'éphémères - lui jase, lui met les cheveux en l'air et imbibe son papier d'une inspiration fraîche lui servant à faire ses premiers poèmes à partir d'instants précis, de moments qui l'inspirent : un abricot qui tombe ou une fleur colorée qui se démarque des autres.

Pour arrondir ses fins de mois, elle travaille chez un invalide âgé qui n'a pas connu l'amour depuis trop longtemps. Incapable de bouger ou de s'exprimer convenablement, il demande à Mija de le masturber, de lui donner, une dernière fois avant de mourir un plaisir qu'il quémande en rêve depuis trop longtemps. Entre sa relation avec le vieil homme, les problèmes de son fils qui ne daigne pas lui parler et son cerveau qui s'effrite, la protagoniste est sans repères et voit, tout au long du récit, son univers se décomposer à son tour. Ce qui lui paraissait sain ne l'est plus et le discours central de Chang-dong se révèle : apprendre à voir le monde, c'est aussi prendre conscience de sa constante mise en ruine. Le don de la vue est à double tranchant, car il permet de voir la moindre des pommes comme la plus belle, mais aussi de « revoir » l'être le plus cher sous un jour nouveau - on imaginera que c'est ce don, cette responsabilité, qui la fait livrer son petit-fils aux policiers. Rien dans Poetry ne laisse paraître vulgairement ces instants cruciaux. Aucune voix off, aucun close-up dérangeant ne s'y trouve puisque la mise en relation de ces divers éléments passe dans le cadre parce que le cinéaste est parvenu à le dégager de tous les artifices sans être le maniériste intellectuel que certains réalisateurs sont aujourd'hui. Il est parvenu, avec Poetry, à filmer la quintessence de l'idée rossellinienne de la révélation, cette mécanique sacrée redonnant ponctuellement au cinéma sa belle raison d'être.

Quant à la mémoire de Mija, elle lui joue son premier tour de passe-passe lorsque l'héroïne rendra visite à la mère de l'enfant décédé. Aussitôt qu'elle la confronte, elle oublie la raison de sa venue et s'en retourne bredouille vers les cinq pères sans voix (conglomérat d'une domination masculine croyant qu'une somme d'argent compensera la perte de l'adolescente). Dans cette logique de la décomposition mémorielle, Mija, comme si c'était là un mécanisme d'autodéfense, sabote elle-même sa mission. Elle agit à la manière d'une clairvoyante, mais aussi comme celle qui dénoue le cordon des masques attachés aux visages du vieillard en manque d'amour, de son petit-fils, de Park le policier devenu un poète mi-homme mi-bête en manque d'attention. Poetry est un film sur la générosité de son personnage, une oeuvre humaniste dans la veine d'Oasis et de Secret Sunshine du même Chang-dong, ces films sur l'éclosion du monde morne en quelque chose de plus. Le cinéaste maintient sa posture tout au long de Poetry et ses images blanches, nacrées d'une rare pureté, donnent le goût de respirer son film et d'y vivre.

Refusant les atmosphères baroques d'autres maîtres de l'embellissement du quotidien (Jeunet, To parfois, Ki-duk), Chang-dong l’observe dans l'idée d'éclairer ses zones sombres. Aucun plan, pas même ceux de nuit, ne présente de contre obscurs ou d'idées lugubres. Rien n'est montré (le viol, la masturbation du vieil homme) puisque tout peut se passer à l'hors-champ et qu'en suivant cette ligne directrice, le regard-caméra que nous adresse la défunte dans un flashback a des allures de Monika (la jeune fille, chez Bergman, qui abandonnait son corps à l'amour violent d'un compagnon qu'elle n'aimait plus et qui lui a volé sa jeunesse au bout d'un été) : son innocence a été déchirée quant à l'opposée, la sage Mija propose comme évolution la révélation en douceur. C'est celle de la poésie, ultimement celle du cinéma épanoui, inouï, qui, par l'entremise de Poetry, se dote d'une des grandes oeuvres sur la puissance du regard, sur l'importance de méditer ce dernier et l'effet que de telles considérations auparavant considérées comme « modernisantes » ou « intellectualisantes » ont véritablement sur le flot de la vie. Lee Chang-dong a utilisé l'Alzheimer comme élément déclencheur, comme parole venue d'ailleurs venue éclairer Mija, prouvant qu'il ne filme d'abord pas pour raconter une histoire, mais bien pour que ses histoires nous aident, nous tous, à nous raconter.
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Critique publiée le 12 août 2011.