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36e Festival international du film sur l'art (2e partie)

Par Panorama - cinéma


DIVINO INFERNO [ET RODIN CRÉA LA PORTE DE L'ENFER]
Bruno Aveillan  |  France  |  2017  |  61 minutes  |  FIFA Projections spéciales

Une vive émotion nous serre la gorge dès les premières images de ce documentaire dédié à l’immense statue qu’était Rodin : nous voyons le sculpteur, à l’œuvre, frappant du marteau, jouant du ciseau, ciselant son œuvre. Émotion d’autant plus aiguë que nous croyions que les seules images mouvantes de l’artiste avait été captées deux ans avant sa mort, en 1915, par Sacha Guitry, dans l’inoubliable galerie de portraits qu’il allait titrer Ceux de chez nous. Puis, on commence à douter de la véracité de ce document quand on nous montre l’artiste écrivant une lettre, recevant ses modèles, esquissant un nu, ouvrant un livre, rêvassant devant la fenêtre. À croire qu’Auguste Rodin fut le premier sujet d’une téléréalité méconnue. Et nous devons bien vite, à contrecœur, admettre la supercherie — et reconnaître la trappe dans laquelle nous sommes tombés — quand on nous dévoile des images de Bruxelles, « où tout a commencé », en… 1876 (surtout quand on sait que le cinéma a été inventé — du moins dans sa version officielle — par les frères Lumière, près de vingt ans plus tard, en 1895). Et c’est alors que, ne voyant que l’énorme postiche dont on a barbé un acteur de second ordre, nous avons bien du mal à continuer de nous émouvoir.
 
Le sujet — la somptueuse et colossale Porte de l’Enfer — ne valait-il pas, à lui seul, toute l’attention? Le fil sur lequel on tirait était pourtant robuste : suivre les étapes de cette dantesque création, laquelle est même judicieusement comparée à un « journal intime », approcher chacune des multiples figures qui la composent selon la chronologie de leur naissance, en révéler l’amont torrentueux puis en suivre l’aval au gré de leurs unions et de leurs désunions, de leurs ajouts et de leurs retraits, de leurs assemblages et de leurs déplacements. Le médium cinématographique — avec ses savants éclairages, ses gros plans bienheureux, ses mouvements révélateurs, ses angles audacieux — n’était-il pas tout désigné pour rendre compte de cette porte surchargée de personnages, tarabiscotée d’humeurs et épaissie de références? En cela, le documentaire est réussi. Le problème, c’est qu’il ne s’en satisfait pas. Il en ajoute. Des couches et des couches. Et plombe son propos.
 
La narration de Denis Lavant (narration par ailleurs sans faille), lequel prête sa voix au sculpteur, nous semble alors trop rauque, trop grave, trop empesée, s’époumonant à conforter l’idée petite-bourgeoise selon laquelle tout grand homme possède une voix d’outre-tombe. La conception sonore (conception par ailleurs prenante) appesantit la trame en nous faisant entendre gronder le tonnerre pour souligner le tumulte intérieur de l’artiste ainsi que les chœurs et les cors pour en souligner les coups de génie intempestifs. Les images captées dans le faisceau de lumière d’un atelier poussiéreux (images par ailleurs sublimes) nous donnant à voir des modèles, nus, enduits de laque noire (pour imiter le bronze), de poudre blanche (pour imiter le plâtre) ou de glue blanchâtre (pour imiter le marbre), puis se mouvant, au ralenti, afin de prendre la forme des sculptures qui naîtront de l’esprit troublé de l’artiste, empèsent encore la structure d’ensemble.
 
N’aurait-on pas dû se contenter de nous expliquer plutôt que de nous mystifier? Et nous en sommes réduits à nous demander — alors que défilent toutes ces images : fausses archives, danseurs emplâtrés, vagues se brisant violemment sur des récifs… — pourquoi on s’est ingénié à déployer tout un arsenal d’artifices au sujet d’un homme qui, toute sa vie, aura cherché à aller à l’essentiel. Alors que Rodin partait de la matière brute et cherchait à l’épurer afin de tromper notre regard, Aveillan en ajoute des couches et nous force au scepticisme. Et on se plaît à se rappeler, devant cette œuvre terriblement achevée, que le Maître s’était fait un devoir d’inachever les siennes. (Jean-Marc Limoges)




FOCUS SUR L'IRAN 
 L'AUDACE AU PREMIER PLAN   
Nathalie Masduraud et Valérie Urréa  |  France  |  2017  |  53 minutes  |  FIFA Compétition 

