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RIDM 2018 : 3ème partie

Par Claire-Amélie Martinant, Anne Marie Piette et Olivier Thibodeau

A LITTLE WISDOM
Yugi Kang  |  Canada/Népal/Chine  |  2018  |  92 minutes  |  Compétition nationale

Rarement l’occasion d’observer la vie intra-muros d’un monastère bouddhiste se présente à nous d’une façon si intime, si minutieusement filmée dans les détails du quotidien, tout en y réservant quelques bribes de mystère. Le gong annonçant le lever retentit, les visages encore bouffis de la nuit qui vient de s’écouler, peinent à s’éveiller. Il est temps de se défaire des couvertures si douillettes et de braver la fraîcheur de la chambre pour s’habiller les yeux encore à moitié fermés. Vite, il faut se dépêcher pour ne pas être en retard pour le chant de prières matinales. Hopakuli, qui vient tout juste d’avoir cinq ans, éprouve quelques difficultés et réticences à suivre le rythme imposé par la communauté religieuse.

Avec son frère Chorten, un peu plus vieux, ils ont été placés là, par leur maman qui les a laissés entre les murs du train-train monastique tibétain qui pourvoit à leur éducation, leur offre un toit et de la nourriture, comme à quelques vingt autres novices qui y séjournent pour un temps indéterminé. Certains accéderont au statut de moine, d’autres repartiront peut-être un jour. La plupart de ces enfants n’ont en réalité nulle part d’autre où aller. La structure accueillante a ainsi vocation à leur enseigner les rudiments de la vie religieuse par différentes pratiques et à les doter d’outils pour mieux se débrouiller dans la vie : vérifier qu’il reste du gaz dans la bouteille, découper les légumes, cuisiner les repas à tour de rôle, ranger ses habits dans le placard de la chambre, dépoussiérer les escaliers et faire briller les sols carrelés du monastère tout en apprenant l’anglais.

Ces enfants soumis à un emploi du temps bien rempli s’échappent de leur enceinte holistique, protectrice, en s’inventant d’autres mondes. Ils regardent avec avidité des vidéos sur les réseaux sociaux, se lancent mutuellement des défis, grimpent aux arbres avec désinvolture et rêvent d’incarner des super-héros... Ils se chamaillent, se moquent continuellement les uns des autres, et parfois en viennent à la violence et se rouent de coups. La cinéaste Yuqi Kang, qui a vécu avec eux plus d’un an, s’est d’ailleurs retrouvée face au dilemme d’intervenir ou non. Un adulte ne devrait-il pas servir de modèle à un enfant qui en a besoin ?

Il y a cette impression, omniprésente et flottante, que malgré la routine instaurée par les responsabilités de groupe, ces orphelins sont livrés à eux-mêmes et cherchent désespérément quelqu’un à aimer afin d'être chéri en retour. Hopakuli attire toujours l’attention sur lui et s’adonne, avec un certain professionnalisme, à l'exécution de toutes les bêtises possibles, faisant de lui un parfait bouc émissaire. Ses aînés lui indiquent comment mieux se comporter mais ce n’est pas de ça qu’il a besoin… Chorten, quant à lui, tente vainement d’accumuler ce qu’il peut de chaleur maternelle en appelant sa maman grâce à son cellulaire, elle qu’il n’a pas vue depuis plusieurs années et dont le souvenir s’estompe au point que ses traits s’effacent de sa mémoire. En tissant des liens forts avec ces enfants, Yuqi Kang relate une réalité qui va à l’encontre de celle communément véhiculée par les médias autour des temples bouddhistes comme étant un lieu de paix, d’amour et de bonheur. Dans cette communauté, ces rejetons s’expriment par la violence à défaut d’avoir d’autres références ou outils, aspirent à un monde meilleur à l’extérieur, parlent des filles avec le même enivrement et regardent probablement les mêmes vidéos circulant sur internet que n’importe quel jeune de leur âge. Les têtes se joignent les unes contre les autres au-dessus du cellulaire qui diffuse de l’entertainment. La caméra assure le contact privilégié avec l’autre, discrètement, avec douceur et fascination dans un respect pour les émotions, une écoute débordante, comme un réceptacle pour les états d’âme. Les teintes naturellement joyeuses des statues et des ornements, les orangés des habits tirant sur le marron ou le jaune ainsi que la brume attenante à la forêt qui entoure la bâtisse, gorgent les lieux d’une mysticité apparente et unique, captée avec hypnotisme par la lentille de la réalisatrice. (Claire-Amélie Martinant)


