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Le meilleur du Thessaloniki Documentary Film Festival (2/3)

Par Guilhem Caillard
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SÉLECTION GRECQUE : VISAGES DE LA CRISE

Comme on pouvait s'y attendre, Thessalonique s'est transformé durant plusieurs jours en fenêtre exclusive sur les documentaires grecs avec pour sujet la terrible crise embourbant le pays. Les commentaires les plus divers ont fusé. C'est que la Grèce était représentée cette année par un tiers de la programmation du festival. Quatre-vingt sept films grecs ont attiré l'attention en ces temps difficiles. Tous ne concernaient pas la crise, par chance, mais les titres les plus populaires le furent justement parce qu'ils abordaient la question de plus ou moins près et avec, il faut le reconnaître, des qualités variables.

Children of the Riots (Christos Georgiou, 2011) et 155 Sold (Yorgos Pandeleakis, 2011) plongent au coeur des manifestations de Syntagma à Athènes en réaction aux premières grandes mesures d'austérité appliquées par le gouvernement. Sont entre autres dénoncées les violences policières contre les manifestants et, plus largement, le sort du pays placé entre les mains des politiciens corrompus et des décideurs européens. Dans un cas comme dans l'autre, le discours souffre d'un manque de recul certain, comme avec Greece, I Am Facing Taxing Times! (Serafim Dousias, 2012) qui, sous prétexte de chercher davantage à se rapprocher des impacts sur la vie quotidienne des Grecs, ne remplit pas son mandat.

OLIGARCHY

Le cinéaste et journaliste Stelios Koulogou propose quant à lui une grande enquête méthodique sur les politiques néo-libérales menées depuis les quarante dernières années dans la majorité des pays. Oligarchy finit par montrer du doigt le populisme de Papandréou, ses relations avec l'Europe et l'inquiétante implication de la banque d'investissements Goldman Sachs au sein de la machine politique de la Grèce. Pour le cinéaste, « le peuple grec a besoin d'explications », rappelant que durant le tournage de son documentaire, le pays pleurait chaque jours 1000 nouveaux chômeurs. Il ajoute : « c'est comme si, au cours de mes recherches, chaque nouvelle journée me ramenait à un nouveau point de départ, multipliant les possibilités d'approches. » Oligarchy en a choisi une, très inspirée des enquêtes de Michael Moore, ce qui, dans le contexte, ne se révèle pas toujours idéal. Malgré un montage vif et original, le ton didactique du film finit par jouer en sa défaveur. Il en ressort un sentiment d'urgence mal maîtrisé.

C'est du côté des cinéastes Nina Maria Paschalidou et Nikos Katsaounis que l'on trouve l'initiative la plus ambitieuse : leur film Krisis résulte du montage de plusieurs centaines de témoignages récoltés à travers la Grèce durant les trois dernières années. Hommes, femmes, agriculteurs, musiciens, étudiants : tous expriment l'impact de la crise sur leurs vies respectives. Le film est entièrement tourné avec des appareils photographiques de nouvelle génération, et l'utlilisation des objectifs à décentrement donne parfois l'impression aux plans d'être accélérés. Les images du quotidien semblent ainsi traduire à la fois le grand chamboulement de la société grecque et un sentiment de légèreté plutôt inquiétant. Krisis mérite d'autant plus d'attention qu'il a pris naissance dans un projet de belle envergure, « The Prism », premier documentaire web grec dont la réalisatrice nous a parlé plus longuement ici.

Jan Rofekamp dirige Films Transit International, une société de vente montréalaise spécialisée dans le documentaire. Après avoir découvert le film à Thessalonique, il a achété Oligarchy et détient également les droits de Krisis. Mais Rofekamp, que nous avons rencontré pendant le festival, doit désormais faire face à la réticence des acheteurs à qui il souhaite revendre ces films. D'après lui, les programmateurs des chaînes télévisées évitent les films sur la crise sous prétexte que les journaux du soir balayent déjà assez le sujet avec des reportages courts sur la Grèce. Lors de notre rencontre, Jan Rofekamp préparait ses stratégies de vente pour le MIPDoc de Cannes (chaque année à la fin du mois de mars), grand rendez-vous pour les professionnels du documentaire. Il devait notamment y  rencontrer les responsables de TV Ontario et les acheteurs des Grands Reportages de RDI Radio-Canada. Selon lui, la facture visuelle d'un film tel que Krisis aussi bien que son approche plus en phase avec les réalités quotidiennes des Grecs devraient faire toute la différence, et c'est bien sur ces points qu'il espère convaincre.

KRISIS

L'EFFET DOCVILLE

Treize films de 45 minutes chacun forment la série Docville, initiative récemment lancée par la Hellenic Broadcasting Corp. Le concept partage des affinités avec le projet « The Prism », ayant ici pour mot d'ordre la vie urbaine grecque mise à l'épreuve par les boulversements sociaux en cours. Il est question de la crise, encore et toujours. Or, dans le cas présent, les cinéastes impliqués s'interdisent toute forme d'intervention, ni commentaire ni même des interviews avec les habitants. Chaque épisode a pour titre une adresse. Le pilote prend pour décor le 280 Constantinople St., Thessaloniki, un cabaret où les danseuses peinent à sauvegarder leur condition déjà ébranlée.

Mais c'est 173 Alexandras Ave., Athens, également connu sous le titre 100, qui se démarque le plus de ses congénères. Dans la capitale grecque, le 100 est le numéro composé pour faire appel aux services de police. Le réalisateur Gerasimos Rigas plante sa caméra dans les locaux de la police et n'en sort jamais - si ce n'est que pour filmer le bâtiment de l'extérieur à quelques rares occasions. Le format de durée dépasse celui imposé aux autres épisodes, intensifiant cette impression d'histoire sans fin se déroulant sous les yeux du spectateur. Les agents standardistes, en uniforme, répondent inlassablement aux appels des citadins en détresse, que nous entendons en arrière-plan. Un tel vient d'être cambriolé, un autre s'informe sur les rues bloquées par les manifestants. Une femme vient d'être le témoin d'un crime, un homme cherche son père disparu depuis des jours. A priori, rien d'inhabituel pour les agents à ceci près que nous sommes en 2011 et que quelque chose dans la voix des Athéniens trahit une anxiété généralisée. 100 offre une rare description des victimes de la crise, car exclusivement sonore. Plus que jamais, le film fait appel au spectateur qui, travaillant à partir des images habituellement répandues (celles imposées par les médias généralistes), va devoir se figurer de nouveaux visages, assembler d'autres réalités, plus nuancées.

Le sencond niveau sur lequel se concentre le récit est celui des standardistes qui sont là, par contre, présentées face caméra. La plupart sont d'ailleurs des femmes : devant rester impassible, elles reçoivent les informations, parfois les plus terribles, et ont pour mission de les transmettre à leurs gradés, généralement des hommes qui seront en charge de mobiliser les équipes de terrain. Manifestement, Gerasimos Rigas, lorsqu'il s'y attendait le moins, a saisi un état de fait qui en dit long sur les moeurs du pays vis-à-vis du statut de la femme. Ce n'est pas le sujet, mais le sous-texte prend toute sa valeur quand les gradés, devant faire face à des situations très critiques, perdent très vite leur sang-froid et accourrent dans tous les sens pour trouver une solution. Or, pendant ce temps, les policières doivent déjà prendre un nouvel appel.

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Article publié le 3 avril 2012.
 

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