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Vues d'Afrique 2020 : Partie 2

Par Claire-Amélie Martinant et Olivier Thibodeau


prod. Le Centre Pétion-Bolivar

ANTHONY PHELPS À LA FRONTIERE DU TEXTE
Arnold Antonin  |  Haïti  |  2019  |  79 minutes |  Documentaire long-métrage

S’il ne possède rien de la rigueur technique dont fait preuve l’écrivain titulaire, l’Anthony Phelps d’Arnold Antonin, prolifique cinéaste haïtien qui trop rarement depuis 1974 a éclairé l’avant-scène mondiale, en possède au moins le souffle poétique. C’est un beau bordel son film, que l’on savoure volontiers dans son imperfection structurelle et esthétique, à l’instar de la peinture haïtienne naïve qu’il exhibe si fièrement sur dégradés PowerPoint, œuvre dont on célèbre chaque errance narrative au détour de la clairière noésique qu’elle dévoile et où le charisme, l’éloquence et la complexité du poids symbolique des sujets dans l’imaginaire post-colonialiste nous illuminent sans cesse, nonobstant la grossièreté des images collectionnées par Antonin en début de parcours. Ceci dit, on peut s’estimer heureux qu’À la frontière du texte accumule toutes ses tares d’emblée, notamment en ce qui a trait au caractère exotisant des plans de nature capturés sur fond de musique Casio, ponctués simultanément par la « diction envoûtante » d’un narrateur quasi démiurgique dont on tarde à saisir l’importance comme figure totémique mais sous-estimée de la littérature mondiale.

C’est avec le temps que le propos s’affermit, que l’inflorescence de la racine poétique et du rhizome analytique présents partout en germe ne se déploient dans toute leur splendeur, et que s’épaississent les parallèles culturels pourtant si prégnants entre Haïti et un Québec d’exil devenu terre d’accueil, dont on filme ici certains quartiers (le square Saint-Louis notamment) avec les chaudes couleurs saturées de la Perle des Antilles. Les têtes parlantes d’intervenants savoureux (incluant M. Phelps lui-même qui a quatre-vingt-dix ans ne semble avoir rien perdu de son charme ou de son intelligence) abordent alors des questions de plus en plus complexes à propos de la littérature postcoloniale. Non seulement analyse-t-on le travail de l’auteur à la lumière des concepts politiques plus vastes de négritude et d’africanisme, que refusait bourgeoisement Phelps (selon le sociologue Claude Souffrant) en privilégiant le travail de Saint John Perse, d’Éluard, et de Lorca à celui d’Aimé Césaire, mais on aborde des préoccupations plus personnelles à l’auteur. On explore les stigmates de son exil et de son retour à la terre natale, réunies dans un double mouvement exploratoire de l’héritage socioculturel québécois, haïtien, et québéco-haïtien, via ses recoupements inattendus entre la biographie de Phelps, d’Yves Thériault et de Gaston Miron. On mélange surtout ces questions dans un flot harmonieux, marqué par la sensualité triomphale d’une poésie narrée, héritière simultanée de la littérature et de la musique, de la culture et de l’histoire, de l’individuel et du national, au sein d’un cadre lâchement travaillé dont elle qui constitue le canevas irisé, plus diapré même que les plus beaux panoramas antillais consignés à l’écran. (Olivier Thibodeau)

 


prod. 13 Productions/Bis repetita

CILAOS, AU NOM DE LA TERRE
Claire Perdrix  |  France  |  2018  |  52 minutes |  Documentaire moyen-métrage

Aisément capté par la chaleur de leur regard et partagé généreusement au travers des confidences, l’amour inconditionnel des agriculteurs réunionnais du Cilaos pour leur terre est une chose précieuse à laquelle ils tiennent plus que tout. Ces descendants des premiers colons débarqués au 17e siècle, autrement dit, les yabs « petits blancs des hauts » ont su gagner leur place dans la société par la force de leurs mains et le courage sans limites qui les anime.

De la bravoure, ils en ont. Et pas qu’un peu. C’est une vie difficile. Tous disent avoir peu d’argent, juste de quoi vivre. Ils plaisantent en disant qu’ils aimeraient bien un jour gagner au loto. Certains n’y jouent même pas ! Le temps, lui, est rude, tout comme la montagne aux alentours, escarpée, raidie par ses falaises. La saison des cyclones y est redoutable : des vents violents détruisent les cultures, des pluies torrentielles inondent les parcelles.

