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Le meilleur du Thessaloniki Documentary Film Festival (1/3)

Par Guilhem Caillard
Partie 1 | Partie 2 | Partie 3

I AM A WOMAN NOW de Michiel van Erp

SÉLECTION INTERNATIONALE : DÉFÉRENCE ET RETENUE

I AM A WOMAN NOW de Michiel van Erp (2011)
Pays-Bas | Première internationale - section « Stories to tell »

Dans I am a Woman Now, cinq femmes transsexuelles racontent ce que fut l'évènement le plus important de leur vie, lorsqu'elles ont pris la décision de changer de sexe. Michiel van Erp, parmi les documentaristes européens les plus prometteurs du moment, est allé à leur rencontre. Tour à tour, elles confient leurs histoires, expriment leurs angoisses. Le sujet a déjà été traité des centaines de fois, dans bien des pays, et souvent de manière peu novatrice. Mais I am a Woman Now a quelque chose de différent, une tout autre énergie qui le démarque sensiblement. Les femmes interrogées ont toutes dépassé la soixantaine et ont accepté, après bien des efforts du cinéaste, de raconter leurs vies. Ces témoignages forment un échantillon de l'histoire de la toute première génération de transsexuelles. Elles ont été les premières à pouvoir réaliser leur plus grand rêve lorsque, à vingt-cinq ans, elles ont réuni leurs économies pour se rendre à Casablanca. Là, officiant dans l'illégalité, l'excentrique Docteur Burou les a pris sous son aile, leur offrant une nouvelle naissance. Il fut un pionnier en la matière à l'aube des années 1960, et est aujourd'hui reconnu dans le monde entier. Ces femmes lui vouent une profonde reconnaissance. Mais si le film propose quelques images d'archives, le fameux chirurgien n'en est pas le sujet. La véritable préoccupation de I am a Woman Now est celle de l'âge : que signifie vieillir aujourd'hui en tant que transsexuelle? L'une d'entre elles y repense : « Prendre de l'âge n'a jamais fait partie de mon phantasme originel... ».

Le spectateur est parfois amusé, comme en présence de cette transsexuelle britannique férue de champagne dont les allures aristocratiques frôlent la caricature. Un ami de longue date, avec qui elle a mené une « belle vie », ne cesse de piailler à ses côtés dans le décor d'une villa cannoise. Mais peu à peu, il s'efface, admiratif, pour littéralement boire les confessions de son amie qui raconte sa jeunesse. Approprié, le film de Michiel van Erp l'est d'autant plus qu'il n'épargne pas l'entourage de ces femmes pour qui, en dépit d'une certaine dose d'isolement, les amis comptent beaucoup. Après avoir attendu des années, une autre annonce à sa meilleure confidente qu'elle n'a pas toujours été femme. Témoins indiscrets, cette scène de révélation prend les spectateurs aux tripes.

I am a Woman Now rend hommage à celles qui ne regrettent rien, mais aussi les autres, amères ou confuses, à l'image de cette transsexuelle qui confie l'apparition de doutes une fois son opération réalisée. Le cinéaste recueille ses incertitudes qui subsistent depuis, dans les traits de son visage comme dans son regard évasif, presque inquiet. Mais alors qu'elle entretient une relation lesbienne, de tels doutes ne l'empêchent pas pour autant de demeurer intègre, paradoxe délicat que le film cherche à rendre plus familier. C'est enfin avec courage et un profond respect communicatif que Michiel van Erp assume sans complaisance un traitement romantique du sujet. Bords de plage au crépuscule, nostalgie des terrasses d’hôtel sur la Côte d’Azur... C'est comme si, selon chaque personnalité, le réalisateur avait directement demandé à ses nouvelles effigies de sélectionner la mise en scène qui les représenterait le mieux : cette démarche dépasse de loin l'effet escompté. Et c'est la plus belle qualité de I am a Woman Now.



CANICULA de José Alvarez (2011)
Mexique | Première européenne - section « Views of the World »

Parmi la trentaine de films en compétition à Thessalonique, Canicula a su créer la surprise. Le film de José Alvarez a d'ailleurs remporté le Prix du Meilleur film International remis par la Fédération Internationale des Critiques de Cinéma (FIPRESCI). Tandis qu'une majeure partie des titres sélectionnés au festival abordait de front les questions d'identité nationale (Italy, love it or leave it), l'assimilation et l'héritage culturel (Greektown, New England), les réalités de l'immigration (Waiting for the Barbarian), la crise grecque et internationale (Krisis, Indignados), Canicula est sorti du lot.

José Alvarez nous raconte ici le quotidien des Totonaques, peuple amérindien très ancien résidant dans les états de Veracruz et Puebla. Or, justement perçue dans la perspective des bouleversements économiques et sociaux internationaux, en particulier européens, cette approche prend une tout autre ampleur. Oubliés, marginalisés, les Totonaques le sont aujourd’hui plus que jamais, et si la caméra d'Alvarez se permet de nous le rappeler, c'est dans un esprit contraire à tout ton moralisateur. La communauté Totonaque rencontrée par le cinéaste a cet immense avantage de ne justement jamais être présentée en tant que telle, dans sa globalité. Le spectateur devra ici se passer de plans larges sur les rues du village, ou durant les rassemblements entre les habitants lors des fêtes traditionnelles : tout ce qui pourrait conduire à un certain sensationnalisme documentaire. Ce sont des petits bouts de la vie de chacun dont la caméra se veut témoin. Lorsque trop descriptifs, les plans sont écourtés et les observations se font ici sans une once de maniérisme. Privée de commentaires narratifs, la caméra filme les mains d’une jeune femme plongées dans l'argile et suit méthodiquement les étapes de confection des poteries typiques.

Canicula rend ainsi hommage aux couleurs de la terre, aux senteurs des plants de vanille environnants (les Totonaques en furent les premiers agriculteurs) et aux bienfaits de l’eau. Avec retenue, le montage ne semble suivre aucune logique, si ce n'est celle du quotidien véritable des Amérindiens. Le film assume d'emblée son approche ethnographique, frisant l'expérimental à un point tel qu'il n'est pas rare de se demander sur quelle planête sommes-nous, mettant à l'épreuve l'attention du spectateur. Or, il ne faut pas se méprendre : José Alvarez ne se situe jamais au-dessus de ses personnages. Nous sommes fascinés par chaque image présentant un morceau de vie qui en appelle un autre. Tandis que tout au long du récit, le village se prépare pour la danse traditionnelle des « Voladores de Papantla » durant laquelle quatre adolescents sont suspendus à un immense mat en rotation. L'origine de ce rite très ancien demeure un mystère. José Alvarez en fait le coeur de son film, attendant jusqu'aux derniers instants pour dévoiler la danse dans sa globalité, d'autant plus spectaculaire. Aujourd'hui, les Voladores sont surtout devenus une attraction touristique. Avec délicatesse et beaucoup d'égard, Canicula est cette étrange traversée qui pose la question du demain.

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Article publié le 27 mars 2012.
 

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