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Retour sur les Sommets du cinéma d'animation 2018

Par David Fortin, Mathieu Li-Goyette, Jean-Marc Limoges et Claire-Amélie Martinant

AFTERWORK
Luis Uson et Andrés Aguilar  |  Équateur  |  2017  |  Best of Annecy 2018

Pour le ti-cul que j’étais et que je suis resté, pour celui qui rentrait précipitamment de l’école primaire, tous les midis de la semaine, afin de retrouver avec jubilation, parmi les « Petits bonshommes » que nous offrait Télé-Métropole, les personnages de Tex Avery, et qui en fut si fasciné qu’il en fit, bien des décennies plus tard, l’objet d’une thèse de doctorat, Afterwork — découvert pendant le bloc Best of Annecy — avait de quoi anéantir. Se présentant d’abord comme un sympathique hommage au cartooniste américain — coups de crayon francs, couleurs vives, bruits facétieux, orchestration tonitruante, situations rocambolesques, tout renvoyait explicitement à l’esthétique du Maître —, le court-métrage étonne (et touche) ensuite, notamment quand il passe de cette reproduction 2D à une reproduction 3D, plus triste, plus sobre, plus dramatique, grâce à laquelle il nous laisse entrer dans le morne quotidien de son personnage principal. Qui eût cru que ce « comique » dût, chaque jour de sa vie, après avoir punché sa carte, subir les embouteillages, respirer la pollution, ingurgiter des litres d’alcool et des tonnes d’antidépresseurs, se promener en bobettes crasseuses et en chaussettes trouées dans un appartement vétuste et regarder de la porn de second ordre sur son téléviseur cathodique pour ravigoter — en vain — ses déprimantes fins de soirée ? Le personnage a beau être plus rondelet, il n’en est pas moins plus creusé. Les décors ont beau être plus profonds, ils n’en sont pas moins plus plats. Les couleurs ont beau être plus nuancées, elles n’en sont pas moins plus sombres. Les effets sonores ont beau être plus réalistes, ils n’en sont pas moins plus déprimants : tic tac de l’horloge, coup de fourchette dans l’assiette, soupirs, sapements, grognements… Puis, le lendemain, il reprend son train-train, retourne au boulot, imite son pote Sisyphe, sauf qu’ici, c’est lui qui chute — et non son rocher — encore et toujours du haut de l’immeuble depuis le loft duquel il tente d’agripper sa satanée carotte (dont il ne voit sans doute pas le bâton) dans le seul but de faire marrer la galerie. Ce sont deux routines qui sont ici mises côte à côte et en perspective. La pièce musicale, « Falling to the end », fredonnée, éraillée puis hurlée par Txabi Mira qui tapote sur son orgue en mode mineur alors que défile les images dont le comique s’évacue à mesure que leur enchaînement s’accélère, réussit, par le décalage qu’elle génère, à rendre émouvant le destin de celui dont on est soudain mal à l’aise d’avoir tant ri. Ce truculent court-métrage nous aura assez étonnamment permis de vivre le drame qui pouvait sourdement habiter les personnages cartoonesques de notre enfance, alors qu’ils remarquaient, en faisant le point, qu’ils n’auront, en somme, à force de se retrouver dans les mêmes situations, pas beaucoup évolués, ni dans leur vie, ni dans leur art. À la fin, les cinéastes poussent l’audace à son point de non-retour. Notre personnage se défenestre, chute, pour une ultime et réelle fois, finissant tristement sur le capot de sa voiture dont l’alarme retentit dans la nuit comme un cri qu’aucun quidam n’ouïra. Était-ce un suicide ? Fut-il victime d’une hallucination ? D’une mauvaise plaisanterie ? L’ouverture sur laquelle on nous laisse ne fait qu’alourdir l’inimaginable spleen et l’insupportable solitude qui rongent ces personnages dont on ne cesse de se moquer au détriment de leur détresse. Vous ne regarderez plus jamais les cartoons du même œil. (Jean-Marc Limoges)

