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Festival Fantasia 2018 : Jour 10-11

Par La rédaction

amiko

AMIKO

Yoko Yamanaka  |  Japon  |  2017  |  66 minutes  |  Fantasia Underground

« Yesterday i woke up sucking on lemon » — Radiohead

Amiko est une adolescente rebelle dans l’âme vivant dans la ville de Nagano. Elle est obsessivement (et secrètement) amoureuse d’Aomi, un camarade de classe qui semble partager ses goûts et ses valeurs (ainsi qu’une passion pour Radiohead). Le jour où Aomi quitte l’école et disparaît pour aller vivre à Tokyo avec une fille « populaire » de l’école, Amiko décide de partir à sa recherche dans la grande métropole pour le confronter. Elle y vivra des prises de conscience importantes.

Tourné avec un budget minimal (2500 $) par Yoko Yamanaka, une jeune femme de 20 ans qui a quitté l’école pour faire ce film, il se dégage d'Amiko une impression low-fi qui pourrait en rebuter certain. L’éclairage est souvent cru, la prise de son et, par moments, un certain manque de rythme, démontrent le manque de moyen et d’expérience de la cinéaste. Cependant, ces aspects, qui demeurent attendus d'un premier film fait avec aussi peu de moyens, sont contrebalancés par des trouvailles visuelles intéressantes et des scènes qui brisent le cours du récit (par exemple lors de la scène musicale dans le métro), apportant une énergie rebelle qui parcourt tout le film. Cette énergie se fait aussi sentir dans le personnage d’Amiko, qui se démarque par sa capacité à être aussi bien introvertie que d’exposer soudainement une extravagance un peu gamine. L’âge de la cinéaste l’a vraisemblablement aidé à arriver à cette authenticité puisqu’elle est elle aussi interpelée par les questionnements et les tourments d'une génération ayant grandi dans l’instantanéité d'Instagram et des critères de popularité et d'esthétisme qui en sont issus. Son film démontre alors une transition dans la vie d’Amiko. Un passage de la remise en question à des débuts de réponses, d'une conception de la vie à une expérience de celle-ci. Cette transition est très bien démontrée dans le film, entre la partie se déroulant à Nagano et celle à Tokyo, laissant au centre du film Amiko, mordant dans des citrons, se préparant à goûter un côté plus acide de la réalité. On sent bien la cinéaste rebelle à travers son personnage, mais ses réflexions sur la vie et ses chemins trop souvent tracés (on pense à cette scène de balade nocturne où Amiko et Aomi échangent longuement sur leur vision et leurs valeurs) font surtout d’elle une cinéaste existentialiste qui a décidément fait dévier son chemin tracé pour réaliser ce qui l’anime. Gageons que ses préoccupations évolueront sûrement avec le temps et l’expérience l’amènera à développer le talent qu’elle démontre déjà avec ce premier film, fait avec des bouts de ficelles et beaucoup de cœur. (David Fortin)
 

bluemymind

BLUE MY MIND
Lisa Brühlmann  |  Suisse  |  2018  |  97 minutes  |  Camera Lucida
 
Quelque part entre le récit initiatique, le drame social, le conte de fées et l’horreur corporelle gît cet hybride semi-fonctionnel, engeance postmoderne vorace qui s’affaire surtout à emprunter. La réalisatrice Lisa Brühlmann fait pourtant preuve d’une grande sensibilité dans le cadrage et la caractérisation de ses personnages, aidée dans ce dessein par une talentueuse jeune distribution qu’elle dirige fort habilement, et sur laquelle elle pose un regard intimiste digne, presque même dérivatif, des plus poignantes études de personnages contemporaines. Un regard intimiste certes, mais carcéral à la fois, idée de souligner la double aliénation de la protagoniste, pour qui la ville, mais aussi son propre corps font office de prisons. Malheureusement, il s’agit également pour elle d’une occasion de souligner l’emprisonnement du film lui-même dans la mécanique implacable du cinéma de genre.
 
