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Mike Hoolboom au FIFA, ou Le désir désespéré de centrer la marge

Par Olivier Thibodeau


:: Frank's Cock
(Mike Hoolboom, 1993)


Prolifique réalisateur canadien, spécialiste de l’excavation biographique et de la thaumaturgie narrative, Mike Hoolboom tire son inspiration directement du cœur, dont il cherche toujours à imager les plus intimes secrets. Le caractère expérimental de son œuvre est donc subordonné à une quête profondément humaniste et sincère dont l’écho universel saurait stimuler le plus indifférent des cinéphiles. Devant la perspective d’une telle communion artistique, difficile de résister à l’invitation lancée en fin de semaine par le commissaire Karl-Gilbert Murray, dont la rétrospective intitulée Rêves marginaux constitue une autre borne dans l’exceptionnel parcours festivalier du réalisateur, et perpétue amoureusement son travail acharné de cristallisation mémorielle. Et bien que le public du FIFA n’ait malheureusement pas répondu à l’appel, l’œuvre sensible et lumineuse de Hoolboom, dévoilée si généreusement par l’un de ses trop rares amateurs, aura au moins su m’inspirer cet humble hommage.
 
Couvrant plus de vingt ans de travail, les cinq films composant la sélection (Frank’s Cock (1993), Tom (2002), Damaged (2000), Mexico (1992) et Buffalo Death Mask (2013)) nous permettent de faire un enrichissant survol de la carrière du réalisateur. On y découvre nombre de ses plus captivantes spécialités, incluant son incroyable virtuosité de recycleur d’images au service d’une narration délicieusement anecdotique et sensible, ses efforts d’impressionnisme émotionnel, et son indéfectible désir de mémoire, lequel semble avoir été précipité par son infection au VIH à la fin des années 80. On découvre ainsi avec plaisir une filmographie d’une surprenante cohérence et d’une densité insondable, animée par un humour contagieux qui n’a de cesse de nous rappeler que la joie de vivre seule peut obscurcir le spectre de la mort.


La résurrection des pestiférés

Élégantes épitaphes cursives, les deux films du premier programme (Frank’s Cock et Tom) constituent autant de vibrants hommages à leurs sujets titulaires, réaffirmant sans cesse le pouvoir archéologique du médium cinématographique à l’aide d’une nostalgie si vivement ressentie et puissamment évocatrice qu’elle devient contagieuse. Fortes du témoignage captivant d’intervenants passionnés, dont les propos sont accompagnés d’images d’archives savamment recherchées, ces deux œuvres tiennent du miracle puisqu’elles permettent non seulement à l’auteur de ramener à la vie deux âmes regrettées, décrites avec une sublime finesse émotionnelle, mais de leur offrir le merveilleux cadeau de l’immortalité filmique.
 
Comme son nom l’indique, Frank’s Cock se veut une ode intime à un amant disparu et à sa verge prodigieuse, source d’une admiration sincère et touchante qui nous rappelle avec joie les caractéristiques plus admirables de l’organe viril. Simple quadriptyque composé de vignettes escamotables, ce court film de huit minutes évolue à la manière d’une petite musique de chambre, variant d’intensité au rythme des paroles intarissables d’une tête parlante ceinte de noir, lesquelles évoquent et chassent au besoin des images complémentaires de cellules microscopiques, de spectacles burlesques ou de porno gaie. Portées par le discours déférent du narrateur, ces images s’additionnent vite afin d’étayer son propos, confrontant avec une simplicité désarmante les paroles amoureuses d’un ancien amant avec toute la réalité biologique des corps, source d’une volupté hédoniste qui mérite encore plus d’être choyée devant la perspective d’une mort inévitable.




:: Tom (Mike Hoolboom, 2002)

 
Chronique biographique du réalisateur underground new-yorkais Tom Chomont, Tom constitue pour sa part un chant de deuil infiniment plus complexe et mémorable, sublime kaléidoscope d’images empruntées visant à évoquer non seulement le parcours de l’homme, mais celui de sa ville tout entière, « my city », telle que décrite d’entrée de jeu par le sujet. Les images particulièrement intimistes de l’homme tournées par Hoolboom sont ainsi assorties d’un flot ininterrompu de clips somptueux et évocateurs, scènes de films internationaux  de toutes époques confondues et extraits de documentaires d’époque visant à imager d’une façon sensible et profonde la biographie centenaire d’un artisan de l’impressionnisme cinématographique.
 
L’usage marqué d’images superposées crée ici un foisonnant paysage visuel particulièrement seyant à la nature fluctuante de la narration biographique effectuée par Tom. Les images ne se succèdent donc pas simplement, mais elles se recouvrent et se diluent sans cesse à la manière des fragments de souvenirs triés sur le volet par Hoolboom pour mieux étoffer son impressionnante courtepointe émotionnelle. Cette dernière est d’ailleurs d’autant plus achevée qu’elle profite de savantes associations d’idées, misant notamment sur la riche comparaison entre la construction physique des gratte-ciels new-yorkais par les ouvriers immigrants du début du 20e siècle et la construction artistique effectuée par Tom, dont les bouts de pellicule aboutés équivalent aux briques de ses ancêtres dans une perspective imaginaire de la métropole américaine. Le film prouve en outre le talent hors pair de Hoolboom pour les paysages émotionnels inventés, emprunts astucieux à la culture populaire utilisés avec adresse pour mieux créer une illustration immédiatement intelligible de l’intériorité dérobée de son sujet.
 

