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RIDM 2013 : Le blogue du festival

Par Panorama - cinéma

The Crash Reel (Lucy Walker, 2013)
Dusty Stacks of Mom: The Poster Project
(Jodie Mack, 2013)
L'image manquante (Rithy Panh, 2013)
Sans terre, c'est la faim
(Amy Miller, 2013)

Yumen (Xu Ruotao, J.P. Sniadecki, Huang Xiang, 2013)





L'image manquante (2013)
Rithy Panh  |  Cambodge, France  |  90 minutes
 
Des vagues du premier plan à celles du dernier, des mémoires floues, des ombres au loin, du sang depuis longtemps séché qu'on humecte à nouveau, une impression qui redevient douleur : L'image manque de Rithy Panh est le film le plus intime, certainement l'un des plus bouleversants d'un auteur qui accumule les odyssées mnésiques. Là, face à l'horreur qui est la sienne et qu'il transporte douloureusement depuis son enfance, le Franco-cambodgien raconte la vie sous le régime des Khmers rouges, cette enfance qu'il a perdu aux mains des communistes enragés qui ont tué au nom d'une uniformisation divine du monde. Panh s'en rappelle et relate au moyen de petits personnages de terre ces années de terreur. À l'aide de maquettes et d'une trame sonore brillamment travaillée, l'irreprésentable se représente sans pourtant s'animer.
 
L'image manquante fonctionne ainsi comme une série de vignettes qui dévoilent sans jamais montrer. Alors que les images de l'époque ne parviennent pas à transmettre l'ensemble des sentiments reliés à la torture, au travail forcé et à la mort des proches, Panh se résout à utiliser un dispositif audacieux qui invoque le cauchemar sans toutefois lui faire prendre vie (à cet égard, The Act of Killing s'inscrit à l'opposé de L'image manquante dans sa démarche autant que dans son rapport aux choses vues, aux choses ressenties; ce qui est sûr, c'est qu'à eux deux, Panh et Oppenheimer donneront à la philosophie de l'image de nombreux débats passionnants). La mise en scène est respectueuse et l'utilisation des images d'archive parcimonieuse. En résulte un film au discours double : rappeler aux gens les massacres commis par les Khmers rouges, mais aussi rappeler la difficulté du souvenir. La pellicule du régime ayant été brûlée, Panh la manipule pour en extraire le regard du fou. Braqué sur les ouvriers qui n'ont même plus la force de travailler au rythme qu'exige la photogénie de l'image des archives, l'oeil des tortionnaires regarde les individus comme des poteaux de viande. Entre ça et les faux arbres en lichen, toute l'Histoire d'un peuple expire enfin un peu de son air vicié.
 
Au-delà du discours sur la brume du souvenir et la douleur de son ressouvenir, L'image manquante est aussi une invitation à une certaine simplification des sentiments (pas au sens de la grossièreté de ceux-ci, mais bien au nom de leur « rondeur »). En racontant son récit avec les outils de l'enfance (les maquettes sont toutes artisanales et leur efficacité repose sur une vision figurative des événements et non une reproduction détaillée de ceux-ci), Panh emballe ses mémoires pour mieux les transmettre, car pour lui, elles n'ont comme fonction que de prévenir l'avenir et non pas de le faire souffrir à son tour. En ce sens, L'image manquante nous pose des questions plutôt qu'elle ne nous hante. C'est une image infinie, un trou béant où toutes les interprétations, réinterprétations, surinterprétations, mésinterprétations sont possibles. C'est l'image dans laquelle l'on se voit, celle qui, en nous proposant d'une main les souvenirs d'un autre, nous tend de l'autre main les nôtres. 
 
