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Image et nations : L'UNAFF

Par Claire-Amélie Martinant

Montréal, le 9 septembre 2019 au musée McCord

Pour sa première présentation en sol canadien, L’UNAFF (Festival du film de l'Association des Nations Unies), qui a vu le jour au 50e anniversaire de la signature de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, voyage à longueur d’année. Que ce soit à New York, Paris ou Hong Kong, ce festival diffuse des documentaires internationaux traitant de sujets tels que les droits de la personne, les thèmes environnementaux, les enjeux spécifiques liés aux femmes et aux enfants, l’accès universel à l’éducation ou encore des questions liées à la paix. La liste est longue et le catalogue est vaste. 

Lancé à l’Université Stanford (États-Unis), ce festival itinérant s’est disséminé jusqu’aux quatre coins de la planète au cours des deux dernières décennies. Si chaque édition aborde un ou plusieurs thèmes en rapport avec les 17 objectifs de développement durable de l’Organisation des Nations Unies, elle cherche toujours à interroger, à inciter la réflexion et à induire un changement positif. Encourager l’empathie, nourrir l’âme par des propos intelligents, développer la créativité et l’autonomie, sont autant de valeurs inhérentes aux films projetés.

À l’heure de la plus grande manifestation écologique mondiale jamais organisée rassemblant des millions de personnes dans les rues, la marche pour l’environnement du 27 septembre 2019 a connu un succès populaire des plus fantastiques. Ces mouvements universels renforcent le pouvoir individuel en l’élevant au cœur du collectif et posent la question suivante : comment pouvons-nous améliorer notre sort en prenant soin de la planète qui nous accueille et ainsi favoriser la solidarité entre ses habitants ?

Les mots de Grace Sebeh Byrne, la fondatrice et directrice générale de Yellow Pad Session (organisateur du festival), sont éloquents : « Même si nous n’avons peut-être pas toutes les pièces pour ce grand “casse-tête” que pose l’humanité, chacun d’entre nous peut, à travers sa compassion, son empathie et son action citoyenne, devenir un catalyseur de changement. Avoir le courage et la sagesse de prendre possession de son pouvoir d’agir et de décision exige, premièrement, une prise de conscience et une ouverture d’esprit. Et deuxièmement, de ne pas viser plus loin que les initiatives locales ayant de plus petits impacts de changement mais qui pourtant participent à des impacts plus importants à l’échelle mondiale. »

Soigneusement choisis, ces films retracent le sort indiscutablement inspirant de réfugiés, la puissance de la résilience d’enfants traumatisés et atteints du Sida, ainsi que la multitude de solutions à portée de main pour un changement climatique bénéfique et pérenne.

 