BEAUTIFUL THINGS
Federico Biasin  |  Italie  |  2017  |  96 minutes  |  La bête humaine

L’absolue brillance de ce généreux ovni, planant quelque part entre le documentaire télévisuel, la science-fiction et le film musical tient moins à la nouveauté qu’à l’incroyable intelligence cinéphilique de sa démarche. En effet, rares sont les films qui amalgament avec un tel doigté la beauté lyrique de la composition visuelle, l’art synthétique de l’entrevue, le potentiel opératique du parallélisme son-image et le pouvoir pamphlétaire d’un regard lucide posé sur le réel. Le sens exacerbé de l’image et du rythme que possèdent les deux réalisateurs s’allient ainsi à une volonté politique ostentatoire dans la confection d’un hallucinant spectacle populaire, un spectacle qui ne se contente pas que d’évoquer la trilogie des Qatsi de Godfrey Reggio, mais la transcende effectivement, grâce à l’apport inestimable de la parole ouvrière, qui en plus de nourrir l’idée d’un establishment capitaliste né de l’esclavage prolétaire, permet de tisser de magnifiques ponts vocorythmiques entre les différents intervenants, contribuant ainsi intégralement à l’enlevante et singulière symphonie audiovisuelle du film.

Divisé en quatre chapitres distincts détaillant le parcours de nos objets domestiques, de l’exploitation des matières premières nécessaires à leur confection (« Petroleum ») jusqu’à leur destruction ultime (« Ashes »), en passant par le transport (« Cargo ») et la phase de tests (« Measure »), le film repose sur une structure métrique simplissime, mais parfaitement adaptée à la logique musicale de l’ensemble. Chacun des chapitres s’ouvre ainsi avec un travelling inquisiteur au sein d’un espace domestique encombré, lors duquel la caméra filme nonchalamment les nombreux objets (mais aussi les filles nues) qui s’y trouvent, le tout suivi d’un intertitre didactique, mais perspicace, sur le sujet d’étude à venir. Or, bien que les quatre séquences liminales recèlent déjà un certain génie visuel et discursif, c’est dans les « entrevues » subséquentes que bat le cœur de l’œuvre, pourvoyant à la cinématographie mondiale de l’année 2017 certaines de ses plus mémorables séquences. D’abord, on observe les errances d’un travailleur esseulé dans les champs pétrolifères du désert étasunien, au milieu des pompes et des trains de marchandises qui se dédoublent en ballerines titanesques, puis celles d’autres travailleurs esseulés dans des paysages de plus en plus étranges : ceux des navires-cargos, des chambres anéchoïques et des usines d’incinération avec récupération d’énergie. De deux choses l’une, on évoque ainsi de façon flagrante et esthétique la solitude des gens tapis derrière nos objets, sources anonymes d’un confort domestique que nous tenons tous pour acquises. Mais on pourvoit surtout le spectacle inédit et hypnotique de lieux de transit insoupçonnés, filmés ici comme autant de panoramas extra-terrestres, intégrés à une structure symphonique d’autant plus envoûtante que le lexique visuel associé oscille dès lors entre prosaïsme sociologique et esthétisme futuriste, concrétisant ainsi progressivement la nature singulière et mémorable de ce chef-d’œuvre contemporain, film-culte en devenir et incontournable exemple du nouveau cinéma documentaire mondial. (Olivier Thibodeau)

 

BIIDAABAN : PREMIÈRE LUEUR
Lisa Jackson, Mathew Borrett et Jam3  |  Canada  |  2018  |  7 minutes  |  UXDOC