Diffusion: 14 novembre - 20h30 (Cinéma Excentris) et 22 novembre - 21h00 (Cinéma du Parc)

Texte : Mathieu Li-Goyette  |  Retour à l'index





Yumen (2013)
Xu Ruotao, J.P. Sniadecki, Huang Xiang  |  Chine, États-Unis  |  65 minutes
 
Le tout dernier film de J.P. Sniadecki du Sensory Ethnography Lab, co-réalisé par et mettant en scène les cinéastes et artistes visuels Huang Xiang (Outside the Great Wall) et Xu Ruotao (Rumination), se veut à mi-chemin entre l’essai d’observation, l’objet d’art et le film-performance, que ses auteurs qualifient d’ailleurs eux-mêmes de « ruin porn ». Dense assemblage d’images et de déambulations, aussi belles et intrigantes soient-elles, Yumen déçoit à premier abord, semblant plus éparpillé que les précédents films brillamment mis en scène (Songhua, Demolition) ou conceptualisés (People’s Park) de Sniadecki. Cependant, l’effet cumulatif de ces images (superbement photographiées en 16 mm) est unique, la caméra de Sniadecki suivant d’abord Xiang et Ruotao, puis un éventail de personnages venant à former une communauté, qu’on observe tour à tour peindre sur les murs, arpenter le paysage désolé ou simplement coudre ou danser dans les décombres d’une ville industrielle abandonnée, pour finalement y redonner vie (et l'espace pour y vivre).  
 
À travers ces performances filmées, Sniadecki redonne forme à ce lieu décrépit, vestige d’une industrie pétrolière ravageuse, auquel les éclats de pellicule surexposée confèrent une aura fantomatique et éthérée. Si ce n’était pas de ce film, et du récent Manakanama, également tourné en 16mm, il aurait été facile de croire que le SEL, outre un désir de repousser les limites du documentaire ethnographique et de la conception sonore et sensorielle, tâchait de film en film de faire l’état du documentaire d’observation à l’ère du digital. Mais après la vidéo des premières œuvres de Sniadecki et cie, l’unique plan-séquence de People’s Park ou encore le frénétique orchestre de caméras submersibles qu’offraient ses collègues avec l’inoubliable Leviathan de l’an dernier, il est franchement excitant, et stimulant d’observer le laboratoire d’Harvard s’attaquer à la pellicule, et ce, avec franc succès.
 
Le tout est d’ailleurs tourné avec une touche considérable d’humour, et une certaine pointe d’absurdité, Sniadecki n’ayant rien perdu de son flair pour l’observation et la création de « personnages », tel qu’on pouvait l'observer dans l’excellent Demolition et l’ode affectueuse qu’il offrait à ses intervenants travailleurs. Ruotao, Xiang et tous ces personnages en viennent à pleinement habiter l’espace alors qu'une trame sonore non diégétique vient alléger leur existence avec des airs de musique pop datant, on s’imagine, de l’époque où la ville était opérationnelle. 
 
À peine long d’une heure, Yumen accomplit un projet plus esthétique qu’il n’est viscéral, néanmoins réussi sans épuiser outre mesure ses possibilités. Une ethnographie qui se veut cette fois-ci fétichiste des ruines et des paysages; une évocation plus limitée, mais splendide, marquant un changement de direction pour un cinéaste qu’il faudra suivre attentivement. 
 
Diffusion : 15 novembre – 19h30 (Cinéma Excentris) 

Texte : Ariel Esteban Cayer  |  Retour à l'index





Sans terre, c'est la faim (2013)
Amy Miller  |  Québec  |  75 minutes
 
Le début de Sans terre, c'est la faim, commence – et c'est un compliment – comme La conquête de l'Amérique d'Arthur Lamothe commençait : un fils de la Terre s'insurge de l'expansion du capitalisme, du rouleau compresseur de la rentabilisation du monde qui s'apprête à lui prendre des mains tout ce qu'il possède. Chez Lamothe, c'était un Montagnais. Chez Amy Miller, c'est une femme bambara du Mali. Et pourtant, si 25 années séparent les deux films, le fond de leur discours est sensiblement identique, cherchant tous deux à s'attaquer aux « réalités du marché » et autres adages communs à tous les traders, qu'ils exploitent le bois ou la terre arable, qu'ils le fassent à même leur pays ou par le biais de gouvernements sous leur botte.
 