À cela s’ajoutent les changements rapides du climat montagnard et sa pluie qui peut débarquer à tout moment. Rien de tout cela ne favorise la croissance des plants de lentilles. Bien au contraire, celles-ci préfèrent les zones sèches. Sans compter que si la récolte germe à cause de la pluie, elle est perdue.

La peau rosit sous le soleil, ces gens d’une sincérité touchante vivent au gré des aléas météorologiques saisonniers. Heureusement l’entraide vient pallier les manquements. Daniela, la seule femme agricultrice de Cilaos, le décrit bien : « la solidarité compte beaucoup ici ». Chaque année, elle fait appel à son entourage, ses amis, et quelques hommes du littoral, afin de procéder à la plantation de ses lentilles en échange d’un bon repas.

On le sent bien. Ils goûtent au fruit défendu, celui du bonheur, de l’eldorado, niché dans un coin perché à 1 200 mètres. L’accès y est périlleux : quelque 400 virages peuvent s’avérer impraticables parfois pendant plusieurs mois. On le comprend, ils ont choisi cette vie et ne l’échangeraient pour rien au monde. Et c’est ce sentiment-là, qui prime tout au long du film et qui nous rejoint droit au cœur. Avec affectivité, Claire Perdrix y expose les valeurs inhérentes à la subsistance et au travail de la terre. Par sa sensibilité et ses questions perspicaces, elle capture la fragrance originelle d’une vie exigeante par ses éléments et assumée dans ses contraintes. N’étant plus aveuglés ni au service de l’avarice, ces Cilaosien.nes s’offrent le luxe d’une existence riche en abondance, en stimulation et en gratification. (Claire-Amélie Martinant)

 


prod. KO Productions 

AU PAYS DE L'ONCLE SALEM
Slim Belhiba  |  Tunisie  |  2019  |  14 minutes  |  Fiction court-métrage

C’est dans la simplicité que réside la puissance tragique et politique du film de Belhiba, la simplicité d’un dispositif narratif quasi muet, mais limpide néanmoins, d’une satire antinationaliste tissée d’images de visages tuméfiés et de drapeaux déchiquetés, ainsi que d’un recyclage ironisant de la bande sonore orchestrale du film patriotique étasunien. Au pays de l’oncle Salem s’intéresse d’abord à la beauté du geste prolétaire passionné, celui du concierge titulaire, qu’on voit vaquer à l’entretien d’une école de campagne, calfeutrant les carreaux brisés, rafistolant les néons et constellant ses habits de peinture au rouleau. Le film s’intéresse simultanément à la beauté pittoresque d’une lande lumineuse, mais délavée contre l’albâtre de ses institutions d’enseignement, consignant à l’écran un joli portrait local teinté d’une singulière impureté : le drapeau en loques qui flotte devant l’édifice, et qui deviendra dès lors le point focal du récit, embâcle à l’expression de toute la beauté célébrée jusqu’ici.

Souhaitant parfaire son travail d’esthète pédagogue, l’Oncle Salem se dirige vers la ville pour quérir un drapeau neuf qu’il ramasse finalement dans une pavillonnerie de ruelle, où un commis déférent l’emballe scrupuleusement en gros plan. Au sortir de l’endroit, il est happé par une foule de manifestants qui fuient la police, forcé à leur suite, assommé par un agent, puis emprisonné pour quinze jours. La scène de poursuite est bien exécutée, misant sur la confusion spatiale générée par quelques raccords incongrus de ruelles, de corps galopants et de corps absents, ceux des policiers, qui n’apparaissent qu’à la toute fin pour clore violemment la séquence. La scène de sentence est encore plus simple et concise, constituée presque seulement d’une voix off magistrale sur fond d’édifice juridique. Capitalisant sur leur poids symbolique dans l’imaginaire collectif, Belhiba joue allègrement au jeu des symboles : le tribunal pour la Justice, le drapeau pour la Nation, cet « à-peu-près responsable de toutes les calamités — révolutions, guerres, persécutions » dixit Emil Cioran (cité en épilogue). Le plus touchant symbole reste par contre Salem lui-même, qui représente le nec plus ultra de l’archétype tragique d’aujourd’hui, soit le serviteur public passionné désillusionné par l’État même auquel il se dédiait si volontairement. (Olivier Thibodeau)

 


prod. Bandits Productions/Canal+

LE DERNIER POUMON DU MONDE
Yamina Benguigui  |  France  |  2019  |  55 minutes |  Documentaire moyen-métrage

