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Tree of Life, The (2011)
Terrence Malick

Vers l'absolu

Par Mathieu Li-Goyette
« Ce monde-ci, le même pour tous, que nul dieu ni homme n’a fait, mais qui était toujours, qui est et qui sera : un feu éternel, s’allumant en mesures et s’éteignant en mesures ». - Héraclite

On aura dit du dernier film de Terrence Malick qu’il est soit brillant, soit pompeux. De son auteur, qu’il est soit mage, soit charlatan. Parce que The Tree of Life est son oeuvre la plus ambitieuse, celle qui projette indubitablement plan après plan la vision de son artiste en direction de l’absolu. C’est la philosophie de Malick et son statut de cinéaste-philosophe qui auront choqué les gens. Philosophie non pas au sens large tel qu’on l’entend trop souvent, mais bien au sens le plus élémentaire et ancien, celui de la réflexion sur l’ordre des choses, de la composition de l’univers et de la place de l’Homme créateur de désordre dans une Nature infiniment ordonnée. On se sera tous longuement disputés sur cette idée, car du reste, l’auteur est un maître et personne ne semble pouvoir le contester.

Et c’est probablement l’une des grandes beautés du film - être en mesure d’éjecter les considérations esthétiques prises pour acquises afin d’élever le débat. Sa manière de filmer lui est unique, à lui et à son directeur photo Emmanuel Lubezki. Les gestes qui effleurent les épaules et les nuques, les ombres sur l’asphalte, les sourires coquins et les regards complices abondent et apaisent : l’attention extrême aux détails provoque un état d’apesanteur. La caméra flotte et se laisse porter. Le montage le plus brillant qui soit insuffle plus que de la narration en coupant rapidement des plans vertigineux où le plus simple des comportements était filmé. Ainsi, à chaque élan dynamique et ambitieux, Malick compense par un arrêt sec du plan suivi d’un autre tout aussi impressionnant. Bouillonnement constant, The Tree of Life est une symphonie visuelle se composant de crescendos rapides et de silences sentis. La charge émotive du film passe à travers une série de signes très précis plutôt qu’à travers des dialogues et une bande son éprouvée. Les rares paroles s’attardent plutôt en voix off à la morale de l’oeuvre. L’espace sonore, astral et au-dessus de toute action, semble voué (grâce au travail encore une fois remarquable d’Alexandre Desplat) à réunir l’infiniment grand et l’infiniment petit.

De la naissance de l’univers à celui du premier enfant de la famille O’Brien, une seule coupe fait scission, une seule scène. Au coeur d’une blancheur nacrée, le père (Brad Pitt) a dans le creux de sa main un minuscule pied, celui de son fils (plus tard, Sean Penn) qui s’apprête à entrer dans le monde (en ce sens, l’oeuvre est un long flashback raconté en alternance avec le présent du fils). Il perdra un jour son petit frère. Il se révoltera un autre jour contre son père. Arpentant une plage sans nom, il marche sur un sable humide entouré par les personnages du film, âmes venues sur la berge, car à la fin de tout, sans nécessairement s’intituler le jugement dernier, l’ultime moment de la vie sera la réunion. « Guide-nous jusqu’à la fin des temps », murmure la mère (l’incroyable inconnue Jessica Chastain). Chuchotement adressé à la puissance mystique qui demanda d’abord à l’homme (selon Job) : « où étais-tu lorsque je créai l’univers », la prière de la mère clôt le récit alors que le fils et le père se réunissent enfin. Non pas que ce dernier fut un mauvais père (rien n’est univoquement « mauvais » chez Malick), mais il fut un père mal renseigné, décalé par rapport à des enfants qui ne sont pas de son temps. Sans le dire, c’est le XXe siècle et ses guerres qui en sont la cause. Après s’être permis une séquence d’une vingtaine de minutes sur la Création (du Big Bang jusqu’à l’ère des dinosaures), The Tree of Life se permet aussi de montrer en alternance l’évolution des moeurs chez une famille du Midwest américain. Face aux premiers acides aminés se faisant molécules, une enfance tourmentée paraît des plus banales.