photo : Zahra Mackaoui

À TRAVERS MES YEUX
Zahra Mackaoui  |  Canada/Liban/Syrie  |  2017  |  30 minutes

Trop souvent le sort des réfugiés nous est rapporté d’une façon dramatique, alarmiste, sous le joug de violences constantes, d’une dégradation humaine et de conditions miséreuses. C’est une version généralement biaisée de la réalité car la plupart d’entre eux vivent exactement comme tout le monde. À ceci près qu’ils ne possèdent plus de maison, que leur statut reste en suspens attendant qu’une heureuse décision vienne les libérer et leur offrir un avenir plus radieux. Certains restent dans la contiguïté des camps pendant de longues années avant d’accéder à des conditions plus favorables. Cela ne les empêche pas de rêver, de s’instruire et de passer de bons moments en famille. À travers mes yeux suit le destin de Hani, un jeune Syrien, atteint d’une maladie incurable des yeux qui saisit en clichés le quotidien des résidents du camp. Cela fait déjà trois ans que sa famille erre dans l’entre-deux mondes, livrée à elle-même dans les affres d’une attente infinie. En pleine crise syrienne, face à une dangerosité de plus en plus oppressante, ils ont été contraints de fuir le pays et de se réfugier au Liban. « The time stopped the day we left Syria…. Even our memories are locked up in the suitcase. » Dans ces conditions psychologiquement difficiles, après avoir fui la guerre — comme si cela n’était pas suffisant — l’apathie, le désespoir, la tension, la maladie ou encore la dépression ne sont jamais vraiment bien loin. Hani, qui a plus d’une ressource dans son sac, a su s’extirper de ces pièges grâce à sa passion, la photographie. Lui, qui de par sa condition physique s’est toujours battu, a trouvé un moyen pragmatique de s’affranchir des obstacles sur sa route : il les contourne. Lui, qui ne distingue que les ombres et les contours, saisit mirifiquement les émotions sur le vif et réalise des instantanés témoignant des journées qui s’écoulent dans le camp pour mieux nous éclairer sur la réalité qu’il expérimente. Le contexte du pays ne leur permettant pas de regagner leur maison, Hani agissant comme le pilier de la famille, a finalement demandé l’asile après avoir eu vent de ses amis qui ont réussi à poursuivre des études à l’étranger. Un an plus tard, le destin leur a ouvert les portes : le Canada leur offrait la possibilité de repartir à zéro à Régina, dans le cadre du programme gouvernemental de parrainage des réfugiés. Sous certains angles, ce moyen métrage se présente comme une version « à succès » de demandeurs d’asile au Canada qui, on le sait, accueille largement les extradés de la Syrie. Cette pensée est cependant vite balayée par la subtilité d’une sensibilité sans pareil et la volonté de documenter la subsistance là où le temps se fige et la promiscuité change les perspectives. Si la réalisation n’a rien d’exceptionnel, l’histoire qu’elle raconte l’est. Hani qui se sert de la caméra comme le prolongement de sa vue déficiente incarne la débrouillardise, le courage et l’envie d’avancer, des qualités si précieuses pour ces personnes où tout est à reconstruire.

 


photo : Pilgrim Media/Square Zero Films

SOUFRA
Thomas Morgan  |  Liban/États-Unis  |  2017  |  73 minutes

Soufra, qui se déroule exactement dans le même pays d’accueil, le Liban, narre également une vision des camps de réfugiés plutôt éloignée de celle rapportée par les médias. Ce sont plus de 50 000 personnes qui occupent, depuis 70 ans, un secteur sud de Beirut d’une superficie de seulement un kilomètre carré. Pareils à des hors-la-loi, laissés là sans infrastructures pour les soutenir, ils vivent dans des maisons construites les unes sur les autres. Les rues étroites sont jonchées de câbles électriques non sécurisés qui parfois explosent, rappelant l’ambiance sonore de la guerre qu’ils ont fui. C’est dans ce secteur ignoré du gouvernement que Miriam Shaar a décidé d’y engager sa force créatrice. Femme d’exception, elle fait éclater les conventions et défie les aléas de l’illégalité, en proposant aux femmes syriennes, irakiennes, palestiniennes et libanaises qui n’ont pas accès au permis de travail, de s’aventurer dans une entreprise de restauration. Tout en se préoccupant des conditions dans lesquelles elles élèvent leurs enfants, celles-ci cumulent les rôles de mère et d’épouse en oubliant d’être des femmes. Miriam a su trouver l’élément catalyseur de ces réfugiées natives du camp et qui parfois n’en sont jamais sorties : la nourriture ! Naturellement douées pour la cuisine car c’est là leur pratique journalière, elles se plaisent à partager leurs recettes, à travailler ensemble et reprennent petit à petit espoir et confiance en elles. Miriam, l’élément unificateur, les épaule telle une coach et les pousse à aller toujours plus loin. Toujours positive — elle n’a pas le luxe d’être négative —, débordante de hardiesse, elle se charge des carcans de la paperasse administrative et leur trouve un local où préparer leurs délicieux mets. Ainsi elle veille au bon développement de la compagnie qui, sous le nom de « Soufra », signifie une table remplie de bonnes choses à manger. Infatigable, elle va même jusqu’à envisager un food truck — peu commun au Liban — financé par une campagne de financement sur les réseaux sociaux, afin de perpétuer les acquis de ce groupe féminin et de les nantir d’une fenêtre sur l’extérieur. Avec délicatesse et discrétion, les images traduisent fidèlement les étapes de ce projet impossible, les incertitudes, la déception parfois pour un combat qui semble interminable et qui pourtant à force de volonté et de persévérance, triomphe de lui-même. Comme un fidèle compagnon de route, les points de vue suivent Miriam à la trace, ne ratant pas une miette de la mise en place de ce business cadencé par l’excitation et les gratifications. Intime, la caméra va même jusqu’à s’immiscer au cœur des foyers et extirper les impressions des femmes les plus réservées. La confiance les pousse à se sortir de la léthargie dans laquelle elles baignent faute d’aide et leur arrache des sourires, des regards pétillants de lueur. Le réalisateur, Thomas Morgan, ainsi que le monteur du film, Mohamed El Manasterly, ont su retranscrire avec fébrilité l’énergie spécifique qui émane de ce genre de projet remarquablement bienfaiteur. Partant de rien, ces femmes ont su faire fructifier leur savoir-faire culinaire en un apprentissage professionnel pour un avenir parsemé d’étincelles.

