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Les 10e Percéides : événements et conclusion

Par Jean-Marc Limoges

Michel La Veaux sur la plage de Percé | Photo : Mathilde Veyrunes

 

L’École de cinéma d’été de Percé

Quiconque a déjà croisé Michel La Veaux reconnaitrait sa ronde silhouette et son rire tonitruant entre mille. Éminent artisan de chez nous ayant signé, depuis le début des années 1980, la photo de 60 films, La Veaux s’impose comme l’un de nos plus brillants directeurs de la photographie, un exigeant créateur, un monstre de l’image, un Gargantua du cinéma. C’est un pic, c’est un roc, c’est un cap qui débarque dans la péninsule. Or, celui qui surmontera sa gêne et osera s’approcher apercevra, au-delà de ses dehors ébouriffés et de son tempérament bouillant, une scintillante lueur luire dans l’objectif de ce monumental cyclope. Car La Veaux est un sympathique gaillard doublé d’un pédagogue hors-pair devant lequel on se la ferme pour ouvrir l’œil, un centre de gravité autour duquel tournent tous ceux désireux d’échanger et d’apprendre sur une commune passion. Il s’imposait donc de l’inviter pour inaugurer cette École de cinéma d’été, permettant à des aspirants de la région et de la grande ville de s’abreuver des paroles et de profiter de l’expertise de cet « abyme de science ».

 

Michel La Veaux officie | Photo : Antoine Amnotte-Dupuis

 

Se déroulant sur une semaine dans une église anglicane – l’église Saint-Luke, construite à la fin du XIXe siècle, récemment transformée en musée – sise au cœur du bucolique vallon de Coin-du-Banc, les cours réunissaient une quinzaine de disciples à qui, du haut de sa chaire, La Veaux a révélé les arcanes – les arcanes, toujours; Breton n’est jamais loin – de son art, professé ses connaissances et partagé son ivresse. « Ne faites pas simplement de votre mieux; faites mieux que vous ne le pouvez! » (dixit Nadia Boulanger), tel serait le credo qu’il aurait voulu inculquer à ses apôtres. Religieusement réunis autour de l’autel, ses ouailles auront ouï les (et joui des) mille et une anecdotes du routier, se seront élevés aux préceptes et mises en garde du Pape, auront subi les prêches du théoriciens, jouxté le gourou dans sa pratique, goûté (pour le meilleur et pour le pire) à la hiérarchie d’un plateau, tâté de la lentille, cadré du paysage et même assisté, en fin de soirée, après avoir, repus, quitté la Cène, à des visionnements précieusement commentés. Au terme des ces jours bénis, de cette semaine sainte, les participants sont rentrés chacun au bercail, mus par l’exigence du métier et du dépassement de soi. Espérons voir bientôt les retombées de cette ascension sur grand écran.

 

Phil Comeau sur mer | Photo : Antoine Amnotte-Dupuis

 

Ciné-croisière avec Phil Comeau

Derrière les innombrables prix dont il est bardé se cache un homme d’une humilité qui fait rougir. Sur le bateau qui mène la quarantaine de festivaliers au pied du Rocher Percé et dont le trou (devant lequel les vagues le placèrent presque naturellement), l’auréolait, Phil Comeau raconte, sans jamais pavaner, et avec beaucoup d’autodérision, sa vie de cinéaste. Exemplaire. Gardant le ballant et bravant le vent, il souhaitait, a-t-il par la suite confié, donner le goût aux plus jeunes de se lancer dans le métier.

C’est à 13 ans qu’il touche pour la première fois une caméra Super 8. Désirant ardemment faire du cinéma, il s’inscrit toutefois en Art dramatique (parce qu’il refusait de suivre des cours en anglais à Halifax) et brûle quelques planches. Lors d’un séjour en France, il rencontre Claude Sautet, François Truffaut, Jean Rouch. À son retour, il réalise un premier film, qu’il sait mauvais, et s’empresse d’en réaliser un deuxième, qu’il juge meilleur. Ce sera Les gossipeuses (1978), inspiré par sa mère et ses tantes, comédie qui a aujourd’hui atteint, en Acadie, le statut de film culte, et devant lequel, à l’instar des spectateurs du Rocky Horror Picture Show, chacun hurle les répliques qu’il connaît par cœur.

Il entame alors une série d’anecdotes qui donnent à réfléchir. Il a écrit un scénario qui fut refusé par Téléfilm, et qu’il dut réécrire pendant 10 ans. Au bout de 10 ans, comme l’équipe avait changé, il renvoya la première version …qui fut acceptée. Il raconte comment il tourna Teen Knight (1999), en Roumanie, avec une équipe qui parlait français, anglais et roumain. Il raconte comment, lorsqu’il tourna la série Tribu.com (2001), il dut se battre afin d’avoir à l’écran, pour chaque femme qu’on y déshabillait, un homme qui se déshabillerait aussi. Il raconte comment, lors du tournage de Tall Ship Chronicles (2002), il traversa l’Atlantique en voilier et faillit périr en mer. Il raconte comment il dut tourner des documentaires, tantôt avec des gilets pare-balles, tantôt avec des combinaisons le protégeant d’abeilles tueuses. En somme, audace et entêtement définirait la pratique de Phil Comeau.