La conclusion, on l’aura compris, est vertigineuse. Comme si notre vie s’inscrivait dans le plan infini de l’univers, nous serons certains au moins d’une chose : sa puérilité face à l’immensément grand. La mesure qu’il nous reste à prendre d’elle n’étant pas de la minimiser (puisque sinon, The Tree of Life se composerait uniquement de scènes cosmiques), mais bien de l’harmoniser. Il va alors sans dire de notre philosophe contemporain comme d’Héraclite, le « premier » des anciens qui dit que « pour le dieu, toutes choses sont belles, bonnes et justes, mais les hommes en tiennent certaines pour injustes et d’autres pour justes ». En effet, le mobilisme (de la forme et du fond) du cinéma de Malick traduit sa volonté de relativiser chacun des êtres vivants, voire chacune de ses particules, à un tout plus grand que l’entendement. En montrant la création du monde, création d’un « hasard » si beau qu’il est à la base de toute métaphysique, il propose au spectateur de voir le parcours d’une vie comme le défi d’une homogénéisation avec l’environnement qui nous entoure. L’arbre de la vie, l’Yggdrasil des mythes nordiques, représente ici l’oeil du cyclone, ce autour de quoi tout gravite, naît et meurt. « Tu seras grand que cet arbre sera encore petit », dit la mère à son fils. « Tu seras mort depuis longtemps qu’il vivra encore », aurait-elle pu rajouter.

La grande idée de The Tree of Life émeut, comme celle des autres films du cinéaste, par le concours de la nature. L’eau, la terre, l’air et le feu se conjuguent tour à tour entre les mains de Malick l’élémentariste. Des feux de broussaille de Days of Heaven au magma de l’époque où la Terre n’était qu’activité volcanique, il questionne l’essence des choses, ce qui fait bouger la matière et nous qui y sommes tant attachée. Si Héraclite voyait le feu comme un principe physique et une manière de représenter la grande mécanique du monde sensible, le cinéaste le suit à la lettre lorsqu’il débute et termine son film par une « flamme » céleste. Irreprésentable substance qu’est la vie, en voilà le germe, celui qui deviendra l’arbre du titre dont il filme autant le tronc que le plus petit des bourgeons comme les enfants de M. O’Brien. Père à la famille friable jusque dans les méandres du contemporain, sa descendance est cristallisée dans un rare, mais profondément troublé, Sean Penn. Sur lui repose l’héritage familial, la mémoire de ses joies et de ses tares. « Je vous donne mon fils », dit la mère à sa belle-fille en ouvrant sur l’infinie continuité de l’homme. Une infinité qui, dans l’amour de ses semblables et la passation de cette affection d’une génération à l’autre, justifie chacun des petits gestes, des méfaits commis par les enfants O’Brien et chacun de leurs pardons. L’humanité, si elle se conjugue avec la Nature, peut enfin prendre de l’importance.

Qu’on ait pu dénoncer là un film « chrétien » est absurde. Ni Adam, ni Ève, ni de mythe créationniste ne sont de la partie. L’auteur a voulu voir dans le cinéma le dernier des temples de la réflexion immersive. Loin des considérations cérébrales et froides, il est vrai qu’il touche « son » sujet dans le mille pour la première fois. Auparavant, il lui tournait autour sans jamais oser l’aborder de front. Cela dit, son projet est aussi immense qu’il lui a été récurrent lors des cinq films qu’il a pu tourner en quarante ans. Mais qu’importe. Jamais enfants n’avaient été filmés d’une telle manière, jamais film n’avait tenté d’englober autant d’espace. Si ce n’est dans l’absolu que se discutent les grandes questions, à quoi bon se les poser. Pour avoir oblitéré les frontières qu’on lui estimait imposées, Terrence Malick s’est peut-être aventuré plus loin qu’il ne l’aurait cru. Avec, sur ses épaules, l’avenir d’un certain cinéma.
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Critique publiée le 17 juin 2011.