Quelle idée ingénieuse que de mettre en avant, à travers la réalité virtuelle, les croyances des peuples autochtones pour sensibiliser les Torontois, les Canadiens, les citoyens de ce monde, sur l’importance de vivre en harmonie avec la nature ! Voilà une association qui prend tout son sens à l’heure où le combat contre le réchauffement climatique est en plein essor. Et si les Canadiens reconnaissaient enfin cet apport et considéraient l’ouverture proposée par cette vision symbiotique des Premières Nations ? Dans un Toronto futuriste — et insistons bien là-dessus —, dans un avenir à l’issue positive, le film nous invite à visiter la version très plausible d’une évolution des villes vers un environnement sain, prônant le bien-être de ses habitants. Vidées de leur contenu astringent et de leur substance toxique — le bruit, la pollution, l’effervescence, la consommation, la promiscuité —, les quartiers assortis de leurs gratte-ciels se métamorphosent sous une autre topographie et envisagent une tout autre utilité en se réconciliant avec leur terre d’origine. Ainsi Toronto se souvient du nom de son territoire, Tkaronto, et retourne à une vie bien plus paisible après le brouhaha causé par l’ignorance et la déresponsabilisation. Le métro, qui conserve seulement l’allure du passé, s’est vu ingénieusement remanié en un système de canaux par lesquels les résidents se déplacent en canot ; la place Nathan-Phillips, si populaire, s’est vue inondée et désertée, avec seules quelques chaises et tables fantômes qui subsistent ; les arbres, dans leur élévation majestueuse, ont quant à eux pignon sur rue, s’insérant parmi les blocs de béton et envahissant les édifices couverts de cultures qui s’épanouissent sur les toits. Tout semble paisible et homogène. Les textes des Wendats, des Kanien’kehá:ka (Mohawks) et des Anichinabés (Ojibwés) apparaissent et disparaissent dans les airs — tels les esprits qui furtivement nous signifient leur présence dans le bleu de la nuit — et nous enseignent, nous éveillent à la conscience des peuples premiers. En soi, l’exercice est remarquablement bien réussi tout en étant fortement inspirant face à un avenir trop souvent décrié et qui ne nous permet que d'envisager le pire. Il est cependant regrettable que nous ne puissions pas explorer de plus belle les mutations de la ville, visiter les quartiers pour en constater l’évolution, rencontrer les êtres humains du prochain siècle qui, malgré leurs traces, restent pourtant invisibles dans le film. Bidaaban envisage le meilleur en nous laissant sur notre faim. Y aura-t-il une suite à ces beaux déploiements ? Et est-ce que la parole écologiste des autochtones pourrait être entendue jusque dans le monde réel ? (Claire-Amélie Martinant)

 

CLOSING TIME
Nicole Vögele  |  Suisse/Allemagne  |  2018  |  116 minutes  |  Compétition internationale

Closing Time est rempli de jolies vignettes du Taipei nocturne, dressant un portrait éclaté, mais sensible, de ce monde légèrement décalé du nôtre, où les enceintes béantes des commerces offrent généreusement à l’œil scrutateur le spectacle de leur contenu. Le problème, c’est que ces images ne transcendent que très rarement la dimension principalement touristique de l’entreprise, produite au demeurant par de seules compagnies européennes. Le film semble ainsi émaner de, et servir exclusivement, la curiosité spontanée du regard occidental, avide de découvrir ce qui peut bien se cacher derrière les portes coulissantes des petits stands sis dans les rues achalandées de la capitale taïwanaise. Le manque d’éléments discursifs structurants réduit ainsi le film à un lassant carnet de voyage, d’où émanent heureusement certaines qualités techniques indéniables. Le montage, parfois génial, est à noter, particulièrement dans la séquence d’ouverture, où succèdent à quelques plans langoureux de paysages tempétueux le gros plan d’une soupe effervescente, pont astucieux vers l’univers appétissant de la restauration nocturne, lequel sert pour le spectateur de point d’ancrage liminal. Malheureusement, plutôt que de s’attarder à cet univers, comme pouvait nous laisser croire le synopsis du film, Vögele digresse ensuite et zigzague entre les lieux types d’une Asie stéréotypée : les grands marchés traversés de mille scooters, les dojos, les restos de congee et de saumon frit, les maisons de jeux, les bars de karaoké, arpentés ici trois fois dans une orgie de vocalisations torturantes, et les parcs publics où à l’aurore les vieilles femmes font leurs exercices de tai-chi. C’est beau à regarder, notamment grâce à une composition photographique avide de détails pittoresques, mais ça ressemble parfois trop à un album de photos statiques pour justifier le format filmique, surtout que les interventions des sujets suppléent rarement une véritable profondeur aux images. Ce n’est donc finalement que dans le rythme anesthésiant du noctambulisme que le film se mue en expérience sensorielle véritable. Dans les plans de rues désertes notamment et ceux d’espaces évidés, bref dans le spectacle de l’absence et de la solitude, ainsi que des manifestations sonores de celles-ci : le sacro-saint silence urbain surtout, mais aussi le clapotis narcotique de la pluie. Cette qualité sensuelle s’avère pourtant inconsistante avec le spectacle prosaïque de la routine ouvrière, de sorte que le film se retrouve vite coincé dans une sorte d’impasse représentationnelle. Trop concret pour prétendre à l’impressionnisme et trop superficiel pour prétendre à la sociologie, celui-ci se révèle finalement d’une minceur irrémédiable, un peu comme une carte postale de la Ville des azalées… trouvée dans un présentoir rotatif au milieu de Zurich. (Olivier Thibodeau)

 