 

BARBEQUE
Jenny Jokela  |  Royaume-Uni  |  2017   |   6 minutes   |  Best of Annecy 2018

D’emblée, Barbeque, le film de graduation au Royal College of Art de Jenny Jokela, cinéaste scandinave basé à Londres, surprend par sa maîtrise et par la maturité de son propos qui tient à une exploration viscérale de la réhabilitation post-traumatique. Le film prend une forme circulaire dans sa construction et cumule les gestes répétitifs, les emboîtements. On y voit défiler plusieurs images de femmes (ou de la même femme) qui vont régulièrement retirer leur peau, leur chair, jusqu’aux os, pour ensuite les enfiler de nouveau, chaque fois de manières différentes. Au levé, au coucher, devant le miroir, en se maquillant, c’est à chaque fois un combat avec son image, celle qu’on perçoit et celle qu’on veut donner. C’est aussi un symbole de désincarnation, de transformation, passant d’une enveloppe à une autre. Le tout se fait de manière très fluide par le mouvement constant des images peintes à la main qui défilent sous nos yeux au rythme de la musique qui pousse le film dans son chemin circulaire, rappelant parfois les films de Georges Schwizgebel. Aussi vivement coloré que les émotions qu’il dépeint, Barbeque est plus proche de l’expérience émotionnelle que de la narration traditionnelle, soulignant du coup toute la charge émotionnelle que l’animation est capable de transmettre, et en particulier ces sentiments qui se racontent si difficilement. (David Fortin)

 

FLOOD
Malte Stein  |  Allemagne  |  2018  |  10 minutes  |  Compétition internationale 2

Que se passe-t-il exactement dans Flood, que veut-on nous raconter, que cherche-t-on à nous dire ? Quels sont les rapports unissant ces personnages disgracieux enfermés dans un appartement miteux dont les couleurs ternes (tremblotant entre le beige et le gris) semblent les absorber ? D’où vient donc cette lumière trop blanche traçant derrière eux des ombres qui se traînent piteusement ? Que viennent faire ces trois bougres de mauvais conseils toujours pourvus de pilules colorées promettant d’artificiels paradis ? Quelle est la cause de cette inondation (qui donne d’ailleurs le titre au film) montant inéluctablement dans la cour intérieure de cet énigmatique espace immobilier ? Qu’importe ! Ça vaut bien la salutaire bouffé d’air frais que procure l’arrivée inopinée de cet hélicoptère grâce auquel le gamin s’envole et s’exile. (Jean-Marc Limoges)

 

FOOD CHAIN
Mari Kivi et Liis Kokk  |  Estonie  |  2018  |  9 minutes  |  Compétition étudiante internationale 1

À croire que le meilleur de l'humour sarcastiquement cynique nous vient tout droit des pays du nord-est de l’Europe ! Si la Suédoise Niki Lindroth von Bahr nous impressionne fortement par les détails de son décor, ses personnages animaliers et sa confrontation avec la réalité, Mari Kivi et Liis Kokk, elles, nous entraînent dans un monde renversé qui a sombré dans la dystopie, là où la lumière du jour se fait rare.