 


photo : Intaba Creative

LIYANA
Aaron et Amanda Kopp  |  Swaziland/Qatar/États-Unis  |  2017  |  77 minutes

En suivant le même ordre d’idée que les deux documentaires précédents, soit la communication et la transmission d’un sentiment positif lié à une action gratifiante, Liyana subjugue par sa beauté tant dans l’animation que dans son traitement narratif. En mettant en parallèle le documentaire et l’animation tout en les faisant coïncider, Aaron et Amanda Kopp réussissent là un coup de maître d’une magie éblouissante et d’une force incroyable. Gorgé d’une vitalité inusuelle, resplendissant d’un espoir contagieux et d’une humanité optimiste, Liyana se veut un conte moderne aux vertus thérapeutiques. L’histoire se déroule au Swaziland, petit pays enclavé entre le Mozambique et l’Afrique du Sud, largement atteint par le fléau du SIDA. De nombreux parents trépassent faute de soins en laissant derrière eux des enfants seuls, traumatisés et maltraités. Les plus chanceux d’entre eux se retrouvent à l’orphelinat swazi de Likahaya Lemphilo Lensha qui les accueille, pourvoit à leur éducation et leur procure la sécurité d’une famille élargie. Comment aider ces orphelins brutalisés physiquement et mentalement à transcender leurs peurs et à se reconstruire ? Bien que coûteuse et très ambitieuse (la production s’est étalée sur 8 ans !), cette fiction a porté ses fruits et propulsé ces enfants au-delà des espérances. Grâce à ses talents artistiques de poète, conteuse, actrice, dramaturge et metteuse en scène, Elsie Mhlope dite Gcina Mhlophe, initie les enfants à raconter leur propre récit d’aventures en leur concédant une totale liberté dans la narration. En les encadrant par des questions précises, elle leur indique le rythme à adopter et leur procure un soutien indéfectible. Ce conte fictif largement inspiré du vécu de ces orphelins, se révèle un exercice fascinant par sa résilience et subjuguant par son contenu. Ces enfants tiennent entre leurs mains les péripéties, le déroulement des actions et les obstacles que Liyana rencontre sur son chemin. « We are going to be writing the story of this young girl and it is our story. We don’t know where the story is going. You will decide. » Liyana vient tout juste de perdre ses parents atteints du SIDA, quand soudain ses deux frères jumeaux se font enlever par des truands qui les revendent. Sa grand-mère trop vieille pour la suivre, la pare d’un foulard comme porte-chance. La voici donc qui s’élance en terres inconnues tout autant effrayée que propulsée par le courage. Elle seule peut sauver sa fratrie. En leur restituant le pouvoir de la parole, surprenament efficace pour les faire sortir de leur coquille, ces jeunes personnifient chacun des traits de l’héroïne et interprètent ingénieusement ses hauts et ses bas. Assis sur un tabouret dans un décor dénudé, ils nous téléportent dans le monde de l’imaginaire avec des prunelles brillantes d’intensité, un ton de voix passionné et une gestuelle animée. « Sometimes the story of people’s family can end sad…. I want them to remember, I am the storyteller. » Systématiquement relayées par l’animation, leurs paroles se voient rehaussées par une musique et une ambiance sonore particulièrement travaillées. Par des teintes chaudes et des traits d’un réalisme troublant, le créateur visuel nigérian Shofela Coker retranscrit à la perfection et exacerbe l’univers palpitant créé par ces écrivains en herbe. Les efforts consentis pour l’accomplissement de cette animation-documentaire se transmuent naturellement en une perle de vitalité, une exemplarité d’espoir et une splendide illustration d’optimisme qui mérite de faire le tour du monde.