Produit d’une certaine maladresse scénaristique et d’un recours aveugle aux images surdéterminées du body horror, le film a tôt fait de dévoiler son talon d’Achille, soit le traitement littéral et grossier de la métaphore centrale. Mia est un poisson hors de l’eau, un poisson captif ; c’est ce que la réalisatrice nous fait comprendre dès les premières minutes de son œuvre, gracieuseté d’une pléthore de mécanismes symboliques protubérants (inserts de l’aquarium domestique, ingurgitation d’eau salée par la protagoniste, inserts sous-marins, opposition entre le souvenir nostalgique de la plage et le « bocal » à baies vitrées qui sert de demeure familiale…). Certes, ce n’est pas une si mauvaise métaphore. Le problème, c’est qu’elle devient progressivement littérale, asservissant tous les engrenages affectifs et narratifs du film, forçant éventuellement la mue douloureuse du drame adolescent initial en portrait grotesque de la puberté. On assiste ainsi incrédules à la transformation physique de Mia en poisson, à grand renfort de plans juteux, mais ô combien usités d’automutilation et de mutations gluantes, dont le spectacle réitéré s’effectue au détriment de plusieurs filons thématiques plus intéressants (i.e. l’appât du standing chez les jeunes et l’éveil sexuel à l’âge numérique). C’est un autosabotage en règle, sacrifice concerté d’un portrait pourtant lucide et évocateur de la vie adolescente humaine au profit du panorama carnavalesque de l’exuviation pisciforme. C’est comme si Brühlmann s’était invitée chez Andrea Arnold avec, à son bras, David Cronenberg… (Olivier Thibodeau)
 
 
buffaloboys

BUFFALO BOYS
Mike Wiluan  |  Indonésie/Singapour  |  2018  |  105 minutes  |  Action !
 
L’action prend place (où !?) à Java, (quand !?) en 1860, (comment !?) pendant l’Occupation hollandaise. Des Hollandais !? En Indonésie !? Sur fond de colonialisme !? Et tout ça servi à la sauce Western, genre propice aux règlements de comptes et au rétablissement de la justice ! Voilà qui promettait ! Mais non… On a raté là une chance d’instruire un peu le public, de lui permettre de faire, au-delà du simple divertissement, une petite lecture documentarisante, d’étoffer un tantinet sa culture générale… Faisant fi du carton d’introduction, ce film aurait pu se passer n’importe où, n’importe quand et donner à s’affronter n’importe qui dans n’importe quel contexte. Et si encore il restait — malgré tout —, une trame narrative forte, un scénario bien huilé, une cascade de surprenants rebondissements, des personnages complexes et attachants, une intrigue fraîche et originale, des situations grisantes ou insoutenables… Nenni ! Le film nous offre une histoire des plus convenue, mille fois racontée, maintes fois entendue  : un vieil oncle prend sous sa tutelle les deux jeunes garçons de son frère qui vient de se faire abattre cruellement par les forces en place afin que ceux-ci obtiennent, plus tard, réparation. Et toute la prémisse est expédiée rapidement, par un autre procédé éculé, trahissant un flagrant manque d’imagination : le récit emboîté transémiotisé (flash-back). Il ne nous reste, dès lors, que les deux protagonistes masculins pour nous permettre, par procuration, de nous venger des méchants. Or, les frérots sont sans profondeur, minces, effroyablement friables. La chimie ne passe pas entre eux, ni entre eux et nous. Ils roulent leurs yeux pour marquer leurs désirs, baissent leurs regards pour masquer leurs malaises, bafouillent devant les femmes, balbutient devant les hommes et se battent soudainement comme des Dieux quand vient la scène d’action finale. Mais où et quand — Diantre ! — ont-ils ainsi appris à manier du gun et à jouer du sabre !? Le salaud — Van Trach — est un salaud générique auquel on accole les stéréotypes du salaud pour bien faire comprendre que c’est un salaud : il bat les femmes et les viole sporadiquement comme il l’entend, il pratique froidement une justice expéditive, s’entoure de subalternes dont la mine patibulaire et le rire dissonant ne nous agressent que pour en encourager la rapide disparition et soulager ainsi nos sens. Les situations – dont les sirupeuses mélopées, tantôt au piano, tantôt au violon, accentuent sans cesse la vacuité – sont atterrantes tant elles nous ont été servies : 1° sous le voile opaque du valeureux chevalier chevauchant adroitement un espèce de zébu (appelé « buffalo » pour donner sens au titre) se cache une charmante jeune fille dont les protagonistes tomberont dare-dare amoureux, 2° le salaud, sur le point d’accomplir une exécution publique absolument gratuite, demande au père, contrit, de choisir qui, de sa fille ou du grand-père, se balancera au bout de la corde, 3° le vieux qui retrouve, après de longues et pénibles années, sa vieille, abusée, devant ses yeux, par le salaud, l’emportera, aussitôt son accolade terminée et ses larmes séchées, dans un lénifiant lit de flammes, 4° et puis ne parlons pas du sabre, accroché dans le dos d’un des héros, qui lui « sauvera la vie »… 5° ni de ce jeune garçon, sorti de nulle part, à qui les frères donneront, pour faire « cute », un stetson défraîchi, avant de quitter platement vers le soleil couchant… et tout ça, sans nous faire frémir ni nous prendre à la gorge. On avait une chance de lever le voile sur une période méconnue d’un pays dont on n’entend rarement parler, de dresser un portrait des salauds d’alors pour mieux éclairer le visage de ceux d’aujourd’hui. Mais non… On avait la chance de nous offrir un captivant Western, habité par des personnages plus grands que nature traversant des paysages exotiques magnifiquement filmés. Mais non… Mais non… rien de tout ça dans Buffalo Boys. (Jean-Marc Limoges)
 