Alors que les dirigeants et capitalistes de ce monde nous exaspèrent par leur ignorance volontaire et leur incapacité à assumer la responsabilité des conséquences désastreuses de la main de l’homme sur la nature, la solution se loge dans l’éducation et la conscientisation de masse à laquelle ce documentaire fait référence. Au Congo, il existe une réserve naturelle restée pratiquement intacte, miraculeusement entretenue et conservée par les peuples autochtones : il s’agit du bassin du Congo. Celui-ci comprend le fleuve du Congo qui s’écoule sur près de 3 700 000 de kilomètres carrés traversant 10 pays et franchissant deux fois l’équateur. À cela s’ajoute une zone forestière dépendante des apports du fleuve, réserve incommensurable de la biodiversité, là où s’épanouissent des milliers d’espèces. Elle abrite également la forêt primaire (qui se régénère elle-même grâce à un écosystème riche et complexe) et une tourbière dont la surface avoisine la superficie de la Grande-Bretagne. Cette zone en permanence humide se caractérise par l’accumulation de déchets organiques — datant de 10 000 ans pour la tourbière du Congo — baignant dans l’eau stagnante et demeurant ainsi exempts de décomposition. Une de ses prodigieuses particularités — comme si 10 000 ans auparavant, la nature s’était dit que nous en aurions bien besoin — réside dans sa capacité extraordinaire à emmagasiner du carbone. Ainsi, 30 milliards de tonnes de carbone ont été emprisonnées jusqu’à maintenant par cette tourbière, impressionnante de beauté avec ses troupeaux d’animaux qui la sillonnent. Véritable bombe à retardement si elle venait à se désagréger, sa libération dans les airs produirait d’importants gaz à effet de serre qui viendraient fortement accélérer le réchauffement climatique. Son existence confirmée en 2017 par un groupe de chercheur.e.s Congolais et Britanniques qui en détermina sa superficie, sa profondeur et sa capacité de stockage de carbone, lui a valu le statut de 2e poumon de la terre, derrière sa grande sœur, l’Amazonie.

Ses paysages fantasmagoriques tout droit sortis d’un rêve utopique nous rappellent que « la nature est la première gardienne de ses ressources » et qu’en réalité nous nous ajoutons seulement à elle, « nous sommes en quelque sorte les gérants de l’écologie ». C’est ce qu’explique avec un charisme oratoire et un leadership notoire Romuald Ekola de la Coopérative des pêcheurs de Mpila, qui nous confirme que « le pêcheur a l’instinct écologique ». Or il appert que nous savons tous comment prendre soin de cette réserve indispensable au maintien de l’équilibre environnemental : surtout ne rien faire de plus, ne rien changer, ne pas intervenir ! Garder cette place humide pour la garder intacte. Alors que l’on craint les décisions inconsidérées du gouvernement, les universitaires, scientifiques, les comités et les associations formées par la population congolaise se battent pour informer, transmettre la conscience écologique, susciter des vocations et engendrer le changement. À titre d’exemple, le film cite une pratique répandue qui a un effet destructeur pour l’environnement : l’agriculture itinérante sur brûlis. Or l’agroforesterie, qui a pour principe d’associer des arbres à des cultures ou à un élevage, répond merveilleusement bien à cette problématique. En implantant le moringa, une espèce d’arbres qui pousse très bien dans la savane, tout autour de l’espace réservé à la culture vivrière, il veille à la nourrir en azote tout en luttant efficacement contre la déforestation. En plus d’apporter aux agricultrices une nouvelle forme d’autonomisation indispensable à leur survie, le moringa est hautement reconnu pour ses apports énergétiques en vitamines et sels minéraux.

Par l’intercalement d’un contenu intelligible avec des images époustouflantes forçant l’émerveillement, Yamina Benguigui dissèque comme pour mieux saisir les observations et recommandations des acteurs-protecteurs de cette forêt gigantesque. Par mimétisme, les témoignages éclairants se muent en une force lucide, travaillant de concert pour une nature respectée et disposée à nous accueillir. Le regard de la réalisatrice s’efface intentionnellement au profit des gardiens de cette immensité immaculée qui veillent à former les générations futures, alliant connaissances ancestrales et aspérités contemporaines. (Claire-Amélie Martinant)

 


prod. Joyedidi

LE PÈRE DE NAFI
Mamadou Dia  |  Sénégal  |  2019  |  108 minutes  |  Fiction long-métrage

