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Festival Fantasia 2017 : Jours 2-3

Par La rédaction



A GHOST STORY

David Lowery  |  États-Unis  |  2017  |  92 minutes  |  Camera Lucida

C’est d’abord le format même du film qui étonne et retient l’attention : ce ratio 4:3 aux coins arrondis, qui rappelle le cinéma d’une autre époque mais aussi ces images s’accumulant sur Instagram pour former une constellation d’instantanés qui sont déjà des souvenirs en devenir. Comme si l’œuvre, d’emblée, cherchait à créer un effet de distanciation à travers ces images — dont on pourrait dire qu’elles possèdent la texture étrangement feutrée d’un passé qui tente de survivre à l’érosion. Réflexion sensible sur le passage du temps mais surtout sur la nostalgie engendrée par son écoulement, A Ghost Story se déroule dans une sorte de mémoire à ciel ouvert — le film de David Lowery suivant un spectre qui, sous son drap blanc, erre dans la maison qu’il a habitée de son vivant. À partir de cette prémisse simple, le réalisateur d’Ain't Them Bodies Saint (2013) et de Pete’s Dragon (2016) propose une œuvre de genre audacieuse qui détourne complètement les conventions du film de maison hantée — racontant son récit de plus en plus fragmenté du point de vue d’un lieu qui verra au final passer une succession d’occupants. D’une élégante simplicité, l’ensemble invite progressivement le spectateur à s’abandonner au vertige du vide, son discours sur le deuil personnel se transformant tout naturellement en méditation universelle sur la disparition, la fragilité du réel. (Alexandre Fontaine Rousseau)
 



THE HONOR FARM
Karen Skloss  |  États-Unis  |  2017  |  75 minutes  |  Camera Lucida

Le point de départ est connu : préparation pour le bal, soirée arrosée, finale avortée. Mais le point d’arrivée, lui, demeure encore mystérieux. Quand deux filles déçues par leurs cavaliers avinés décident d’en suivre d’autres à bord d’un corbillard (rien de moins !), pour  se rendre dans une prison abandonnée — et que l’on dit aussi hantée — dissimulée au fin fond des bois, le champ des possibles reste entièrement à défricher. Là, les ados se rencontrent, se présentent, font du mush et font connaissance, se cruisent, se repoussent, se rapprochent, s’ouvrent, se révèlent, se baignent, puis explorent les lieux, se racontent des histoires, s’inquiètent de ce qu’ils découvrent. On assiste alors à des scènes dont on doute — tout comme les personnages d’ailleurs — qu’elles soient réelles : dans l’une des salles désaffectées, un dentiste s’apprête à sacrifier un blanc petit agneau devant une femme vêtue de noir visiblement amochée qu’un barbu en chemise hawaïenne semble vouloir violer, le tout alors qu’on se coiffe tour à tour d’un crâne de cervidé. Cette messe noire a-t-elle réellement lieu, est-elle le fruit de leur imagination épouvantée, incarne-t-elle leurs désirs les plus enfouis, sourd-elle de leur inconscient le plus trouble, est-elle le résultat de ces champignons hallucinogènes, n’est-elle qu’une métaphore savamment orchestrée par la réalisatrice ? « On ne fait plus de rituel aujourd’hui » lancera l’un. Ce à quoi l’autre demandera : « Et le bal, ce n’est pas un rituel ? » Dès lors, on peut s’ingénier à décoder les symboles qu’égrainent la mise en scène : la robe de bal émeraude qui se fond avec le sac de couchage (et le préservatif également) dans lequel Lucy aura sa première relation sexuelle — son apparition, la nuit, au milieu du lac, dans un halo de lumière, rappelle La Naissance de Venus de Botticelli — la chute d’eau cristalline, le frêle agnelet, la pièce baignée de blanc qui évoquent la pureté, l’innocence perdue, etc. Mais ce jeu nous semble vain quand au matin, notre équipée sort de cette sombre et étouffante forêt pour se retrouver sur un vaste et lumineux chantier. « Je croyais que nous étions au fond de la forêt » s’étonnera-t-on. À partir de ce moment, ce chantier à ciel ouvert couvert de sable et de soleil, ce début de civilisation, cette nature déflorée, cette image si puissante (pour preuve : elle reste tout au long du générique, alors que l’on regarde la bande s’éloigner candidement à l’horizon), réveille en nous de puissants affects : on est (comme les personnages eux-mêmes, sans doute) à la fois soulagé et triste que le cauchemar — vrai, pas vrai, réel ou imaginé, mais pendant lequel on a connu l’amour — soit fini. Cette finale, pour laquelle tout le film semble avoir été réalisé, éveille en nous ces soirées au lendemain desquelles on s’est demandé si elles s’étaient vraiment produites. Et puis, on se dit que la réponse à l’énigme posée par cette femme à tête de cerf — « Qu’est-ce qui n’a ni début, ni milieu, ni fin ? » — n’est pas un beigne… mais peut-être le film lui-même, qui prend sa source dans la multiplicité de nos expériences personnelles et qui permet à chacun d’entre nous d’y injecter ensuite toutes les interprétations possibles. (Jean-Marc Limoges)




