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Festival des Films du Monde 2011 : Bilan

Par Mathieu Li-Goyette
Bombardé de tous bords par des attaques (parfois justifiées, parfois hypocrites) de la part de la grande sphère médiatique montréalaise, le Festival des Films du Monde a encore perdu des plumes cette année : une ouverture de festival avec une copie de travail du dernier Forcier (cela n'étant pas la faute de la production, mais bien du festival qui aurait dû cherché à sécuriser une copie bien avant), l'égarement entre deux fourgonnettes du dernier film de Jafar Panahi, des conférences de presse à moitié vides, des relations houleuses avec un personnel qui ne savait pas trop quoi dire aux journalistes et une programmation fourre-tout qui aura de nouveau calmé les ardeurs des nouveaux venus comme des vétérans. Le grand drame de l'histoire, c'est qu'une fois de plus, ce sont les films - fameuses « vedettes » du festival comme le soulignait tant le « parrain » Serge Losique - qui ont été blessés par cette mauvaise aura qui auréolait les installations grandiloquentes surplombant la Place des Festivals du centre-ville. Voyons même cette page « programmation » qui n'a jamais été mise à jour et qui ne l'est toujours pas à l'heure qu'il est. Pendant que le Festival Fantasia se dote d'une application iPhone, le FFM traîne encore de la patte avec un site bien trop vieux pour le budget étatique faramineux dont il bénéficie chaque année.

DAVID : Prix du jury Oecuménique

Mais rangeons le couteau. Comment se portent les cinémas nationaux? Comment se porte la Grèce à travers le film Fish n' Chips? Quelle est la nouvelle trouvaille de Riklis? Qu'est-ce que Godard a encore a nous dire pour que l'on décide d'en faire un film? Le Japon nous parlerait-il déjà du tsunami? Le Festival des Films du Monde a l'avantage de répondre à de nombreuses questions - les plus importantes - et d'offrir un portrait qui nous apparaît plutôt juste de la production mondiale. Loin des paradis cinéphiliques de l'auteurisme cannois, le FFM nous donne à voir le monde à travers des oeuvres qui n'auraient autrement pas la chance d'être projetées à Montréal. Cette année tout particulièrement, c'est le questionnement identitaire qui fut à l'honneur ou, plus précisément, l'état de l'identité nationale à l'époque de l'invasion des télécommunications et de la chute des frontières face à l'émigration.

Comment s'en sort David le musulman dans une école juive qu'il a infiltrée dans Brooklyn? Dans quel état le héros de Fish n' Chips retrouve-t-il sa Chypre natale? Comment se vit le retour aux sources d'un Juif allemand émigré en Israël alors qu'il est harcelé par la presse allemande dans Playoff? Pim, jeune homosexuel, réussira-t-il à s'épanouir dans une Belgique des années 60 qui le malmènent? Ces personnages, des êtres qui errent à la recherche d'une bouée de sauvetage improbable, le FFM nous les aura présentés. Des héros déstabilisés, reclus et entourés par un monde hostile qu'ils ne sauraient reconnaître et qui n'attend qu'une chose et c'est de les dévorer : la haine entoure David, comme le Juif et Pim. Les jeunes saccagent le restaurant de Fish n' Chips tout comme les jeunes trahiront l'amitié du musulman infiltré. Confronté à un monde fait de différences charmé par le rêve d'une homogénéité internationale parfaite - la mondialisation des cultures -, la sélection du festival donnait à réflexion tout en postulant qu'il n'est pas impossible de trouver, dans le tiraillement des convictions et des croyances, un entre-deux dont les nombreux partis impliqués sortiraient tous vainqueurs. C'est le résumé d'un discours latent dans la politique du moment : c'est parce qu'on a voulu réunir les gens en dépit de leur foi et de leurs origines qu'une différenciation s'est opérée. À vivre côte à côte, ces communautés sont autant de microcosmes fascinants révélés par leurs mises en opposition si fréquentes que des lieux volatils où la moindre fuite, le moindre empiétement sur le voisin, est le cas d'une guerre morale et sociale.

FISH N' CHIPS : un film chypriote sur l'intégration

Dans un ordre d'idées plutôt semblable, quelques documentaires ont fait bonne figure. Tout d'abord, retenons ici l'excellent A Boatload of Wild Irishmen qui devrait atterrir un jour dans le supplément d'une édition toujours attendue des grands films de Robert Flaherty (Man of Aran, Louisiana Story), « père du documentaire » que l'Irlandais Mac Dara Ó'Curraidhín a analysé à la manière d'un universitaire lucide et vulgarisateur des enjeux complexes qu'entretiennent le cinéma et son réel filmé. Allant au-delà du simple document biographique, A Boatload of Wild Irishmen retraçait jusque dans les contrées les plus éloignées du Canada et de l'Irlande les descendants de Nanook et de l'homme d'Aran pour leur demander de témoigner des manipulations flagrantes de Flaherty. Que ce soit de demander à des inuits de jouer la comédie et de feindre de vivre d'une manière vieille de plus d'un siècle ou de demander à la femme de l'homme d'Aran de puer et d'être vêtue d'habits salis avant de rencontrer un haut dignitaire de la RKO à New York, le documentariste passe pour un magicien de la pire espèce, l'un de ces hommes capables de nous faire pleurer face aux vieilles manières d'antan grâce à l’assouvissement de comédiens qu'il engageait pour jouer ses mascarades. Au-delà du cinéma, le film de Ó'Curraidhín demeure d'un intérêt premier pour ceux qui s'intéresseraient à ce regard que l'on porte sur l'autre, en particulier lorsqu'il nous est géographiquement étranger. Anthropologue sans méthode, Flaherty survit, nous dit-on, au moins grâce à la poésie de ses images.