Un western shakespearien au Sénégal ?* Pourquoi pas ? Particulièrement s’il est aussi bien produit, aussi puissant, aussi perspicace, aussi lucide et aussi opportun dans sa méditation sur la déliquescence morale à l’heure des extrémismes internationaux. Mais d’abord, pourquoi qualifier de western le présent film, vainqueur du Léopard d’or des Cinéastes du présent, alors qu’on pourrait y voir un simple drame social ? Eh bien, parce qu’il puise si adroitement dans les thèmes scénographiques et thématiques du genre pour faire valoir son point, effectuant ici un transfert intercontinental de l’idée de ville frontalière sans loi où l’autorité morale esseulée se heurte à un groupe de malfrats qui tentent de se l’approprier, façon High Noon (1952), mais dans la bourgade de Matam, au nord-est du Sénégal, près de la frontière mauritanienne. C’est du moins l’impression qui se dégage ici de la prémisse, alors que l’imam titulaire doit lutter contre l’influence néfaste de son frère islamiste, sous-fifre d’un cheik étranger qui le finance afin qu’il puisse s’acheter la mairie et commencer à étendre leur doctrine sur le territoire. Le film débute d’ailleurs avec un plan du protagoniste à demi-dénudé chez le médecin, le cœur balafré et le corps fatigué, symbole de l’essoufflement d’une autorité morale déliquescente, dernier rempart contre les excès totalitaristes d’un groupe d’intérêt extrémiste au nombre grandissant qu’il devra affronter seul, malgré l’abattement. Le visage de l’acteur qui lui prête ses traits, Alassane Sy, est d’ailleurs parfaitement adapté à la situation, lui qui est à la fois si doux, si austère et si accablé, parfaitement adapté comme celui de Saïkou Lo (qui interprète l’antagoniste El-Hadji Ousmane), charismatique mais cruel, flanqué comme le super-vilain de genre par des sbires stationnaires, garde prétorienne décervelée ou flopée de femmes muettes.

La mise en scène du film est lyrique, précise, chatoyante, subtile et chaleureuse, la caméra patiente et humaniste, mais c’est plutôt pour moi des considérations thématiques qui font du film un objet si intéressant, considérations notamment pour la place des femmes dans la société patriarcale de l’endroit et pour les mécanismes pernicieux de l’endoctrinement islamiste, réunies ici notamment autour des questions de dénomination. Notons d’abord le caractère progressiste surprenant du titre, ce Père de Nafi qui subordonne d’emblée le protagoniste à sa fille, le masculin au féminin, a contrario par exemple d’un Dracula’s Daughter (1936) ou d’un General’s Daughter (1999), et ce malgré le fait que ce soit en fait le récit de l’inspirante Nafi qui soit subordonné au sien. Il existe une autre raison par contre, pour ce libellé relatif, et il découle de l’oubli généralisé du nom véritable que porte le protagoniste, remplacé tel qu’il est par celui de sa fonction, le « tierno » qu’utilisent systématiquement ses concitoyens pour l’interpeller. La fonction sociale précède l’identité individuelle dans le Sénégal de Mamadou Dia, comme leur rôle d’épouse précède le désir des femmes dans l’économie phallocentrique du mariage diégétique, forcées d’abandonner leurs livres de neuropsychologie pour des livres de cuisine. Cette idée de dénomination permet aussi à l’auteur d’articuler sa critique du pouvoir coercitif de l’islamisme, qui en renommant les individus leur assigne une nouvelle fonction sociale, soit celle de protecteur aveugle de la doctrine. C’est ce qui arrive à Bassa lorsqu’il devient Abdallah sous le joug d’Ousmane, victime d’une institution totale qui, en rasant l’extérieur et l’intérieur de la tête de ses adhérents, en fait des mercenaires zombifiés, ennemis intégristes de l’Islamordinaire et des valeurs pacifiques qu’il prône réellement. 

*Critique publiée une première fois dans notre couverture de Festival de Rotterdam 2020

 

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PARTIE 1
(Badera, Bintou mariage précoce,
Myopia, Pour ne plus mourir)

PARTIE 2
(Anthony Phelps à la frontière du texte, Cilaos, au nom de la terre,
Au pays de l'oncle Salem, Le dernier poumon du monde, Le père de Nafi)

PARTIE 3
(Notre-Dame du Nil, Rencontre avec Tshoper Kabambi,
Divine 419 – Awkers Hustle, La prochaine fois que je viendrai au monde)

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Article publié le 22 avril 2020.
 

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