Mais le réalisateur tourne aussi avec ses tripes. Lors de la projection de son film Zachary Richard toujours batailleur(2016), à la Vieille Usine de l’Anse-à-Beaufils, le public, profondément ému, ne put s’empêcher de verser des larmes. Le documentaire, raconte-t-il, avait même déjà fait l’objet d’une présentation aux Nations Unies, émues. Phil Comeau lancera, en ne pouvant s’empêcher d’esquisser un sourire : « J’ai reçu plein de prix dans ma vie… venant de quatre continents. Ça fait drôle de recevoir des prix par la poste. » À la question « Quel est ton plus grand regret? », il répond : « Ne pas avoir fait plus de fictions. » À la question « De quoi es-tu le plus fier? », il répond : « D’avoir fait des films. » Le bateau pouvait rentrer au port. Le soleil se couchait.

 

Photo : Antoine Amnotte-Dupuis

 

Les Prix

Après 10 jours de festivité, le jury du court-métrage, composé de Guillaume Fournier et de Daniel Racine, s’est présenté sur scène pour décerner ses prix.

Prix du meilleur court-métrage international de fiction : Min Börda (Niki Lindroth Von Bahr)

Prix du meilleur court-métrage québécois de fiction : Fauve (Jérémy Comte)

Prix du meilleur documentaire : Conversation With Ziad (Juliette Guérin)

Prix de la Gaspésie et des îles : La frontière (Félix Lamarche)

Une Mention spéciale pour Les vaillants (Martin Gunn) et une autre Mention spéciale pour l’interprétation de Charli Birdgenaw pour How Tommy Lemenchick Became a Grade 7 Legend (Bastien Alexandre).

Le jury du long-métrage, composé de Marie-José Tommi, de Mathieu Cyr et de Phil Comeau (président d’honneur) s’est ensuite présenté pour décerner ses prix.

Prix ACIC-ONF du Meilleur documentaire canadien : L’Arche d’Anote (Matthieu Rytz)

Mention spéciale : Snowbirds (Joannie Lafrenière)

Meilleure comédienne : Isabelle Blais pour Tadoussac (Martin Laroche)

Meilleur comédien : Pierre-Luc Brillant pour Le Nid (David Paradis)

Meilleure photo : Benjamín Echazarreta pour Cielo (Alison McAlpine)

Meilleur son : Jean-Sébastien Beaudoin-Gagnon, Stéphane Bergeron et Olivier Calvert pour Les Affamés (Robin Aubert)

Meilleure direction artistique : Marjorie Fiset pour Le Nid (David Paradis)

Meilleure musique : Patrick Watson pour L’Arche d’Anote (Matthieu Rytz)

Grand prix du Jury Les Percéides : The Rider (Chloé Zhao)

Mention spéciale : Tadoussac (Martin Laroche)

 

 

*

 

 

Après une semaine intense de festival qui nous aura offert un lot d’agréables surprises, on se dit tout de même que tous ceux qui n’y ont pas assisté auront manqué quelque chose. Il était triste, en effet, de constater par moment que l’événement avait des allures de colloque universitaire : quand l’artiste qui avait présenté son œuvre allait s’asseoir dans la salle, c’est quelqu’un dans la salle qui se levait pour aller présenter la sienne. Vu la grande distance parcourue, vu la grande qualité des œuvres, vu la grande générosité des artistes, il eût été heureux d’avoir un bassin plus rempli pour les accueillir. Aussi peut-on souhaiter que la devise de la ville, « Vaillance et persévérance », soit également celle des Percéides. Néanmoins, le beau temps, le vent chaud et la même pleine lune furent au rendez-vous, preuve, s’il en est, que le bon Dieu, quelquefois, peut réussir sa mise en scène.

Le Montréalais, légèrement tristounet, regagnera la ville, non sans se retourner pour faire un dernier adieu à l’immuable Rocher, planté là, immobile, ne faisant rien et sur lequel, pourtant, les vagues s’abattent sans relâche. Il sentira la brise marine souffler les dix bougies du Festival et admettra qu’il est temps de partir. Il quittera Percé, après deux semaines d’intense couverture (qui ne couvrirent, au fond, que de vivifiantes vacances), heureux d’avoir rencontré tant de gens stimulants – artistes de la région, de l’Ontario, de la Louisiane de même que les gens du milieu, si facile d’approche dans un tel contexte : Michel La Veaux, Pierre Mignot, Marcel Jean, Phil Comeau –, épuisé d’avoir fêté tous les soirs au Centre d’art, et murmurera, transformé, en jetant un dernier coup d’œil derrière lui : « Mais quelle ouverture! »

Quand on est à Percé, on n’est pas nulle part. On est partout.

 

Photo : Antoine Amnotte-Dupuis

 

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Article publié le 13 septembre 2018.
 

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