Dans cette même démarche ethnographique, le tout petit film de Josza Anjembe, Massage à la camerounaise prend des allures d’insignifiance formelle incroyable; son sujet, lui, est le plus révoltant qu'il nous ait été donné de voir depuis longtemps. En effet, derrière cette mauvaise vidéo, ces cadrages peu élégants et un manque total de rigueur, Anjembe nous dévoile au moins une face cachée du Cameroun : le repassage des seins consistant en le martèlement et à la brûlure des glandes mammaires pour éviter aux jeunes filles d'être poursuivies par les hommes. Apparemment, plus d'un quart de la population féminine en souffre et plus de la moitié des mères ont recours à cette pratique (datant à peine des années 40 et de l'exode rural ayant favorisé les déplacements dans de nouveaux territoires : les villes, nids de milles étrangers) parce qu'elles craignent de parler sexualité avec leurs filles. Luttant contre les tabous, on aurait au moins souhaité une oeuvre plus « regardable » pour les besoins d'une cause si choquante.

Marcel Ophuls et Jean-Luc Godard, la rencontre de St-Gervais

Un état du monde, un état des lieux, ne serait pas complet sans quelques mots du sage des sages, Jean-Luc Godard. L'homme qui, depuis quelques années, s'avère plus intéressant lorsqu'il parle que lorsqu'il fait des films (ou du moins, ses paroles ont plus de succès que ses films et c'est bien malheureux) avait en effet rencontré Marcel Ophuls en 2009 au théâtre St-Gervais, à Genève. De cette conversation qui faisait suite à une projection de Le chagrin et la pitié (1969), quelques moments d'anthologies ont été captés par les techniciens de Frédéric Choffat et Vincent Lowy, qui ont décidé d'en faire un film d'à peine 40 minutes. Des trucs qu'on a déjà entendus, des trucs qu'on avait envie d'entendre DE nouveau (« la politique des auteurs, c'était une erreur... parce qu'on y a oublié de mot ''politique'' ») et quelques flèches lancées d'un bord et de l'autre par deux géants du cinéma. En espérant, encore une fois, que ces quelques moments trouveront un jour le chemin de la distribution. Pour ce qui est du FFM, disons-lui à l'an prochain, en espérant que les choses se passent mieux et qu'il reprenne un peu du poil des autres bêtes qui l'entourent.

En attendant, voici le palmarès de la 35e édition du Festival des Films du Monde de Montréal :

LONGS MÉTRAGES

Grand prix des Amériques
HASTA LA VISTA de Geoffrey Enthoven (Belgique)

Grand prix spécial du jury
CHRONICLE OF MY MOTHER de Masato Harada (Japon)

Prix de la mise en scène
DER BRAND (LE FEU) de Brigitte Maria Bertele (Allemagne)

Prix d'interprétation féminine
FATEMEH MOTAMED-ARYA pour le film HERE WITHOUT ME de Bahram Tavakoli (Iran)

Prix d'interprétation masculine (ex-aequo)
BORYS SZYC pour le film KRET (LE PÈRE) de Rafael Lewandowski (Pologne)
DANNY HUSTON pour le film PLAYOFF de Eran Riklis (Israël-France)

Prix du meilleur scénario
L'ART D'AIMER d'Emmanuel Mouret, scénario d'Emmanuel Mouret (France)

Prix de la meilleure contribution artistique
TATANKA de Giuseppe Gagliardi (Italie)

Prix de l'innovation
LIFE BACK THEN de Takahisa Zeze (Japon)
 
1er prix court métrage
DANS LE CADRE de Philippe Lasry (France)

Prix du jury court métrage
NADIE TIENE LA CULPA (C'EST DE LA FAUTE À PERSONNE) de Esteban Crespo (Espagne)

Zénith d'or de la première oeuvre
IN OUR NAME de Brian Welsh (Royaume-Uni)

Zénith d'argent de la première oeuvre
NORDZEE, TEXAS de Bavo Defurne (Belgique)

Zénith de bronze de la première oeuvre
AQUI ENTRE NOS (ENTRE NOUS) de Patricia Martinez de Velasco (Mexique)

Mention spéciale du jury
UN BAISER PAPILLON de Karine Silla Perez (France)

Prix du public pour le film le plus populaire
HASTA LA VISTA de Geoffrey Enthoven (Belgique)

Prix de la Cinémathèque Québécoise pour le long métrage canadien coup de coeur du public
COTEAU ROUGE d'André Forcier (Canada)

Prix Glauber Rocha pour le meilleur film de l'Amérique latine
EL DEDO de Sergio Teubal (Argentine-Mexique)

Prix du meilleur film documentaire (ex-aequo)
LA FAMILLE DE NICKY (NICKYO RODINA) de Matej Minac (Slovaquie/République tchèque)
BITTER TASTE OF FREEDOM de Marina Goldovskaya (Suède/Russie)

Prix du meilleur court métrage canadien
OVERCAST (NUAGEUX) de Velislav Kazakov (Canada)

Prix de la FIPRESCI (Compétiton mondiale)
LE JEUDI NOIR (CZARNY CZWARTEK) d'Antoni Krauze (Pologne)

Prix de la FIPRESCI (Compétition des premières oeuvres)
NORDZEE, TEXAS de Bavo Defurne (Belgique)
 
Prix du jury oecuménique
DAVID de Joel Fendelman (U.S.A.)

Mention spéciale du jury oecuménique
HASTA LA VISTA de Geoffrey Enthoven (Belgique)

Grands prix spéciaux des Amériques
Catherine Deneuve (France)
Ginette Reno (Canada)
Victor Loewy (Canada)
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Article publié le 31 août 2011.
 

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