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Festival du nouveau cinéma 2016 : Jour 3

Par Panorama - cinéma


DAGUERROTYPE

Kiyoshi Kurosawa  |  France  |  2016  |  131 minutes  |  Les incontournables

La première image d’un film peut souvent être lue comme une sorte de préface. Daguerréotype s’ouvre sur des pylônes et des fils électriques zébrant un ciel bleu clair, un RER qui entre en gare et dont on ne voit que le toit, pour se terminer par un mouvement vers le bas qui capte, de justesse, les passagers, de dos, s’engouffrant hors cadre. On peut comprendre que la technique aura préséance sur l’humain. Un jeune homme se présente ensuite dans ce qui a tout l’air d’un humble manoir désaffecté pour devenir assistant d’un daguerréotypeur aigri, Stéphane Hegray (on notera le jeu phonétique). La grille qu’il passera, dont les lignes verticales découpent ostensiblement l’écran, laisse présager que le jeune apprenti devra toutefois laisser sa liberté dehors. Car le maître s’avère un tortionnaire un peu tordu : à l’aide d’un complexe harnachement métallique, il parvient à figer son modèle — sa fille unique et chérie — pendant plusieurs minutes, voire plusieurs heures, afin d’en imprimer l’image sur une plaque argentique. La technique a effectivement préséance sur l’humain. Or, la fille voudrait bien voler de ses propres ailes et assouvir sa passion pour les plantes. L’enjeu se raffine. Alors que le père s’accroche, grâce à la photo, au passé, la fille, elle, rêve de semer pour l’avenir. Alors que le père fantasme de figer ce qui est en mouvement, la fille envisage patiemment de contempler le mouvement de ce qui semble figé. Puis, le problème se complexifie. Le mercure que l’on jette dehors est imbibé par le sol auquel les fleurs s’alimentent. Entre en scène le cousin d’un vague associé qui décide d’acheter le terrain dans lequel Hegray s’enracine. On repense au train du début, et on se dit que tout doit se jouer entre ceux qui partent et ceux qui restent. Le père est ensuite hanté par le fantôme de sa femme qui vient sporadiquement le visiter. Et on se dit que la question doit tourner autour du passé et de l’avenir. Au mitan du film, sans prévenir, la fille dégringole les escaliers du sous-sol, s’ouvre le crâne. L’apprenti amoureux la conduit en voiture à l’hôpital. La musique rappelle celle de Bernard Hermann. Nous chavirons dans un thriller. La nuit tombe. La voiture roule. Dérape. Et le récit aussi. Les innombrables fausses pistes et les motivations un peu gauches nous éloignent de ce qui nous semblait une prometteuse réflexion sur la technique versus le temps qui passe. Même la direction d’acteurs souffre d’un relâchement qui suscitera occasionnellement le rire dans des moments que l’on voulait intenses. Et le punch, que l’on avait vu venir depuis longtemps, achève de nous décevoir. Si la technique du daguerréotype (l’armature métallique) nous était cachée afin de faire éclore la beauté sur la plaque, celle du film devient apparente et, du coup, lui fait perdre tout son charme. (Jean-Marc Limoges)
 



