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War Horse (2011)
Steven Spielberg

Cheval de trop

Par Mathieu Li-Goyette
L’équitation est un sport fondamentalement bourgeois. Historiquement, du moins. À l’heure où certains voyaient dans ces chevaux une solution plus forte que les ânes ou les mains pour labourer champs et transporter leur blé, d’autres les domptaient pour courses, sauts par-dessus haies et polo. Plus que le chien ou le chat, le cheval et l’utilité qu’on en fait déterminent une caste sociale, une manière de voir la terre défraichie des champs ou la terre battue des pistes. Il en va donc du cheval comme d’un animal à deux volets : travail ou loisir. Survie ou richesse. Et il en va également ainsi du cinéaste Steven Spielberg faisant un film de chevaux, celui qui, des contes populaires de la banlieue américaine, en est rendu à filmer de riches rêves européens. Autrefois d’un derrière de boîte de céréales, son inspiration semble lui être tombée aujourd’hui d’une broderie tirée des boules à mites.

Quand le petit fermier britannique observe le jeune cheval faire ses premiers galops, l’histoire se met déjà en marche. L’adolescent rêve d’en faire un bel animal, un être épanoui tandis que d’autres souhaitent le voir aux champs et à la guerre. « Cheval de guerre », telle sera finalement sa fonction, rôle prédéterminé par le titre et qui ne sera jamais démenti; plus fort que tous les autres, il laboure la terre de la ferme comme personne, mène une charge de cavalerie comme aucun autre de ses semblables. Il est cheval guerrier et cheval fermier, cheval du pauvre et cheval du riche. Il passe de mains en mains tout au long d’un immense et long film choral éparpillé à travers l’Europe, une sorte de longue complainte « spielbergienne » sur la violence des guerres et la méchanceté toujours germanique. Ici sont ennemis ceux qui n’aiment pas les animaux et sont aimés du spectateur ceux qui compatissent avec le sort de la bête. War Horse est un film inoffensif, mais aussi insignifiant que l’on pourrait imaginer un film de chevaux, une sorte de condensé indigeste de bons sentiments et de mièvrerie à attendrir ce qui ne peut l’être que déjà trop.

Quelques dizaines de travellings avant sur crinières et autres regards-caméra venant du grand oeil numérique et globuleux de l’animal et l’on se demande déjà quel était le sujet réel de War Horse, la volonté première de l’homme qui parla bien plus de son Tintin que de la monture. Filmer une reprise de All Quiet on the Western Front (la scène au coeur des tranchées, certainement la plus réussie)? Filmer le miracle de l’amour et du courage? Une relation père-fils qui allait se résoudre avec le cheval? La panoplie de problèmes chers à Spielberg mine War Horse et trouvent ici résolution avec l’arrivée toujours fortuite de la bête. On échappe aux Allemands grâce à elle, on combat l’injustice avec ses chevauchées et l’on croit à la victoire des plus faibles (car le cheval est évidemment le moins robuste du lot) sur les plus imposants. C’est un conte de Noël pour futurs vétérinaires clichés, un film qui voit dans l’animal, comme chez Disney, la prolongation d’une personnalité anthropomorphisée plutôt que l’élégance, la majesté de sa forme et de ses élans.

Longtemps le cinéma a filmé le cheval. Des premières expériences de Muybridge au western, l’animal a servi plus que tous les autres le grand écran. Il en est son éternel compagnon sans jamais en être la vedette. Dans l’épopée westernienne, on ne pouvait guère s’y attacher, car la mort l’attendait à chaque poursuite. Il était l’accessoire du cowboy comme son Stetson et son Smith & Wesson. Mais dans le film de chevaux, il devient la prolongation des espoirs des jeunes enfants. Il est l'animal que l’on tentera de vendre ou de forcer au travail, la victime de ceux qui ont le loisir d’y voir une personne plutôt qu’un outil - la dernière séquence de War Horse montrant le cheval prendre priorité sur les soldats armés démontre bien la lubie créée autour de lui.

Alors que Béla Tarr venait de filmer dans le Cheval de Turin la gravité de la condition de l’animal dans un film où sa misère arrivait à rendre fou les hommes, Spielberg inverse le raisonnement et en fait l’étendard de la Grande Guerre, celui qui inspire les hommes sur les sentiers de la gloire. Tout comme il a pu redonner espoir à une jeune gamine française lors d’une de ses itinérances, l’animal qui aura connu tant de maîtres durant la guerre avant de retrouver le jeune fermier du premier acte porte en lui l’histoire de la fin de la vieille Europe. Ses petits sabots forcés à traîner un canon allemand dans une boue trop malcommode pour un tel armement (qui n’est pas encore motorisé) et sa confrontation face au premier des modèles de char d’assaut sont autant d’épreuves qu’il affronte dans la lente domination de la machine de l’ère industrielle sur l’animal et ses vertus de loyauté. Spielberg en vient donc là à raconter le mouvement collectif vers une nouvelle industrialisation et la perte des valeurs humaines dans le feu d’une guerre alimentée par le charbon et la poudre à canon. Sans générosité, les adversaires du cheval sont ceux qui ne comprennent pas que le salut de l’Homme passe par son appréciation de la nature et de ses créatures. Tel est le discours spielbergien dans toute son absurde simplicité : il faut faire confiance au grand ordre des choses; « la vie trouvera son chemin », disait-il dans un certain Parc jurassique.

Pour en revenir à nos chevaux, le film familial tel que Spielberg l’entend ici est des plus démodés et remonte à un temps ou Black Beauty, voire Seabiscuit, attiraient les foules. L’industrie a changé, a évolué, ai-je envie de dire, et les chevauchées épiques servies par une musique beaucoup trop appuyée de John Williams laissent entrevoir un film fait de réchauffé. Adapté d’une pièce de théâtre qui devait être bien plus intéressante (au moins quant à sa manière de mettre en scène l’animal sur les planches), War Horse échoue là où Tintin réussit : le merveilleux est ici univoquement au service de la morale. Le film est rectiligne, plat, dénué de ces aventures rocambolesques où des rebondissements demandent aux protagonistes de réévaluer la situation et leurs propres valeurs du même coup. C’est à en croire que l’oeuvre dans son ensemble est accablée d’oeillères.

Parce qu’il a décidé de faire du cheval son héros, Spielberg s’est aussi privé de la parole d’un personnage principal et a fait des êtres humains des figurants. Le cheval n’est pas E.T.. Son maître n’est pas Elliot. War Horse ressemble vaguement à ce que le cinéaste nous a déjà servi, mais avec un arrière-goût nauséabond, surfait, mal fait. Cantonné dans sa bourgeoisie du sujet, celle permettant à son récit aussi grave d’être déconstruit et infantilisé par un animal qui désensibilise et induit l’enfant (son public cible) à un univers rose bonbon où l’Allemand se glisse encore dans la peau de l’ennemi, War Horse est non seulement un échec créatif, mais aussi la preuve flagrante que les stéréotypes patriotiques et moralistes de Spielberg sont peut-être aussi répréhensibles que ce qu’il a toujours dénoncé. War Horse, malgré un certain brio technique, aura été un film de trop.
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Critique publiée le 26 décembre 2011.