MUSEUM
Keishi Otomo  |  Japon  |  2016  |  132 minutes
 
Un dingue se déguise en batracien pour zigouiller à la queue leu leu ses victimes, toujours la nuit, sous la flotte. De l’une à l’autre, un lien tranquillement se tisse : ils ont tous été membres du jury ayant anciennement condamné un homme pour un meurtre sordide. Est-ce lui qui, sorti de prison, s’amuse ainsi à assouvir sa vengeance ? Impossible ! Il s’est suicidé dans sa cellule (ce qui semble déjà un peu louche). Non. C’est un réel malade qui choqué d’avoir vu attribué à un autre — injustement condamné, donc — un meurtre qu’il qualifie d’« œuvre d’art », entreprend de garnir son petit musée des horreurs (d’où le titre) en intentant son propre procès — avec ses propres condamnations — à l’ensemble de ses jurés qu’il empaille par la suite. La trame est déjà bien ténue : qu’a donc fait l’innocent pour qu’il soit ainsi traîné en cour ? Pourquoi le coupable a-t-il commis son meurtre ? Lorsqu’on apprend que la femme du flic qui mène l’enquête fait également partie du jury, ce film d’homme-grenouille commence à se lézarder. Puis quand on nous explique à coup de flash-backs inutiles comment ce flic est un bien mauvais mari et piètre père, et que c’est pour cette raison qu’il devient une cible, on a envie de tirer la langue (et de gober une mouche au passage).  

Il y a trop de clichés dans ce film pour nous permettre de l’apprécier pleinement. Trop de retournements improbables. Trop de hasards compromettants. Trop de moments éculés. Il y a trop de bons sentiments aussi. Trop de moments cheesy. Trop de morale même : les gars, aimez votre femme et vos enfants… et ne vous tuez pas trop au boulot, sinon la grenouille vous sautera dessus. Au reste, ce tueur habite une trop jolie piaule que traversent trop de sombres corridors et qui cachent trop de machines à torture et de caméras vidéo — infinité de recoins et panoplie de gadgets qui auraient de quoi faire pâlir de jalousie Jigsaw. Le flic est aussi trop lent à réagir : devant le tueur qui laisse tomber son bras droit du haut d’un immeuble, il préfère lui regarder la cervelle s’écouler sur le bitume plutôt que de régler le compte à son meurtrier qui est à portée de main. Il y a trop de flics au même moment dans les toilettes. Il y a trop de gens — non mais, vraiment beaucoup trop — qui marchent dehors par les jours de pluie. Il y a trop de coups de force narratifs : un jeune frère et une jeune sœur, témoins du carnage de leurs parents deviennent respectivement, victime d’une maladie rare de peau et chirurgien spécialisé dans le traitement de cette même maladie. Et puis, quand on apprend à la toute fin que cette douloureuse maladie est psychosomatique, on a envie de bondir dans la douche… et de se faire trucider à coups de couteau. (Jean-Marc Limoges)



PRÉSENTATION
JOUR 1
(The Vilainess, JoJo's Bizarre Adventure: Diamond is Unbreakable – Chapter 1,
Super Dark Times)

JOURS 2-3
(A Ghost Story, The Honor Farm, Museum)

JOURS 4-5
(Animals, Brigsby Bear, Confidential Assignment, Liberation Day, My Friend Dahmer)

JOURS 6-7
(Bitch, The Little Hours, Origami, Radius, Poor Agnes,
Valerian and the City of a Thousand Planets)

JOURS 8-10
(78 / 52, The H-Man, House of the Disappeared,
The Night of the Virgin, The Senior Class)

JOURS 13-15
(Good Time, King Cohen, The Laplace's Demon, 
Most Beautiful Island)

JOURS 16-19
(68 Kill,  L'ange et la femme, Fabricated City, Mayhem,
The Tokyo Night Sky is Always the Densest Shade of Blue, Tiger Girl)

ENTREVUE AVEC LARRY COHEN
JOURS 20-21
(Bushwick, Fritz Lang, Geek Girls, Tragedy Girls)

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Article publié le 17 juillet 2017.
 

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