DIRECTOR’S CUT
Adam Rifkin  |  États-Unis  |  2016  |  90 minutes  |  Temps Ø

Le mariage béni entre le génie comique de Penn Jillette et le cinéma artisanal d’Adam Rifkin créant ici tout l’effet escompté, Director’s Cut est un film débordant de potentiel culte. Construit comme le fan edit d’un très mauvais film d’enquête, intrusivement commenté par l’excentrique Herbert Blount (alter ego diégétique de Jillette), il s’agit d’une œuvre doublement réflexive. Non seulement Rifkin y exacerbe-t-il tous les clichés du cinéma bis, livrant un nanar qui lui-même pourrait aspirer aux grands honneurs de la soirée des Razzies, mais Jillette en approfondit encore la déconstruction grâce à ses incessantes interventions. Incarnant le principal contributeur à la campagne de sociofinancement du film diégétique, celui-ci se l’approprie entièrement, partageant des observations techniques lors de chacune des scènes, refaisant le montage en y incluant ses propres plans, accélérant les scènes de meurtre jugées « inutiles » au développement du récit, et kidnappant la star féminine dont il est amoureux. Il devient ainsi l’incarnation du « réalisateur de salon » contemporain, gavé d’une telle quantité de commentaires directoriaux et de scènes supprimées qu’il se croit expert de l’art cinématographique. Il s’agit également d’un pervers niais, mais c’est là chose attendue de la part de Jillette, dont chacune des interventions humoristiques est parfaitement instinctive et à propos. La mise en scène de Rifkin est quant à elle parfaitement délirante, à mi-chemin entre la complaisance hollywoodienne et l’innovation créative du cinéma DIY incarnés par ses deux récits gigognes. (Olivier Thibodeau)




SUR LES NOUVEAUX ALCHIMISTES

Les alchimistes des temps anciens voulaient transformer la matière en or. Les « nouveaux » alchimistes du Festival du nouveau cinéma veulent, eux aussi, la transformer en art. Au lieu de s’ingénier à nous ouvrir une proprette fenêtre sur le monde, ils s’amusent plutôt à la salir, à la souiller, à la tacher, à la tacheter, à la crotter, à l’encrasser, à la cochonner, à la barbouiller, à l’éclabousser, à l’empâter, à l’emplâtrer, à la fendiller, à la fissurer, à la craqueler, à la lézarder, à la crevasser, à la fendre, à la faire éclater pour ensuite nous inviter à contempler le miroitement que révèlent ses innombrables éclats. Leur bande-son chante, crie, gronde, pleure, murmure, gémit, chuinte, bruit, tinte, crépite, pétille, grésille, fredonne et bourdonne à l’envi. Si penser, c’est la faculté de faire des liens, ces alchimistes font réellement appel à notre intelligence. Entre ces images et ses sons désynchronisés, à travers la délinéarisation du montage et l’hétérogénéisation du signifiant, devant cette densification du discours visuel et sonore, le spectateur disponible pourra se sentir interpellé et inlassablement tenter d’injecter du sens. Le cinéma classique a souvent cherché à nous rasséréner en donnant un peu de cohérence à ce qui nous échappait. Le cinéma expérimental cherche plutôt à semer le doute en nous rendant inconnus à notre propre monde. Les images apparaissent, flashent, disparaissent, défilent, se chassent les unes les autres, reviennent, s’entêtent, se figent, s’arrêtent, se décomposent, se superposent, se recomposent, le son baisse, diminue, se tait, augmente, monte, culmine, et toujours, les questions sourdent. Gros plans extrêmes ou très grands plans d’ensemble ? Images floues ou exagérément nettes ? Sont-ce des étoiles ou des poussières ? On promet un peu de lumière puis, avant qu’on s’y habitue, tout redevient noir. On éclaire de nouveau. On nous fait violence. Il faut tantôt plisser les yeux, tantôt les ouvrir grand. Certaines images se gravent sur notre rétine, les sons nous traversent le corps. Et si, épuisé ou simplement dépassé, l’intellect flanche, fléchit, abdique, abandonne, démissionne, renonce, capitule, déserte, jette l’éponge, s’avoue vaincu ou sacre le camp, on pourra mollement se laisser gagner par les affects. Car au lieu de nous montrer des personnages vivre des émotions à notre place, le cinéma de ces alchimistes-là cherche plutôt à nous les faire vivre directement. Dans le cinéma expérimental, l’expérience c’est aussi nous qui la vivons. (Jean-Marc Limoges)




HAPPY TIMES WILL COME SOON
Alessandro Comodin  |  Italie  |  2016  |  102 minutes  |  Les nouveaux alchimistes