Comment exercer le métier de photographe en Iran, où les arts sont censurés par le Ministère de la Culture et de l’Orientation islamique qui impose ses règles et ses points de vue, sous peine de se faire retirer l’autorisation de travailler ou même de risquer la prison ? Comment les femmes artistes arrivent-elles à contourner les interdits dans une société fortement patriarcale où les hommes eux-mêmes se sentent opprimés par l’image sans faille qu’ils se doivent d’afficher ? Nathalie Masduraud et Valérie Urréa prennent le pouls de cette société moderne aux prises avec les traditions, au travers de quatre femmes et un homme artistes : Solmaz Daryani, Shadi Ghadirian, Tahmineh Monzavi et Newsha Tavakolian, dont les images ont déjà fait le tour du monde. Si les femmes sont inévitablement photographiées couvertes et parées de leur voile, et les représentations des couples homme-femme côte à côte prohibées, les clichés masculins offrant leur corps à l’objectif, eux, sont parfaitement légaux. Avec des contraintes aussi fortes, les acteurs du milieu artistique déjouent avec humour et perspicacité les pièges du régime et deviennent maître dans l’art de contourner les barrages à la liberté d’expression. Toutes ces restrictions les conduisent indirectement à se surpasser dans leurs réflexions, démarches ou contextes de présentations de leurs oeuvres, augmentant ainsi la qualité du message véhiculé. Ces lois qui au premier abord apparaissent castratrices et limitatives, produisent en réalité l’effet contraire sur l’image en lui conférant beaucoup plus de poids qu’à la normale. À titre d’exemple, citons ces femmes entièrement recouvertes d’un tissu, des pieds à la tête, qui prennent la pose avec des objets ménagers courants tels que le célèbre gant jaune de nettoyage, le fer à repasser ou encore la passoire, symboles d’une vie réduite à l’entretien ménager, la cuisine et la famille. « L’appareil photo devient un instrument de libération, dit l'une d'elles. Pour moi, il a été une clé qui a ouvert toutes les portes. Ça m’a donné la possibilité de voyager dans des contrées lointaines, d’être curieuse, de me faire accepter par les autres. L’appareil photo confère une liberté que la famille ou la société rechignent à vous donner autrement. Ces voyages à travers la photo, toutes les personnes que j’ai rencontrées, toutes leurs histoires, m’ont transformées. »

La photographie d’art ou de documentaire reste une pratique risquée qui paradoxalement a une portée très significative : elle dénonce les tabous qui précisément l’empêchent de s’exprimer pleinement. « L’art joue le rôle de soupape pour les Iraniens. Tous les vendredis, plusieurs vernissages ont lieu dans la ville. Une foule de Téhéranais déambule d’une galerie à l’autre. La plupart sont de jeunes étudiants curieux de photographie et d’art en général. La nouvelle génération est constituée d’individus qui parviennent à s’exprimer quelques soient les circonstances. Ces jeunes sont en passe de modifier bon nombre des traditions de ce pays ». On y voit même les couturiers — tous des hommes — derrière la confection de robes de mariées, flirter avec les mannequins et les textiles de façon enjôleuse, voire érotique, à l’extrême opposé de l’apparence si virile qui leur est prescrite. La peur engendrée depuis plusieurs décennies par la dictature a repoussé les manifestations de la vie au rang du camouflage et c'est de cette oppression dont se nourrit cette contre-culture : « En Iran, si on s’arrête aux apparences, l’essentiel nous échappe. Il faut creuser pour comprendre. Cela peut être décourageant de devoir toujours creuser plus loin. Mais ce que l’on arrive à révéler est très gratifiant. Ça fait partie des plaisirs de la photo ». Les réalisatrices laissent envisager un bel espoir qui a envahi le milieu artistique et la jeune génération qui attendent avec impatience l'opportunité pour s’affirmer et reprendre possession de leur identité si longtemps négligée. (Claire-Amélie Martinant)