EMPTY METAL
Adam Khalil et Bayley Sweitzer  |  États-Unis  |  2018  |  84 minutes  |  Compétition internationale

Il y a de quoi laisser perplexe, dans la nature même de cette satire déjantée de l’Amérique contemporaine, mais surtout dans sa sélection pour la compétition officielle d’un festival de films documentaires. Empty Metal, ainsi intitulé en référence à la vacuité (morale) des drones, si prisés par l’administration du faux philanthrope Barack Obama, est un film de fiction dans le sens le plus strict du terme, un film où trois musiciens punks sont embrigadés par un rasta et une vieille autochtone télépathes afin de procéder à l’exécution de trois flics meurtriers, des flics réels peut-on croire, étant donné le recours perceptible des auteurs à des extraits d’entrevue avec quelques-uns de ces prêtres du massacre. Est-ce là que réside le caractère documentaire de l’œuvre ? Dans l'utilisation de quelques documents d’archives, accessoires à la mise en contexte du récit ? Ou est-ce ailleurs ? Dans l’étrange vraisemblance des personnages, peut-être, qui malgré leurs incroyables excentricités évoquent parfaitement les pathologies psychologiques de la nation : la paranoïa sécuritaire notamment, et les fantasmes de fin du monde.

La marmite bouillonne et elle nourrit les âmes révoltées. Voici du moins le leitmotiv pourvu par le plan d’ouverture de l’œuvre, un plan magnifique et mystérieux où une main désincarnée lève le couvercle posé sur une casserole remplie de soupe bouillante. En effet, la soupe constitue ici le trait d’union entre les électrons libres serpentant dans la diégèse ; entre la novice et son maître rasta, exalté et extraterrestre ; entre ce dernier et sa complice autochtone, ex-activiste devenue mécène du crime ; entre cette dernière et le mystérieux Aldo Mule, individu élusif caché derrière la personne légale d’Aldo Mule et son fils, une sorte de milicien thanatophile, responsable d’un groupe d’autodéfense anti-gouvernemental. La soupe, comme la paranoïa et le désir de révolte, traits communs de ces mêmes personnages, dont les parcours mêlés, de façon souvent incongrue et surprenante, créent ici un nœud de paranoïa inextricable, justifié bien sûr, puisque le gouvernement « sait tout » et se révèle toujours prêt, via ses oisillons meurtriers, à vaporiser ses adversaires. Paradoxalement, on ironise ainsi à souhait sur les dispositions extrêmes des protagonistes en même temps qu’on justifie ces dernières par le spectacle d’une surveillance gouvernementale exacerbée (incarnée par les plans de drones eux-mêmes, lors desquels on entend la voix des agents de renseignements sis anonymement derrière la caméra). La représentation de la violence procède d’ailleurs d’une méprise semblable, puisqu’elle est simultanément décriée (dans le ridicule des miliciens, mais aussi celle des flics meurtriers), puis décrite comme une sorte de nécessité révolutionnaire absolue. Or, la notion de paradoxe n’est pas improductive ici, puisqu’elle contribue d’autant mieux à la raillerie d’une nation schizoïde, justifiant au demeurant la nature schizoïde et délicieuse de la mise en scène.

Il y a quelque chose de fascinant et d’hypnotique dans Empty Metal, quelque chose qui tient à la fois du courant de conscience et de la parodie sociale, protubérante dans la surenchère des sources et des supports imagiers, ainsi que dans l’escamotage constant des degrés de séparation entre les personnages, procédés assimilables simultanément à une critique de l’éclatement médiatique post-moderne et aux velléités ludiques des auteurs. En effet, il importe ici principalement pour le spectateur de se prendre au jeu que ceux-ci proposent, mais surtout de réaliser qu’il s’agit bel et bien d’un jeu, bref d’une création artificielle de sens, et donc d’une fiction à ne pas confondre avec la capture du réel. Et si l’ironie régnante (et grossièrement étasunienne), les échanges en champ-contrechamp minutieusement réglés, les chevauchements sonores, l’usage de la télépathie, la composition pittoresque et thématique des plans, les effets de montage surréalistes, les raccords subjectifs et la structure narrative héritée du thriller ne vous ont pas convaincus, il reste toujours la mention d’usage à la fin du générique, cette fameuse admission de facticité qui résonne ici sourdement, puisqu’en vérité, toute ressemblance entre les personnages diégétiques et des personnes réelles n’est pas fortuite, mais travaillée, d’une façon absurde certes, mais néanmoins garante de l’efficacité du propos. (Olivier Thibodeau)

 