Entre le Mali, le Cambodge et l'Ouganda, Miller jette un regard engagé sur la vente des territoires agricoles à des entreprises étrangères qui n'ont que faire des manifestations et regroupements qui militent contre le déracinement des villages. On y voit des fermiers ne pas pouvoir élever leurs troupeaux, car l'herbe vient à manquer dans un pays où le territoire n'est plus qu'une propriété privée; on y voit des ouvriers payés au lance-pierre s'intoxiquer les poumons avec des pesticides « certifiés Monsanto »; on y voit des fonctionnaires justifier le rachat des terres avec l'hypothétique hausse de l'importation et donc du PIB; bref, c'est la totale, tellement qu'en 75 minutes, on se demande parfois si la cinéaste n'aurait pas mieux fait de restreindre son sujet à un seul pays, une seule famille, car en embrassant si large, on tend à se perdre dans les scandales d'usage.
 
C'est-à-dire qu'au risque de se frotter au portrait communautaire (chose que Sylvain L'Espérance réussit systématiquement à bien des égards, et ce, dans le même Mali qu'a filmé Miller), Sans terre, c'est la faim aurait gagné en essence où il pèche par excès de substance. Probablement trop énergique pour son sujet, le film relie difficilement les points communs entre les trois pays, sinon en stipulant qu'ils subissent tous les trois un sort identique. Avec une problématique si vaste, l'efficacité de l'argumentaire perd en personnalité et s'approche trop souvent du reportage télévisuel, essayant divers effets de style qui déçoivent plus qu'ils ne facilitent la transmission du discours (le montage dynamise des témoignages déjà captivants, les segments animés alourdissent une narration didactique qui n'avait pas besoin d'être dramatisée, etc.).
 
Bien que l'engagement d'Amy Miller ne soit plus à prouver (la cinéaste a présenté en 2012 l'inquiétant et bien meilleur Carbon Rush), cette dernière invective contre les multinationales n'a pas la concision, ni la force que l'on aurait souhaité, un peu comme si le temps avait manqué et comme si, d'ores et déjà atterrés par la situation, ses intervenants n'avaient rien à rajouter sur une injustice amplement documentée.
 
Diffusion : 14 novembre - 21h00 (Cinéma du Parc) et 18 novembre - 17h30 (Cinéma du Parc)

Texte : Mathieu Li-Goyette  |  Retour à l'index

 



The Crash Reel (2013)
Lucy Walker  |  États-Unis  |  107 minutes
 
Réalisé pour le compte d’HBO, mais ayant néanmoins fait la tournée des festivals internationaux, le plus récent film de la documentariste primée Lucy Walker (Blindsight, Waste Land) se penche sur le snowboardeur américain Kevin Pearce, jeune prodige dont la carrière fut bêtement interrompue en 2009 lors d’un accident d’entraînement le laissant avec un grave traumatisme crânien. 
 
À l’aide de vidéos personnelles tournées par Pearce et ses amis lors du fatidique périple à Park City (comme tous bons planchistes, il s'est auto-documenté à profusion), Walker nous balance directement, et viscéralement au centre de la vie du jeune athlète telle qu’elle était avant son accident. Peignant à travers ces images le portrait d’un jeune homme surdoué, un brin arrogant, et en route vers la gloire, c’est à renfort d’images télévisées – entrevues, compétitions – que la documentariste terminera de nous montrer l’essentiel de son sujet : ses amitiés, ses relations familiales et sa rivalité avec l’athlète Shaun White. Sa personnalité devient limpide… avant d’être complètement détruite, à refaire en entier. Structurellement, la première moitié de The Crash Reel s’avère un exercice de manipulation émotionnelle particulièrement réussi, ce qui n’empêche cependant pas le projet d’évoluer vers quelque chose de plus mémorable. 
 
Étant dispensé de tout le « développement » nécessaire, Walker s’immisce au sein du clan Pearce qui lui donnent l’occasion, ne serait-ce qu’au passage, de faire l’état d’une certaine richesse américaine : celle qui engendre et finance les sportifs et autres prodiges, jusqu’à ce qu’un incident de la sorte se produise et chamboule les priorités. En plus de l’interrogation de second plan que le documentaire porte sur la passion et les fâcheuses défaillances de l’industrie du sport extrême, c’est cette réorganisation familiale qui devient intéressante à observer en parallèle à la réhabilitation difficile de  Kevin.  
 