Tommaso et Arturo, évadés d’un lieu incertain, sautent d’un mur et se retrouvent dans une forêt foisonnante, en été. S’ensuit une longue scène de bagarre, mie brutale, mie amicale, inspirée d’une scène d’Accattone de Pasolini. Les garçons, longilignes et anguleux, sont morcelés par la caméra. Leurs physionomies, tout comme leurs psychés — l’un dominé, l’autre dominant — nous sont détaillées en quelques scènes et dialogues, dont un long plan séquence où les deux gaillards s’amusent avec un fusil de chasse. Souples et nerveux, leur charisme se fond dans la beauté des bois, mais leur trajectoire se heurte rapidement à plus voyou qu’eux, et la fin sera abrupte. Le film, scindé en deux parties, change d’espace-temps. Les années ont passées, les loups ont investi la forêt. Il faut se méfier particulièrement d’un loup étrange et affamé rôdant dans ces boisés. Ariane, la fille d’un entrepreneur forestier, y passe de longues heures, en solo ou accompagnée de son âne, Achille. Au fond d’un trou, exerçant sur elle une fascination irrésistible, elle découvre une grotte. Arrivée à son extrémité se trouve une étendue d’eau où son chemin croise Tommaso, ou ce qu’il est devenu, comme on le croyait mort, et désormais à l’état de compost. Un homme possiblement transformé en bête sauvage, la nature luxuriante, la forêt enivrante, l’amour dans la forêt, la rupture de ton ; il y a un parallèle à faire entre Tropical Malady et Happy Times Will Come Soon. Les plans de nature sauvage se mêlent aux images pulsions où les corps nus et décharnés, aux os saillants, flottent dans une eau trouble. Les contacts peau à peau se font au même titre que peau à vase, ou à boue, et les frôlements au sol, aux troncs d’arbres, et aux branches. La première partie a des airs de chronique, les garçons glandent dans les bois et sont filmés avec tendresse et lenteur. La seconde partie est plus conceptuelle et déstructurée dans sa forme, avec son montage confondant et intemporel. Récit non linéaire équivoque, proche de la légende fantasmagorique ; sensuel, instinctif, et filmé avec une gracieuse étrangeté. (Anne Marie Piette)



 
LIFE AFTER LIFE
Zhang Hanyi  |  Chine  |  2016  |  80 minutes  |  Compétition internationale

Comme le suggère son titre, Life After Life s’intéresse à la mort et au renouveau, interrogeant avec perspicacité l’idée de réincarnation au sein des croyances ancestrales chinoises et de la réalité sociologique du progrès. Mais il s’intéresse surtout à la vie, filmant avec patience et considération le quotidien d’un couple de paysans pauvres, forcés par déférence à déambuler dans une lande fantomatique et insolite, écartelés entre les grises mansardes de leur humble demeure, et les murs monolithiques des logements d’habitation récemment bâtis sur une montagne non loin. Suite à la mort de son « cinquième oncle », qui lui avait confié sa peur d’étiolement dans un bois décharné, Ming Chun reçoit la visite de sa femme décédée, dont l’esprit a investi le corps de leur fils. En accord avec ses dernières volontés, il se met alors en quête de transplanter leur arbre préféré, hors de l’enceinte de leur ancienne demeure vers un vaste champ où il pourra communier avec la terre. Doté d’une mise en scène épurée et extrêmement efficace, servie par une caméra précise et économe qui suit les personnages sans jamais trop se rapprocher, leur permettant ainsi de s’intégrer à la nature environnante, le film s’avère parfaitement évocateur du rythme lent, mais surtout de la sobriété extrême de l’existence paysanne continentale. À ce titre, la grisaille des décors nous frappe dès le premier plan. Les murs de roc et les mansardes des maisons sont gris, et sous une voûte laiteuse, des arbres squelettiques s’étirent vers le ciel, implorant la mort, et la vie qui lui succède. Puis viennent les plans monumentaux de complexes miniers, d’autoroutes et de gargantuesques tours résidentielles, lesquels proposent un éloquent contraste avec les plans majestueux de nature sauvage, évoquant ainsi le sentiment d’étrangeté et d’hétérogénéité qui naît du progrès, principal architecte des limbes mystico-technologiques où évoluent certains des derniers vestiges de la paysannerie mondiale. (Olivier Thibodeau)