De la poussière un miroir

Forte d’une sélection tout aussi captivante et judicieuse, le second programme explore plus à fond le travail de recyclage imagier effectué par le réalisateur, qui parvient à transcender impérieusement le contenu pictural de ses œuvres à l’aide d’une narration poétique lourde d’implications personnelles et métaphysiques. Avec Damaged et Mexico, il parvient donc à faire d’un portfolio photographique et d’une vidéo de voyage deux univers foisonnants de sens, habités non seulement par de simples objets à connotation prédéterminée, mais par le regard perçant que leur porte le réalisateur. Le second programme poursuit en outre l’analyse du souvenir comme remède à la mort chez Hoolboom, couronnant la rétrospective avec l’un de ses films les plus personnels, Buffalo Death Mask, où il exhibe ses éruptions zostériennes, mais aussi la réalité plus angoissante de son effacement progressif de la vie terrestre.
 
À titre de hors-d’œuvre, nous avons d’abord droit à un film charmant et accessible intitulé Damaged. Série de photographies d’archives triées sur le volet visant à dresser la biographie anecdotique d’un narrateur incarné seulement dans des images populaires, cette courte œuvre de huit minutes cristallise en si peu de temps tout le génie du réalisateur, lequel parvient ainsi à faire de la culture pop un trait d’union entre le sujet du film et ses spectateurs, lesquels s’abreuvent tous à leur tour d’un imaginaire commun qui enchevêtre leurs expériences individuelles. Parvenant miraculeusement à toujours assortir les bonnes images des bons mots sous le signe d’un humour astucieux et convivial, Hoolboom crée ainsi une expérience véritablement communale, biographie de quiconque est prêt à céder à l’insoutenable nostalgie du moment.




:: Damaged (Mike Hoolboom, 2000)




:: Mexico (Mike Hoolboom et Steve Sanguedolce, 1992)
 

Techniquement semblable au film précédent, simple vidéo de voyage accompagnée de commentaires en contrepoint, Mexico constitue un projet beaucoup plus ambitieux, ne serait-ce que pour son abstraction accrue de la connotation explicite des images, auxquelles la narration ne cesse d’ajouter une profondeur philosophique et poétique insoupçonnée. Or, celle-ci approfondit aussi le cadre, qu’elle dote d’un hors-champ aussi vaste et mystérieux que l’âme-même dont les sentiments s’épanchent à l’écran. La vue d’un barman affairé à nettoyer des verres est ainsi accompagnée d’une description langoureuse de la télévision qui sis non loin, accaparant toute l’attention de clients purement imaginaires, évoqués par la seule voix off du narrateur. Même les chercheurs d’ossements jurassiques, bêtement cadrés à la manière d’un reportage télévisuel, livrent ici leurs lots de secrets machiavéliques, épaississant par leur simple action de dépoussiérage le discours touffu du réalisateur à propos de la mort et du souvenir.
 
L’ultime offrande de M. Murray vient sous la forme de Buffalo Death Mask, plus récent film du réalisateur et exemple patent du sentiment d’urgence qui caractérise sa production depuis les années 90. Ponctué par un dialogue entre Hoolboom et l’artiste torontois Stephen Andrews, également séropositif, ce film constitue en fait un portrait crépusculaire du cinéaste. Or, ce dernier ne profite pas simplement de l’occasion pour consigner son image, mais également pour lui opposer la dégénérescence du corps physique. Les techniques d’abstraction corporelle qu’il utilise ici sont d’ailleurs nombreuses et prenantes : utilisation prononcée du grain photographique lors du cadrage des visages, surexposition de nombreux sujets dès lors fantomatiques sous les feux des phares et autres fanaux, décomposition chromatique des courbes anatomiques… 


Repousser la frontière

Malgré le souffle de vie que lui procure le fameux « cocktail », Mike Hoolboom continue à se « détériorer » rapidement, accentuant sans cesse le sentiment d'urgence qui caractérise son œuvre, tentant en outre d'y consigner son âme généreuse pour mieux repousser la mort et préserver à jamais le bouleversant humanisme qui l'anime. Il transforme ainsi sa filmographie entière en vibrante nature morte tissée de souvenirs chaleureux qui remplacent à point les fruits et les trésors dorés de l'époque classique en tant que résidus impérissables d'une existence finie. Il ne reste maintenant qu'à espérer que ceux-ci sauront transcender l'enveloppe fragile du réalisateur, préservant à jamais son cœur doré dans la mémoire collective.
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Article publié le 31 mars 2015.
 

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