MEGALODEMOCRAT: THE PUBLIC ART OF RAFAEL LOZANO-HEMMER

Benjamin Duffield  |  Canada  |  2018  |  94 minutes  |  FIFA Compétition

Benjamin Duffield réalise ici le portrait fidèle de Rafael Lozano-Hemmer, artiste singulier, qui sous les traits d’un Robin des bois « artistique », rétrocède la parole à la population en lui concédant le rôle principal dans ses oeuvres. Cet orateur démocrate qui du haut de sa jeunesse fréquentait les clubs dansant de ses parents et voyait déjà le monde en grand, implémente aux quatre coins du monde des installations multimédias interactives éphémères et gargantuesques. Grâce au savoir-faire d’une précieuse équipe qui expérimente sans cesse de nouvelles techniques, il redouble d’émulation dans la conception de ses oeuvres et d’inventivité dans l’emploi des technologies numériques. Proactif insatiable, il investit l’espace public pour l’arroger au peuple et adapte continuellement ses réalisations à divers emplacements, passant d’un tunnel réservé aux voitures à une plage populaire, du ciel pollué de la ville à un parc citadin, d’une fameuse place publique à la frontière physique d’un pays. Semblant jouir d’une liberté totale, il s’approprie et détourne façades, bâtiments et lieux communs pour les assujettir à une fonction bien différente de celle qui leur a été attribué. Déjouant les codes de l’architecture traditionnelle, il suscite la curiosité et l’étonnement de monsieur et madame tout le monde en provoquant des interactions humaines à la portée de tous. Il performe grandeur nature sur le terrain de jeu de l’in situ, en recourant notamment au principe de l’ombre chinoise et renverse ainsi les proportions naturelles de l’homme face aux édifices ou aux murs qui bordent les rues. La rencontre entre passants et puissants faisceaux lumineux créé un monde parallèle où les ombres révèlent les images apposées à la devanture. Reprenant cette idée du théâtre d’ombres sur la plage, il dispose un mini bac à sable au-dessus duquel des mains et objets s’agitent sous une lumière artificielle. La scène est reproduite par une projection de plein air où les personnes réagissent aux objets qui leur sont soumis en sautant par-dessus et évitent de se faire attraper par des mains cyclopéennes. De ce concept simple naissent des situations burlesques où le rire et l’échange distillent la bonne humeur. Plus politisée cette fois-ci, l’installation d’une balançoire montée sur une colonne nous situe aux États-Unis, à l’arrêt et au-dessus du sol mexicain en plein envol, dénonçant les problématiques liées à une barrière artificielle entre les deux pays. Dans la même veine, une radio virtuelle diffuse en direct les paroles de citoyens à la commémoration d’une manifestation étudiante qui a tourné au massacre. Ces paroles sont transformées par d’énormes projecteurs en signaux lumineux qui éclairent l’endroit où a eu lieu l’hécatombe. Et enfin pour terminer sur une note plus allègre, Lozano-Hemmer nous offre l’opportunité de visualiser les battements de notre propre coeur — encore mieux que chez le médecin — dans une salle au plafond serti d’ampoules qui majestueusement pulsent au rythme cardiaque. Qu’elles plaisent ou déplaisent, il ressort des performances de l’artiste, une aura particulière, propre à rassembler des individus de tous âges, à provoquer des échanges ludiques et drolatiques et à changer notre perception de l’espace urbain. (Claire-Amélie Martinant)
 



PERSONA, LE FILM QUI A SAUVÉ INGMAR BERGMAN
Manuelle Blanc  |  France  |  2017  |  53 minutes  |  FIFA Projections spéciales
 
Non seulement l’écriture ne tue pas l’auteur, comme l’affirmait un certain philosophe français, elle a le pouvoir de lui sauver la vie. C’est du moins ce qu’avance ce documentaire à propos de Persona et d’Ingmar Bergman. Traversant une crise artistique et existentielle, l’écriture et le tournage du film auraient sorti l’artiste de sa mort spirituelle. Ainsi va l’histoire de ce chef-d’oeuvre du cinéma moderne et du maître qui l’a miraculeusement engendré. Ici, l’une et l’autre s’amalgament parfaitement, comme les visages de Liv Ullmann et Bibi Andersson lors de leur confrontation cathartique : Persona s’expliquerait en la « personne » de l’auteur Ingmar Bergman, sa vie, ses peurs, ses obsessions. Elisabeth Vogler, l’actrice ayant renoncé à la parole, c’est Bergman, abandonnant un projet de film (Les Cannibales) pour se retirer du monde. La confession sexuelle de l’infirmière, c’est encore Bergman, qui nous confesse sa propre ambiguïté morale. L’humiliation de cette dernière — vous l’avez deviné — c’est sa phobie à lui. À nous les clés de l’énigme! Le film a beau y résister de toutes ses forces, il ne peut échapper à son déchiffrement.

Bien que certaines têtes parlantes proposent des remarques et des pistes d’analyse intéressantes (résultant d’une véritable attention portée au film), le narrateur ramène immanquablement ces interventions à la figure de son créateur, fidèle à l’entreprise mythographique du documentaire. Le règne de l’auteur est pourtant sévèrement ébranlé dans Persona, film où les identités se dissoudent, se confondent, et où le sujet « je » se couvre d’un voile d’indiscernabilité. Ce qui rend les réponses qui nous sont offertes ici d’autant plus simplistes et insatisfaisantes. (Philippe Bouchard-Cholette)





Partie 1
(Becoming Cary Grant, Jacques Brel, fou de vivre,
Never-Ending Man: Hayao Miyazaki, Zorn (2010-2017))

Partie 2
(Divino Inferno, Focus sur l'Iran, Megalodemocrat,
Persona, le film qui a sauvé Ingmar Bergman)

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Article publié le 18 mars 2018.
 

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