De l’adolescent prodige imbu de lui-même, on observe une lente guérison et une progression vers un semblant d’humilité, mais c’est surtout dans l’attention que porte Walker aux diverses dynamiques qui régissent la famille Pearce que son film va au-delà du simple documentaire sportif. Sous ses airs léchés et son esthétique grand public, presque conformiste, The Crash Reel cache une belle histoire de famille et de résilience humaine; un film qui plaira aux amateurs du sport peut-être plus qu’à ceux en mal de grand documentaire, mais dont l'émoi ne peut être sous-estimé. 
 
Diffusion : 16 novembre – 16h30 (Cinéma du Parc), 17 novembre – 17h30 (Cinéma du Parc)

Texte : Ariel Esteban Cayer  |  Retour à l'index





Dusty Stacks of Mom: The Poster Project (2013)
États-Unis  |  Jodie Mack  |  42 minutes

La grande recycleuse d'images Jodie Mack frappe fort avec son ambitieux Dusty Stacks of Mom: The Poster Project. Oeuvre tout à fait unique, entreprenant de rendre hommage à l'imprimerie d'affiches de sa mère, on s'y perd joyeusement, pénétrant les cylindres de cartons interminables pour aboutir, de l'autre côté, sur un monde illuminé par les couleurs criardes de l'art graphique populaire de la seconde moitié du XXe siècle. Sur fond de Dark Side of the Moon - l'album culte de Pink Floyd a été spécialement arrangé pour l'occasion, le groupe californien T.I.T.S. substituant aux paroles originales une complainte pour l'ère de l'imprimé - Mack nous embarque dans un voyage mémorable du côté sombre de l'offset.

À l'aide de collages, de papiers découpés et d'une pixellation parfaitement maîtrisée, l'artiste crée un film d'images entièrement recyclées à l'aide des retailles de l'entrepôt de sa mère. Affiches de cinéma, de groupes célèbres, de pochettes d'album, de personnalités publiques hors du commun, les éléments mis en scène procurent l'impression d'un voyage au pays des icônes populaires, un défilé effréné de toute l'histoire culturelle des dernières décennies, synthétisée en vignettes, classée par couleurs et par rythmes. La nostalgie occupe ainsi la première moitié du film; nostalgie de l'époque où l'on collectionnait précieusement les images, où l'agrandissement que permettait l'affiche participait au fétichisme de nos idoles.

Suivant à la lettre l'ordre de l'album opéra de Pink Floyd, la seconde moitié - littéralement le B side - commence avec Money qui détonne sur les effets de lumières et l'exploration esthétique de Mack. La prise de vue réelle sans altération aucune est plus fréquente et s'accompagne parfois de chorégraphies complexes; sa mère elle-même apparaît, empaquetant des boîtes, faisant le relevé méticuleux de ses factures tandis qu'une chorale, à la manière d'un coryphée, commente la débandade financière de son entreprise. Alors que l'auteur privilégiait les montages pop art dans le premier mouvement et des flous optiques exécutés manuellement par le biais de la caméra, le second déchire l'image, la triture et la composte sous nos yeux, renvoyant à la culture de l'internet et du Google Image qui ont désacralisé ce que nous tenions tant pour acquis. Le pixel s'invite à l'écran. La texture veloutée devient celle, parfaitement saturée, de l'image HD. « A change in time », dit la bande sonore touchante, une création mélancolique qui refuse de tomber dans la complainte larmoyante, voire dans le tract réactionnaire.

Dusty Stacks of Mom: The Poster Project est un film majeur sur le glissement de l'analogique vers le numérique, une fresque d'images si naturellement mélodique, si fondamentalement inspirée, qu'elle donne l'impression d'avoir été faite par un Brakhage qui aurait troqué ses pinceaux pour des surligneurs et ses ailes de phalènes pour du papier glacé.

Diffusion : 17 novembre - 14h30 (Cinéma du Parc) et 19 novembre - 20h30 (Cinéma Excentris)
 
Texte : Mathieu Li-Goyette  |  Retour à l'index
 
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Article publié le 13 novembre 2013.
 

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