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Adventures of Tintin, The (2011)
Steven Spielberg

La ligne claire, en haute définition

Par Mathieu Li-Goyette
Il fallait être bien optimiste pour n’attendre que du bon de cette première adaptation américaine des célèbres aventures du reporter d’Hergé. Steven Spielberg derrière son premier film d’animation. Steven Spielberg derrière son premier film en 3D. Steven Spielberg travaillant avec une nouvelle équipe, de nouveaux acteurs et un trio en béton armé tenant la plume du scénario (Edgar Wright, Joe Cornish et Steven Moffat). Beaucoup de promesses d’innovations et de renouveau pour un cinéaste en nette perte de vitesse, le « wonder boy » alpha qui, depuis quelques années, n’a à son nom que ses exploits passés pour se vanter et quelques coups de dés lucratifs à la production au cinéma comme à la télévision. Ceci étant dit, The Adventures of Tintin est, hors de tous doutes, le film-somme de Spielberg, celui où, pris à calculer encore plus qu’il ne pouvait le faire auparavant (l’animation demande la précision d’un guide et non le mouvement, aussi contrôlé soit-il, des corps humains), son style apparaît sous son efficacité la plus intègre, la plus fidèle à ce qu’il a déjà accompli par le passé. Sans aucune limitation technique, Spielberg a plongé dans son propre univers pour nous raconter une histoire qui éveillera autant de souvenirs de la longue carrière de Tintin que de celle du cinéaste. Sans limites, il s’approprie le petit bonhomme à la frange retroussée après en avoir bien désigné le créateur original (un générique superbe, un premier plan sur Hergé dessinant notre héros) pour ensuite en faire le prolongement d’un Indiana Jones, mais d’un Indy dans l’un des meilleurs films d’Indy. Rien de plus, rien de moins.

Le pari n’était pas mince pour autant. Car si Spielberg naviguait en terrains connus, le recyclage n’est pas son affaire et les mésaventures de son archéologue ne se confondent jamais avec celles de Tintin. Plus ludique, porté par un personnage plus sérieux, sans le machisme et le sex-appeal d’un Harrison Ford en puissance, le reporter est asexué, adulte, mais sans les problèmes d’un adulte; c’est pourquoi il est le protagoniste « spielbergien » par excellence, celui pouvant prendre part à des aventures, ayant un alibi pour s’y adonner, mais sans toutefois être pris dans le carcan d’un réalisme psychologique handicapant.

Mais ce serait oublier Haddock, le bras droit, celui qui blasphème, qui boit, qui pilote des navires, l’autre facette de Ford, mais version Han Solo cette fois. Le contrebandier, le flibustier dont le lourd passé de la Licorne et de son capitaine viendra hanter une nouvelle génération qui devra se lancer à la poursuite de son trésor. La CIA est dans les pattes. Un riche mégalomane du nom de Sakharine l’est aussi. Et pour contrer à toutes les situations dangereuses à venir, il faut plus que l’ingéniosité de Tintin, il faut la maladresse de Haddock. Utile lorsqu’il est ivre, il équilibre le récit, comme dans la bande dessinée, en lui procurant un contrepoids comique, burlesque. Son nez enflé par l’alcool et la courbe, il peut accomplir un comique de corps crédible, ce que Tintin, au nez fin et à la taille fuyante, ne peut réussir que lorsqu’il interagit avec son fidèle Milou.