 
PACIFICO
Fernanda Romandia  |  Mexique  |  2016  |  71 minutes  |  Les nouveaux alchimistes

Le terme « nouvelle alchimiste » sied plutôt mal à la réalisatrice de cette ennuyante chronique sud-mexicaine, si ce n’est de son incomparable talent pour transformer les plus sereins panoramas côtiers en lancinantes cacophonies. Fort d’une photographie limpide digne des plus intrigants carnets de voyage du National Geographic, le film sabote en effet celle-ci par le biais d’une bande sonore râpeuse et abrasive qui accentue jusqu’à l’inconfort les sonorités pourtant mélodieuses de la mer et de la brise. Au moins celle-ci a-t-elle le mérite de nous garder éveillés tout au long des errances des personnages... De façon extrêmement prosaïque, le film dévoile le quotidien d’une communauté recluse de Puerto Escondido, suivant à la trace une jeune écolière nommée Coral lors de ses promenades champêtres, ainsi que les ouvriers affairés à la construction d’un large bâtiment en béton armé lors de leurs bavardages. Sélectionnant toujours les plus anodins épisodes de leur existence journalière, Fernanda Romandia crée ici un portrait certes réaliste, néanmoins peu captivant de la communauté. Le spectacle des travailleurs affairés à la tâche est certes dépaysant, comme le sont les somptueux paysages naturels qu’arpente aléatoirement la petite Coral, mais ils perdent finalement tout leur intérêt devant l’absence notoire de tout cadre, narratif, scénique ou discursif. On ressort finalement du film avec l’amère impression d’avoir assisté à un long défilement de diapositives. (Olivier Thibodeau)


PRÉSENTATION
OUVERTURE : TWO LOVERS AND A BEAR
JOUR 1
(Alipato, Death in Sarajevo, Diamond Island, Je me tue à le dire,
Safari, Sixty Six, The Death of J. P. Cuenca, Welcome to Iceland)

JOUR 2
(Déserts, Late Shift, Lost and Beautiful,
Maquinaria Panamerica, The Last Family)

JOUR 3
(Daguerrotype, Director's Cut, Sur les nouveaux alchimistes,
Happy Times Will Come, Life After Life, Pacifico)
JOUR 4
(A Quiet Passion, Apnée, Aquarius, Autre part,
Fallow, Sadako vs. Kayako, Sunrise, Werewolf)

JOUR 5
(A Lullaby to the Sorrowful Mystery, Bitter Money,
La Chasse au collet, Lampedusa, Sand Storm, We Make Couple)
ENTREVUE
Xavier Seron et Julie Naas (Je me tue à le dire)

JOUR 6
(A Decent Woman, Belgica, Lily Lane,
Mes nuits feront écho, Notes on Blindness, The Untamed)
JOUR 7
(Les arts de la parole, Dogs, L'effet aquatique,
I Had Nowhere to Go, The Ornithologist, Spark)

JOUR 8 
(The End, Évolution, The Giant, Yamato (California), X Quinientos)

JOUR 9
(Maudite poutine, One Week and a Day, Prank,
La tortue rouge, Weirdos)

ENTREVUE
Felix Van Groeningen (Belgica)

JOUR 10 + PALMARÈS DE LA RÉDACTION
(Invisible, Mademoiselle, Stealing Alice,
Le vertige des autres, Yourself and Yours)

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Article publié le 9 octobre 2016.
 

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