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CHAINED FOR LIFE
Aaron Schimberg  |  États-Unis  |  2018  |  91 minutes  |  Camera Lucida
 
Du pas hésitant d’une silhouette qui s’avance dans la lumière à la cohue d’un plateau de tournage, le ton et le rythme de Chained for Life sont d’une unité à toute épreuve. Et c’est cette unité qui permet à Aaron Schimberg de trancher à travers son récit qui en aurait fait hésiter plus d’un : l’histoire d’un film en train de se faire, d’un film qui porte sur un groupe de gens souffrant d’handicaps apparents et qui se confrontent à la fois à la caméra du réalisateur allemand un peu fou qui tourne et à la caméra de Schimberg lui-même, qui reporte constamment la réflexion de ses personnages sur sa propre réflexion de cinéaste en train de les filmer. Au sein du groupe, Mabel (Jess Weixler), l’actrice principale et Rosenthal (Adam Pearson), un acteur atteint de neurofibromatose et qui craint de ne pas retenir ses lignes. Entre les deux, une affection profonde, voire un amour avec lequel le film flirte lors de quelques scènes qui visent à piéger nos attentes en en faisant le point de basculement entre le réel et l’écran.
 
Cette symétrie réflexive, entre le sujet du film, Chained for Life en tant que tel et, entre les deux, notre perception sociale et culturelle du handicap, est menée de la manière la plus gracieuse qui soit, usant de l’allégresse d’une mise en scène en pleine possession de ses moyens et de l’espace que la caméra parcourt. Déployant l’appareil sur de longues trajectoires, organisant un ballet scénique qui ne peut être le fruit que du sens cinématographique le plus aigu, Schimberg s’impose comme un réalisateur brillant, connaissant ses classiques (Browning, Dreyer, Renoir, Ozu) sans pour autant craindre de se les approprier. Il en résulte certains des plus beaux plans de cinéma des dernières années, comme ce grand mouvement d’appareil dans le jardin, qui passe par toutes les échelles de plan en traçant de grandes courbes autour du duo, jusqu’à se terminer sur le visage de Mabel en plan rapproché, frontal, mis en opposition avec le visage de Rosenthal. Schimberg affectionne ses dédales filmiques quand ils peuvent se terminer sur des dichotomies claires et précises, quand la caméra peut à la fois être la source d’un chaos humain tout en étant l’instrument salvateur de sa stabilisation, ce qui permet de poser les choses et de les penser tout en les exposant dans ce qu’elles ont de plus naturel. Alliant cette forme de didactisme avec un réel intérêt pour l’humanité parlante des comédiens qui finissent par se jouer en train de jouer un rôle (ce qui leur permet encore mieux, plus tard dans le film, d’en prendre le contrôle), Chained for Life est une œuvre réjouissante, la réponse la plus intéressante à la question qui ne cesse plus de préoccuper toute la culture : qui sommes-nous pour oser parler au nom d’un autre ? En trouvant des réponses de cinéma à cette question où les mots ne suffisent plus, Aaron Schimberg s’impose comme une nouvelle voix majeure du cinéma américain. (Mathieu Li-Goyette)
 

inferno
 
L’INFERNO
Francesco Bertolini, Adolfo Padovan et Giuseppe de Liguoro  |  Italie  | 1911  | 68 minutes  |  Ciné-concert
 