Food Chain, c’est une excursion méticuleuse dans le processus d’assemblage de produits de type « prêts à manger », produits ici dans une usine alimentaire quelque peu aliénante et extravagante. Le long et délectable travelling sur les rouages des machines qui s’actionnent et tous les mécanismes qu’ils entraînent nous mettent l’eau à la bouche dans ce défilement autrement surprenant de mets en tout genre. Tout nous est révélé au rythme lancinant des tapis roulants, à l’allure métronomique des gestes des employés qui restent cachés sous leur combinaison. On y prépare de la nourriture et pas n’importe laquelle... À bat le goût et la composition ! Seule l’esthétique prime. Des têtes de rats trempés dans un liquide douteux, enrobés d’un papier transparent, assortis d’un ruban, font office de sucettes. Les raisins secs des pâtisseries collantes ne sont autres que des mouches qui sont venues s’y coller dans un élan d’avarice. De la décoration ressemblant étrangement à de la noix de coco et qui provient en vérité de la corne d’un pied, ornent les gâteaux. La garniture des pizzas n’est autre que le vomi incessant d’un travailleur. Le trou des fromages s’opère par la gloutonnerie de larves qui grouillent dans un bac. Et ainsi de suite. La journée défile, les heures passent et finalement tout cela prend fin. Les ouvriers peuvent enlever leur apparat, se décontracter et enfin savourer le temps qui leur est imparti. Les portes du bâtiment s’ouvrent, ils se précipitent comme des voraces/affamés de la consommation dans les rayons du supermarché. Ils remplissent leurs chariots des aliments qu’ils ont préparés plus tôt. Tout est servi avec humour et fantaisie et nous régale. Le talent des réalisatrices y est pour beaucoup. Avec classe et finesse, elles nous livrent un spectacle des plus jubilatoire. À travers le paradoxe, Mari Kivi et Liis Kokk, nous surprennent inépuisablement en nous comblant d’un bonheur presque illégitime. Un tour de force fabuleusement stupéfiant. (Claire-Amélie Martinant)

 

LA NUIT DES SACS PLASTIQUES
Gabriel Harel  |  France  |  2018  |  18 minutes  |  Compétition internationale 1

Derrière sa pellicule translucide évoquant les films d’épouvante de Série B, La nuit des sacs plastiques cachait une évidente tragédie écologiste. La démarche est efficace. Plutôt que de partir du désastre pour arriver à l’horreur, il part de l’horreur pour arriver au désastre. Un désastre d’ailleurs équivoque puisque ces opalescents sacs roses, bleus et verts viennent plutôt colorer et vivifier ce décor en noir & noir dans lequel les personnages — seuls dans la foule — semblent ne se soucier que d’eux-mêmes. On suit Agathe, qui approche de sa quarantaine (la ligne sous les yeux évoquant ses cernes le disait d’ailleurs clairement), et qui ne veut atteindre qu’un seul but : avoir un enfant de Marc-Antoine (lequel est trop occupé à ses propres affaires pour en exaucer la demande). Cette quête, qui s’étire parmi les détritus qui volettent et s’accumulent et saccagent de plus en plus le paysage et ses habitants, tourne à l’absurde et pose plusieurs questions d’actualité : Pourquoi vouloir propager la race alors qu’un cataclysme de plastique étouffe et décime la population ? Devons-nous, en ces jours sombres, faire passer nos aspirations personnelles avant le bien-être de l’humanité ? Que vaut la détresse individuelle par rapport à la détresse collective ? Sommes-nous aveugles aux désastres parce que nous ne voyons que nos désirs ou ne voyons-nous nos désirs que pour nous rendre aveugle au désastre ? Posons-le simplement : voulons-nous vraiment que nos enfants naissent dans un film d’horreur ? (Jean-Marc Limoges)

 

ROUGHHOUSE
Jonathan Hodgson  |  Royaume-Uni  |  2018  |  16 minutes  |  Compétition internationale 3