 


photo : Move Movie/Mars Films/Mely Productions

DEMAIN
Cyril Dion et Mélanie Laurent  |  France  |  2015  |  118 minutes

En arborant un parti pris positif et instructif alors que notre société vit constamment dans l’inquiétude en envisageant le pire jusqu’à l’extinction de la race humaine, Demain fait mouche. Pourquoi penser que nous courrons à notre propre perte lorsque nous constatons les conséquences de nos actes sur notre habitat et notre environnement ? Certes, nos habitudes de vie en tant que consommateurs acharnés ont fortement malmené notre planète bleue. Qu’adviendrait-il si nous troquions les blâmes et les reproches contre une histoire qui fait littéralement du bien et nous encourage à changer nos modes de pensées et nos habitudes ? Et si des solutions concrètes, qui ont prouvé leur efficience, existaient déjà et attendaient patiemment que l’on veuille bien s’en saisir ? Car si l’homme excelle dans la conception des centrales nucléaires, dans la production du plastique et dans l’édification d’usines, le contraire est aussi vrai. Une multitude d’êtres généreux ont pris le temps de la réflexion pour élaborer des concepts ingénieux et créatifs respectant l’écologie. Oublions nos mauvaises pratiques et embarquons de ce pas dans l’expédition d’opérations extraordinaires et inspirantes. Cyril, Mélanie, Alexandre, Laurent, Raphaël et Antoine (l’équipe de tournage), tous dans leur trentaine, ont parcouru le globe terrestre à l’affût des expériences les plus accomplies pour une version plus pragmatique de la postérité. Que cela concerne l’agriculture, l’énergie, l’habitat, l’économie, l’éducation ou encore la démocratie, ce long métrage dresse les grandes lignes de notre futur proche par l’entremise de questionnements, de schémas explicatifs et de liens de cause à effet. En nous évitant des heures de recherche, tout en vulgarisant les concepts de demain, cette profession de foi met de l’avant des solutions qui s’échangent et se partagent. Issues de spécialistes, comme de personnes lambda impliquées dans leur village, leur communauté, elles constituent de véritables sujets sur lesquels s’épancher et valorisent l’action collective et consciente. S’informer devient une curiosité, lire une révélation et l’accomplissement une habitude. Sous forme d’entrevues, les propos à la fois perspicaces et philosophiquement profonds, naviguent entre la permaculture, l’agroécologie, l’installation de sources renouvelables à la maison, la valorisation de l’achat dans des commerces indépendants et de proximité ou encore les principes suivants : réduire, réutiliser, recycler, réparer et partager (qui s’apparentent à la règle des 5 « r »). Utilisant l’humour comme vecteur, montrant l’exemple comme la meilleure façon de convaincre (dixit Gandhi), ce programme éducatif se déploie en prises de vues attestant du meilleur comme du pire. Les voix off de Mélanie Laurent et de Cyril Dion viennent compléter le tableau. Particulièrement adapté aux familles et aux écoles, Demain, se veut, bien plus qu’un film, un outil pédagogique à la portée de toutes et tous.

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Article publié le 24 décembre 2019.
 

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