Enfant, l’iconographie dantesque me terrifia. Gustave Doré, dont je tournais sans me lasser les pages de cette Comédie qu’il avait illustrée, avait artistiquement donné corps aux multiples supplices racontés par le poète florentin. Ses planches striées se gravèrent en moi. Cette montagne de souffrances pesa longtemps sur ma conscience. Les châtiments imposés aux damnés m’obligeaient, déjà tout jeune, à effectuer de naïfs retours sur moi-même. Avais-je été trop gourmand, trop colérique, trop violent, trop hypocrite, trop méchant envers mes amis, trop gentil avec mon corps… Allais-je passer le reste de ma vie dans la boue ou la merde, poussant des pierres, la tête en bas, tourmenté par les flammes, becqueté par les harpies, mordus par les serpents, démembré, décapité, découpé en morceaux, prisonnier des glaces jusqu’au cou… ? Il m’arrivait même de me demander laquelle de ces punitions aurait été la moins compromettante de façon à pouvoir pécher sans trop, par la suite, en subir éternellement les contrecoups. Ma conclusion était toujours la même : « Essaie donc de pas trop faire de conneries… ou arrange-toi pour faire des conneries pas trop graves. » Bref, bien avant d’en goûter le style sublime ou d’en apprécier l’immense culture, le poème de Dante me donnait des leçons de vie, me dictait une marche à suivre, me prodiguait de précieux conseils. Il en allait sûrement de même, pourrait-on supposer, de l’étonnant film du trio italien. Recourant, avec une imagination sans bornes, à tous les effets spéciaux disponibles à l’époque — qu’ils soient théâtraux (décor en trompe-l’œil, système de guindes, fumigènes, etc.) ou cinématographiques (écrans fragmentés, surimpressions, fondus, flash-backs, etc.) —, les cinéastes, s’inspirant fidèlement des gravures de Doré, mettent tout en œuvre pour terrifier leurs spectateurs et les enjoindre à filer doux. En somme, à l’instar des grands textes, des tableaux religieux ou des vitraux de cathédrales, on peut admettre qu’ils poursuivaient, à leur façon, une forme d’enseignement populaire, qu’ils contribuaient à « passer le message ». Même si, aujourd’hui encore, ces époustouflants amoncellements de corps nus se tortillant sans cesse sous les diverses souffrances imposées peuvent nous subjuguer, il n’en demeure pas moins que les ficelles sont visibles, les trucages évidents, les personnifications surannées. Mais quand je relie Dante, avec mes yeux d’adulte, je peux enfin détacher ma vue des peines pour mieux porter mon attention au style et m’étonner de sa culture. Le spectateur de Fantasia — sorti de l’enfance (autant que faire se peut) —, ne pouvait certes s’empêcher de glousser sporadiquement devant quelques obsolètes effets de mise en scène, mais témoignait le plus souvent, par son silence respectueux et son regard médusé, de sa fascination pour l’œuvre et de l’admiration envers ces pionniers du cinéma fantastique, voire du cinéma tout court. Par-dessus ces images venues d’un autre temps — sinon d’un autre monde — Maurizio Guarini (des Goblin), lequel honora le Festival de sa présence, venait plaquer, avec la joie d’un enfant, quelques sons de synthétiseur qui, notamment lors de la traversée des 10 fosses étageant le 8e cercle de cette infernale descente, contribuèrent nettement à surchauffer l’ambiance. (Jean-Marc Limoges)
 