C’est avec des coups de crayons gras, des scènes monochromes et des personnages mouchetés que Roughhouse nous griffonne un déchirant récit de tough guys dont la sobre sincérité et l’abondance de détails laissent deviner un drame autobiographique. Racontée en voix-off par la voix gémissante de l’un des quatre protagonistes mais dont la verdeur du grain nous informe de la proximité temporelle de l’aveu, la troublante anecdote que nous confesse ce narrateur allo-diégétique (personnage impliqué dans l’action dont il est surtout témoin) parvient à éveiller en nous quelques semblables souvenirs de jeunesse. Nous avons tous déjà vécu cette histoire de chums, cette histoire de gang, cette histoire d’amis d’enfance liés « à la vie à la mort » et dont le temps corrode inexorablement les liens. Mais ici, la montée est si progressive, les personnages si bien étoffés, les péripéties si judicieusement disposées que nous sommes tenus captifs par le surgissement d’un drame imminent dont il nous est toutefois impossible de deviner l’issue. Le parcours sémiotique emprunté par ces ados révèle tout de même une éclairante leçon : comment ces trois godelureaux, pourtant si liés dans la cour de leur enfance, en sont-ils venus à se pousser à bout en vivant dans cet appartement loué pour leurs études universitaires, puis à resserrer les liens qui les unissaient jadis ? Comment passe-t-on de l’amitié (à la cour), à l’inimitié (à la ville) puis à l’amitié (à la ville) ? Réponse : c’est au moment où l’on a éprouvé la fragilité psychologique du tough de la gang, c’est au moment où, après lui avoir fait subir les pires tourments sans obtenir de résultats probants,  on a enfin mis le doigt sur la plaie qui l’accablera (je vous laisse le soin de trouver laquelle) et au moment où on sent que nous sommes allés trop loin. Et il est fascinant de voir comment cette lente montée de haine envers l’un des leurs s’effectuera quand celui-ci profitera trop de la vie et que c’est au moment où il cherchera à se l’enlever que l’amitié remontera prestement sa pente. Et il fallait, pour retrouver l’ami d’enfance perdu, faire la sourde oreille et tenir tête à ce parasite venu embéguiner l’indissociable trio. La ré-inclusion d’un pote ne peut se faire qu’à l’exclusion du parasite. (Jean-Marc Limoges)

 

TA MÈRE EST UNE VOLEUSE
Marie-Josée Saint-Pierre  |  Québec  |  11 minutes  |  Panorama Québec + Canada

Sombre animation sommairement crayonnée en blanc sur fond noir, tels ces anciens tableaux d’école, Ta mère est une voleuse de Marie-Josée Saint-Pierre donnait à voir le relation d’un couple s’effriter peu à peu après la naissance de leur enfant. L’homme, voyant sa femme devenir de plus en plus mère et de moins en moins amante, la voyant s’occuper du bambin alors qu’il préférerait faire la fête ou l’amour, se retire et s’efface, laissant le nouveau « couple » s’épanouir, non sans ronger son frein et s’abîmer dans l’alcool. Le temps passe. La tension monte. Les relations s’enveniment. Le dessin s’électrise. Le recours aux mentions écrites, dans ce film pourtant muet et dont on comprenait malgré tout la trame, laissait toutefois dubitatif. Mais la récupération que la réalisatrice en a faite — les mots lancés à la mère par le père (« chienne », « salope », « menteuse », « voleuse », etc.) devenaient autant d’étiquettes qui lui collaient littéralement à la peau comme autant de claques au visage — venait nous convaincre de l’efficacité et de la pertinence du procédé. Malgré quelques ponctuels clichés (le père alcoolo et violent qui se transforme en chien, les barreaux du bar qui évoquent ceux de la prison, les fonctionnaires qui bêlent en rentrant au bureau) et une finale un peu moralisante (l’enfant est sauvé par la mère qui pansera ses mots-cicatrices dans un vaste endroit où ils ne sont malheureusement pas seuls), le film retient l’attention, émeut, fait réfléchir et reste gravé dans la mémoire. (Jean-Marc Limoges)

 