Ces lignes, Spielberg les a comprises, car sans elles, son film ne marcherait pas, ce serait essoufflé à la première scène, soit celle où Hergé esquissant le Tintin-dessiné donne le portrait au Tintin-numérique. La belle idée qu’ont eu le cinéaste et son comparse Peter Jackson, c’est d’avoir conservé de la ligne claire du bédéiste belge toute la finesse et la précision, celle qui donne l’impression, même sur le grand écran, qu’un fin crayon-feutre noir, plus mince qu’un pixel, serait revenu passer sur chacun des contours du dessin, de chacun des cheveux retroussés du jeune homme. Les formes demeurent identiques, car c’est la matière elle-même qui se voit décerner toute l’attention des animateurs. La bave, la fumée, les poils, les pupilles, la poussière, la fumée, les textiles, les matériaux, ce qui, moléculairement parlant compose le film, ai-je envi de dire, est d’une exactitude parfaite, plus réaliste que le cinéma d’animation nous l’a jamais démontré. À l’opposé, le réalisme de Tintin ne passe pas nécessairement dans un réalisme des formes et des proportions. Les têtes de Dupond et Dupont sont trop rondes, la silhouette du majordome trop allongée, bref, le trait d’Hergé n’avait rien du réalisme ni de la caricature, mais bien d’un raffinement aussi précis et convaincu que ses propres phylactères, ses bulles interminables que nous voulions tous, à un moment où à un autre, sauter, mais que Spielberg rend ici avec une justesse et un excès tout juste assez prononcé pour que l’on puisse maintenant en rire.

La tempête de style explose à la mi-temps, la poursuite de l’avant-dernière séquence demeurera d’anthologie, les travellings avant méticuleux bordés par une bande sonore de John Williams sont tout ce qu’il y a de plus réconfortants dans le cinéma commercial. The Adventures of Tintin nous plonge au coeur du nuage spielbergien, ce rêve qui fonctionne si bien. Et comment! Sa compagnie, Dreamworks, c’est le rêve qui parvient à ses fins, les excès irréels où le capitaine et le vilain se battent sauvagement à coup de grues, où Tintin s’approche en apnée d’un avion ennemi comme le requin de Jaws aurait pu le faire, s’il avait eu des cheveux à la place d’un aileron. Le héros découvre dans le creux du navire un message, la promesse d’un voyage extraordinaire. Rien n’est trop éloigné de Jules Verne, d’Indiana Jones, de Close Encounters of the Third Kind, Hook, A.I., l’entrée dans le phantasme spielbergien, pour Tintin, revient à entrer dans un monde beaucoup plus rocambolesque que celui de la bande dessinée. Les acrobaties, lance-roquettes et sauvetages impossibles de Milou sont autant de situations à sens unique déjouées par un rapport complice entre la fluidité de la mise en scène et le pathos musical plaqué mur à mur.

Seule la 3D, aussi inutile que l’on pourrait l’imaginer, viendra gêner l’expérience de ceux qui voulaient y voir l’avenir d’une technologie. Image sombre, faible profondeur de champ, Spielberg a réalisé son film à l’intérieur des bornes de son style sans jamais y déroger et ne fait preuve d’aucune inventivité face à la technique tridimensionnelle qu’il n’apprécie visiblement pas autant qu’il aurait aimé nous le faire croire. Certes, la polyvalence des mouvements de caméra lui a redonné une jeunesse qu’il avait perdu depuis Catch Me If You Can, mais c’est définitivement dans ses airs d’Indiana Jones si réussi et son style visuel que Tintin révolutionne l’art de faire des films avec des ordinateurs plutôt qu’avec des caméras. Il ne semble à présent plus possible d’imaginer une bande dessinée adaptée avec élégance (car ce n’est pas qu’une question de récit, mais bien de style, le dessin formant au moins la moitié de ce qui importe dans les cases) sans une démarche de pareille aspiration tout comme la carrière de Spielberg lui-même ne pourra qu’être radicalement différente à la suite de The Adventures of Tintin. Peut-être son propre concurrent War Horse a-t-il été pensé comme l’envers de la médaille numérique, mais il est sûr que lorsqu’il est question d’émerveiller, le chien du reporter obéit davantage aux lois du divertissement que le cheval du soldat et, l’ambition du cinéaste n’ayant d’égal que ses moyens (toujours plus visibles dans une production entièrement informatisée), qu'il faudrait être dupe pour ne pas miser sur le bon animal.
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Critique publiée le 9 décembre 2011.