truefiction
 
TRUE FICTION
Kim Jin-mook   |  Corée du Sud  | 2018  |  102 minutes  |  Sélection officielle
 
True fiction se moule dans une structure scénaristique que je nomme, pour ma part, « la spirale infernale ». Un type, qui vivait jusque-là peinard, se retrouve dans une situation épineuse. Il a une décision à prendre. Il prend la mauvaise. Ce qui le mène à une seconde situation épineuse. Et qui le conduit à prendre une autre décision, tout aussi mauvaise. Et ainsi de suite. Plus il avance, plus il s’enfonce. Plus il s’enfonce, moins il peut reculer. Revenir en arrière invaliderait tous ses précédents choix. Or, comme il ne peut admettre ses torts, il s’entête, et va de l’avant, creusant irrémédiablement sa tombe. « Mus in pice », disaient les Latins. « Une souris dans de la poix », reprendra Montaigne. Plus elle désire s’en sortir, plus elle s’embourbe lamentablement. Ici, la souris — un aspirant à la mairie —, frappe un chien sur la route, et poursuit son chemin sans laisser d’adresse. Première erreur. Le gardien du chalet où il se rend — propriétaire du chien qu’il a vu se faire frapper — lui demande, en jouant l’innocent, s’il n’aurait pas vu son pitou. Il feint l’ignorance. Deuxième erreur. À partir de là, notre souris est bel et bien dans la poix… mais mettra un peu trop de temps à se débattre. Puis, quand elle se décide, enfin, à s’échauffer, sa chute est rapide, fulgurante, vertigineuse. Le récit est long à démarrer. Peut-être trop. Il nous donne même le temps de voir venir quelques péripéties. Puis, il s’accélère. Encore trop. La souris se débat avec une vélocité de l’autre monde. Multipliant les mensonges et les impairs. Les informations nous passent sous le nez sans que nous n’ayons le temps de les sentir. Les retournements surchauffent la trame narrative. Les flash-backs pleuvent. Les points de vue se décuplent. Le récit remonte aux années de primaire. Une vieille haine trop rongée, un plan trop alambiqué, une vengeance trop fomentée… On s’y perd un peu. On y croit à peine. Tout est trop bien huilé, trop bien orchestré. Les personnages se multiplient. Les visages ont deux faces. Et les faces portent des masques. Plus le récit avance, moins on sait à qui faire confiance. Tout le monde est dans la poix. Dans ce film qui se découpe sur fond de course à la chefferie et qui prend le monde de la politique comme toile, on peut se dire qu’il y a au moins ça de réussit : on ne peut plus faire confiance à personne. (Jean-Marc Limoges)
 

unfriended2
 
UNFRIENDED: DARK WEB
Stephen Susco  |  États-Unis  | 2018  |  93 minutes  |  Sélection officielle
 