VIRUS TROPICAL
Santiago Caicedo  |  Colombie/Équateur  |  2017  |  96 minutes

Par son graphisme DIY en noir et blanc, son rythme toniquement condensé, et la dramatisation des caractères bien trempés de cette famille équatorienne majoritairement féminine, Virus Tropical est une fiction contemporaine hallucinante. On y suit la vie de Paola, du ventre de sa maman jusqu’au commencement de sa vie d’adulte. Petite dernière de sa fratrie, elle qui n’aurait pas dû naître, voit son existence marquée par divers événements formateurs, à la fois heureux et traumatisants. Comme un journal qui raconterait par épisodes des éclats de vie, on y suit les pérégrinations, les évolutions et le développement de Paola entourée du cocon familial. Petite, elle est jalousée par sa sœur cadette qui lui a fait subir maints affronts, lui joue des tours et prend plaisir à la placer dans des situations embarrassantes. Puis, plus grande, c’est auprès de sa maman qui se démène pour ses filles et manque parfois d’ouverture face à la jeune génération, que les relations se corrodent. Le père, plutôt solitaire, reste à l’écart comme une ombre rôdant dans les parages et se mêle très peu de la vie de ses filles. Les liens se font et se défont, dans ce paysage d’incompréhensions et de frustrations, chacun cherchant sa place comme pour mieux exister. Dans cet ensemble chaotique, chacun tente à sa façon de faire face aux aléas de la vie par une débrouillardise et une créativité exacerbée. Et c’est bien là, le point fort des peuples latino-Américains qui, au sein d’une énergie abracadabrante, se dépatouillent d’une mauvaise situation avec une aisance et une détermination des plus admirables. Dotés d’un aplomb et d’une volonté de fer, les femmes de cette famille s’imposent par leur tempérament audacieux et leur personnalité combattante. Elles s’entraînent mutuellement et apprennent ensemble à affronter les obstacles qui se greffent au gré du temps.

Santiago Caicedo dépeint avec sensibilité tout ce petit monde vivant entre la Colombie et l’Équateur. Il nous dévoile dans l’ordre chronologique, les chemins empruntés par les personnages adaptés du roman graphique de Powerpaola. Avec une présence visuelle tout à la fois envoûtante et naïve, le réalisateur met à nu la complexité et le jeu des relations avec une cocasserie  surprenante. Agréable, ravissante et rafraîchissante, cette animation narre avec une élégance stylistique sans pareil l’apprentissage, les aventures et l’intimité d’une jeune fille en Amérique latine. (Claire-Amélie Martinant)

 

WINSOR ET GERTIE


Ce n’est pas tous les jours qu’un dinosaure vieux de 104 ans est amené à ressusciter sur scène sous nos yeux. Ce n’est pas tous les jours non plus qu’on se retrouve catapulté dans les premiers temps du cinéma, alors que son attractivité se confondait encore avec les fascinations collectives pour le vaudeville, les tours de magie et les jeux optiques complexifiés. Le dimanche 25 novembre dernier était un tel jour où, tous conviés à la fin de ces Sommets dans la Salle Norman-McLaren de la Cinémathèque québécoise, nous allions assister à un événement unique en son genre : la tenue d’une performance théâtrale entremêlée avec deux courts métrages de Winsor McCay, vénérable grand-père de l’animation américaine.

Stéphane Crête dans le rôle de Winsor, Sébastien René dans le rôle de son fils Robert, Catherine Paquin-Béchard aux didascalies, Gabriel Thibaudeau au piano, tout ce beau monde a aisément réussi à envoûter la salle, privilégiant les détails amusants, la folie au travail de McKay et sa vision sans bornes à une encombrante reconstitution historique. Sur cette scène épurée, les deux comédiens prennent place. Lutrins et vieux téléphone à cornet, avec le piano côté jardin et la narratrice côté cour, rien de compliqué n’est nécessaire quand tout est aussi efficace, à commencer par la pièce elle-même, amusette généreuse, remplie à rebord de références que les amateurs d’animation et de cinéma reconnaîtront avec plaisir, comme les clins d’œil à James Stuart Blackton ou à l’impétueux employeur de McCay, William Randolph Hearst…

Alternant entre la lecture publique et quelques emportements bien calculés, les deux comédiens ont joué successivement une journée type dans la vie de McCay (intercalée avec le segment animé de son premier film, Winsor McCay, the Famous Cartoonist of the N.Y. Herald and His Moving Comics [1911]) suivie d’une reconstitution de la première projection de Gertie the Dinosaur (1914). À cette époque, McCay peine à équilibrer sa vie entre son travail d’animateur et celui, plus payant, mais aussi devenu plus routinier, de cartoonist pour le conglomérat médiatique de Hearst — n’oublions pas que nous devons à McKay certains des plus beaux strips de l’histoire de la BD, comme Little Nemo in Slumberland. L’animation demeure pour lui un passe-temps de luxe, une autre raison de passer la journée assis dans son atelier, repoussant ses obligations familiales et professionnelles au nom d’une dévotion formidable pour le dessin et sa capacité à envoûter, à faire voyager.