HALE COUNTY THIS MORNING, THIS EVENING
RaMell Ross  |  États-Unis  |  2018  |  76 minutes  |  Compétition internationale

RaMell Ross se destinait à être athlète professionnel de basketball avant qu’une série de blessures et plusieurs interventions chirurgicales ne viennent mettre fin à son rêve de rejoindre la NBA. Photographe amateur après des études en sociologie, littérature anglaise, et politique, ses images sont repérées par la chaîne de télévision sportive américaine ESPN, et ses impressions grand format contribuent par la suite à asseoir sa carrière de photographe. Son œil photographique marque indéniablement son approche de documentariste. Arrivé en 2009 dans la « Black Belt » pour y enseigner la photographie et le basketball,  une zone géographique du sud des États-Unis nommée d’après sa forte concentration de population noire et de vertisols , c’est au cœur de Dixie, dans le comté de Hale, en Alabama, que Ross signe un premier long-métrage empirique, intimiste, délicat, et poétique. Prix spécial du jury du Festival du film de Sundance, Hale County This Morning, This Evening capte avec langueur et sensibilité les quotidiens de Daniel Collins et Quincy Bryant, deux jeunes hommes afro-américains, l’un étudiant à l’Université Selma, l’autre père de famille, dans leur environnement et communauté. Hymne à l’Alabama, et à ses habitants. Images tournées au jour le jour, sans presse, sur cinq années, elles rompent avec les stéréotypes longuement réchauffés d’un automatique et spécifique déclin rural, aux problèmes sociaux, et de chômage, exhortant trop souvent au passé d’exploitation et d’esclavage. L’ambiance du film exprime aussi bien par la bande l’étau sociétal d’une certaine résistance au changement à travers le temps, d’un racisme ordinaire persistant auquel l’histoire et le cinéma nous ont bien souvent habitués. Des images d’archives glanées, dont certaines de l’humoriste de Vaudeville bahaméen Bert Williams, suffisent à exprimer beaucoup de non-dits. Williams, dont la vraie personnalité restait à l’époque accroupie derrière un black face plus noir que noir, était prisonnier d'un état de postiche, d'un costume qui chante des chansons et qui raconte des histoires. 

La caméra de Ross cadre avec naturel le cours des choses, l’état actuel, dans tous les sens du terme. La vie courante, faite d’écueils, et d’espoirs. Observant ses sujets techniquement et essentiellement « à pleine ouverture », mais s’évertuant à ne pas « encadrer » ni à prédéterminer une réalité rectifiée. Interrogeant l’orbite des rêves de citoyens laissés historiquement sans voix, le film redéfinit quelque peu l’histoire de sa géographie, de cet accent reconnaissable, à couper au couteau. Sa direction photo s’épanouit dans les flous d’arrière et d’avant-plan, élabore un langage indifférent aux standards du cinéma, et nous offre des images d’une beauté dépouillée, parfois dans des conditions de faible luminosité, dans un cheminement immersif, invitant à l’interprétation, fait d’instants croqués de moiteur, d’ombres et de lumière qui restent imprégnés sur notre rétine. Comme cette femme assise sur sa véranda, une tapette à mouches sur la cuisse ; ces raccords visuels entre gouttes de transpiration et gouttes de pluie ; ce long plan du fils de Quincy qui va et vient, d’une pièce à l’autre, d’abord avec le charme et l’énergie de la petite enfance, puis progressivement avec une inquiétante et aliénante constance. Il existe dans le film une intention double, faite d’un regard large sur le comté et ses habitants, et de moments de vie des deux protagonistes ciblés. Ces trajectoires parallèles peinent parfois à se rencontrer, mais pourtant le rythme patient, attentif aux détails, créé des points de contact intéressants, mixant de part et d’autre des instants plus vindicatifs, bouillants, libres, expérimentaux, à ses assises officielles. Le documentaire, qui mentionne fièrement Apichatpong Weerasethakul à son générique, et le crédite à titre de conseiller créatif, a remporté le Grand Prix de la Compétition internationale longs métrages de cette édition 2018 des RIDM. (Anne Marie Piette)

 

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Premières armes de Jean François Caissy

1ère PARTIE
(Becoming Animal, Behave, Hill of Pleasure, Premières solitudes)

2ème PARTIE
(Les Coasters, Des histoires inventées, Extinction, Yours in Sisterhood)

Les âmes mortes de Wang Bing

The Big House de Kazuhiro Soda

3ème PARTIE
(A Little Wisdom, Beautiful Things, Biidaaban : Première lueur,
Closing Time, Empty Metal, Hale County This Morning, This Evening)

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Article publié le 20 novembre 2018.
 

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