Il faut voir Unfriended : Dark Web (et les autres films du même genre) comme le Rear Window du XXIe siècle. Ici, l’action se joue, non pas à travers la fenêtre d’un appartement, mais à travers l’écran d’un ordinateur. Ici, le monde s’observe, non plus par des jumelles, mais par des caméras. Ici, le sort de la victime ne repose plus sur les épaules d’un seul homme, mais sur celles d’une petite communauté qui doit décider rapidement — et d’une seule voix — des solutions à prendre et des gestes à poser. À l’ère d’Internet et des multiples rôles qu’on peut y jouer, les témoins deviennent à la fois des victimes potentielles et de possibles meurtriers. Il s’agit d’un jeu dont tous les dés sont pipés. Relevant le défi de tout filmer depuis les appareils de chacun de ses protagonistes (ordinateurs portables, téléphones cellulaires), recourant brillamment aux diverses plateformes offertes par le Web (Skype, Facebook, Wikipédia), utilisant judicieusement plusieurs moyens de communication (le langage écrit, le langage verbal, le langage des signes), Susco parvient, sans décoller de son écran, non seulement à faire efficacement avancer son récit, mais à mettre tous ces procédés informatiques au service de l’expression cinématographique : les « splits screen » — ici diégétisés — permettent de jouer sur les livraisons et les rétentions d’information, l’impressionnante banque de sons que crachotent sans arrêt nos ordinateurs (on s’en rend compte maintenant) génère du suspense et provoque des surprises, les barres de téléchargement, les disques multicolores, les redémarrages intempestifs et autres « glitchs », sont gorgés d’intensité dramatique… Le réalisateur parvient aussi à tirer profit de l’environnement sommaire dans lequel les personnages se déplacent ou demeurent prisonniers (portes, placards, escaliers… de simples décors deviendront de puissants ressorts narratifs), à extraire tout le potentiel de la façon rudimentaire dont chacun est cadré (plans fixes de l’ordinateur, plans mouvants du téléphone, angles plats, contre-plongées, utilisation du hors-champ : personnages qui sortent du cadre, fenêtres déplacées hors de l’écran), à plier l’éclairage ambiant dans lequel chacun est plongé au service de l’émotion (lumière brute et blanchâtre de l’écran qui rougit les visages paniqués, lumières tamisées desquelles on surgit, pénombres dans lesquelles on s’engouffre)… Bref, un film aussi adroitement scénarisé et ingénieusement mis en scène que les crimes qu’il orchestre. Et c’est sans doute ce qui le rend si effrayant. Internet, depuis le confort de notre siège, nous permet-il vraiment de tout voir et de tout faire… ? (Jean-Marc Limoges) 



NUMÉRO HOMMAGE À JOE DANTE
JOURS 1-3
(Being Natural, Dans la brume, Microhabitat, Tremble All You Want)
JOURS 4-5
(Aragne: Sign of Vermillion, Cold Skin, Crisis Jung, Unity of Heroes)

JOURS 6-7
(The Blonde Fury, Luz, Profile, Relaxer, Satan's Salves)

JOURS 8-9
(Fireworks, I Have a Date With Spring, La Nuit a dévoré le monde, Laplace's Witch,
People's Republic of Desire, The Vanished, The Witch: Part 1. The Subversion)

ENTREVUE AVEC JOE DANTE
JOURS 10-11
(Amiko, Blue my Mind, Buffalo Boys, Chained for Life, L'inferno,
True Fiction, Unfriended: Dark Web)

JOURS 14-15
(Le Nid, La Quinceañera, Small Gauge Trauma 2018,
V.I.P., Violence Voyager, Windigo)

JOURS 16-18
(1987: When the Day Comes, The Dark, The Field Guide to Evil, Number 37, Pledge,
Pourquoi l'étrange monsieur Zolock s'intéresserait-il tant à la bande dessinée ?)

JOURS 19-20
(Amanita Pestilens, Detective Dee: The Four Heavenly Kings,
Five Fingers for Marseilles, The Ranger, Rondo, Tigers Are Not Afraid)

JOURS 21-22
(Arizona, Brothers' Nest, DJ XL5's Outtasight Zappin' Party, Madeline's Madeline,
Mandy, The Oily Maniac, One Cut of the Dead, Penguin Highway, Piercing, What Keeps You Alive)

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Article publié le 23 juillet 2018.
 

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