C’est cette effervescence créatrice, cette fuite de la cacophonie des responsabilités, que la performance théâtrale de l’événement a si bien saisie, permettant à l’auditoire de voir avec émoi toute la faramineuse entreprise qu’était celle des premiers cinéastes d’animation. Vint ensuite le clou du spectacle, la projection de la Gertie restaurée aux bons soins d’une équipe composée de David L. Nathan, Donald Crafton et de Marco de Blois, avec l’appui technique de l’ONF, de la Cinémathèque québécoise, de l'Université Notre-Dame et le talent caméléonesque de l’animateur Luc Chamberland (du très beau Seth’s Dominion) qui a du réaliser 250 dessins afin de reconstruire le « encore », ainsi que certains autres passages du film de McCay. Le résultat final fut non seulement touchant, il rappela à tous ceux et celles assis dans la salle la fébrilité spectaculaire de cette création, pari fou que remporta McCay à l’époque et qu’il remporte encore chaque fois qu’un film d’animation prend l’affiche aujourd’hui.

Car on associe célèbrement Gertie the Dinosaur à la première apparition d’un personnage animé à l’écran, personnage reconnaissable, « mascotte », être animé dont les mouvements réifient constamment sa propre consistance ontologique dans le récit. Gertie, contrairement aux animations plus ludiques et métamorphosées d’Émile Cohl ou de Blackton, demeure toujours Gertie et fait tenir le décor dans sa présence. Ancêtre de tous les personnages cartoonesques du cinéma d’animation qui a suivi, elle célèbre en même temps le pouvoir vitaliste de l’animation, celui de redonner vie à un dinosaure, de le faire bouger pour qu’on s’en émerveille à nouveau.

Alors que Stéphane Crête, muni d’un fouet, se met à dompter l’écran, c’est donc toute cette mise en scène de la fascination pour l’animation qui vient happer, le geste du créateur devant sa création, du cinéaste devant l’écran, cherchant à canaliser les puissances du faux en échange d’applaudissements bien nourris. On prend alors un peu mieux la mesure de la préciosité du cinéma en tant qu’expérience collective, de l’importance de ne jamais oublier d’où il vient et comment, à partir de ces premiers regards ahuris et jusqu’à ceux qu’on lui porte encore, il s’est toujours construit en souhaitant plaire et que ce besoin de reconnaissance, celui de l’écran qui cherche notre regard, celui de McCay qui cherche notre enchantement, celui de Gertie affamée qui cherche quelques victuailles, rejoint évidemment celui du spectateur ému aux larmes de voir que tous ceux-là ont besoin de nous pour s’illuminer, vivre et s’animer.

On dit souvent que le travail de Winsor McCay est fait d’une magie qui n’est pas reproductible (Disney lui-même aura passé toute sa vie à regarder en direction de son prédécesseur), que la délicatesse de sa ligne, que l’innocence onirique de son dessin appartiennent à un temps qui ne se retrouve pas, par exemple, dans le déferlement tayloriste et rondelet qui suivra. Or en organisant cette performance, les Sommets du cinéma d’animation n’ont rien singé de cette féérie, ils l’ont retrouvée. Ils nous l’ont rendu, dans le respect de son créateur, dans l’intégrité de sa démarche, frappés par ce même brin de folie qui rêve de nous plaire et qui motiva un jour McCay à faire revivre le passé. (Mathieu Li-Goyette)

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Article publié le 12 décembre 2018.
 

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