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Cézanne et moi (2016)
Danièle Thompson

Des diverses façons de goûter une œuvre d’art… et de rester tout de même sur sa faim

Par Jean-Marc Limoges

« Dans cette première heure de passion et d’espoir, Claude, si ravagé par le doute d’habitude, crut en son génie. »
Émile Zola, L’œuvre (1886)
 

Avant même que n’apparaisse l’image ou quelque mention écrite (fait déjà étonnant pour un film dont peinture et littérature constitueront la trame), la bande-son laisse entendre des grattages de plume sur du papier, des raclages de pinceaux sur de la toile, de profonds soupirs trahissant le travail, la recherche et la fatigue. Fiat luxTrès gros plans. Petite profondeur de champ. Montage rythmé. Alternance des lieux. Un feu crépitant dans l’âtre chauffe un salon cossu et feutré. Un soleil brillant dans le ciel chauffe un paysage bleu et doré. Pléiade d’outils (car ces artistes sont aussi des ouvriers) : encrier, plumes, tubes, pâtes, pigments, papier, couleur, pinceaux, bouquins, lorgnons, manuscrits, chevalet, torchons, saucissons, tomates, carafes, cafetières (car ces ouvriers se nourrissent aussi)… Sublime générique d’ouverture nous faisant pénétrer dans l’intimité de deux créateurs que la notoriété allait séparer.
 
À la façon des couches de peinture dont Cézanne surchargeait ses tableaux ou à la façon des couches de rédaction dont Zola alourdissait ses manuscrits, le film de Danièle Thompson nous offrirait au moins trois couches de lecture possible, trois diverses façons de goûter cette œuvre d’art, lesquelles nous laisseront toutefois un peu sur notre faim. Si le peintre ajoutait de la couleur, si Zola raturait ses phrases, il faut quant à nous gratter ce film afin d’en découvrir les successives couches qui, toujours bien ancrées, décevront cependant chaque fois. La première couche : un (double) biopic, celui du peintre et de l’écrivain. La deuxième couche : une adaptation de L’œuvre, quatorzième roman de la série des Rougon-Macquart. La troisième couche : une réflexion sur l’art et la création. On pourra lire les trois couches de cette critique (en cliquant sur les hyperliens) ou se sustenter de celle-ci, qui ira à l’essentiel. 
 
Première couche. Cézanne et moi s’annonce comme un (double) biopic : celui du peintre Paul Cézanne et de l’écrivain Émile Zola qui se sont tous deux connus au collège d’Aix-en-Provence, au sortir de l’enfance. Bien qu’issus de milieux différents — Zola, orphelin de père, vivote pauvrement avec sa mère dont il aura bientôt la charge, tandis que Cézanne grandit dans une famille que le père, directeur d’une banque où il voit déjà son fils prendre la relève, sut faire vivre aisément —, les deux étudiants, fortement liés par une sensibilité artistique hors du commun, un désir de s’affranchir, l’un du poids maternel, l’autre du joug paternel, et de s’accomplir dans les arts (qu’ils soient littéraires ou picturaux), entretiendront, tout au long de leur vie, une indéfectible amitié à laquelle, a-t-on longtemps cru, la publication de L’œuvre (roman dans lequel le peintre se serait reconnu dans l’artiste portraituré par l’écrivain) mit brutalement fin.
 
Si nombre d’éléments biographiques se retrouvent dans le film, lui donnant cette assise grâce à laquelle on peut le lire comme un biopic — l’ascension rapide que connaîtra Zola après avoir solidement enraciné l’arbre généalogique de ses Rougon-Macquart et la lente descente aux enfers que la fascination pour les pommes et autres natures mortes aura fait à subir à Cézanne —, on se demandera en revanche pourquoi la cinéaste fait pousser son œuvre sur le sol fangeux de la légende. En effet, la fameuse lettre qu’écrit Cézanne à Zola, le 4 avril 1886, pour le remercier (« froidement » a-t-on dit) de l’envoi de son 14e roman, n’est pas — comme on l’a longtemps cru — la dernière de leur correspondance. Celui-là a aussi écrit à celui-ci, le 28 novembre 1887, pour le remercier de l’envoi de son 15e roman. Et il a aussi sans doute continué à le faire, annuellement, dans des lettres qui ne nous sont pas parvenues. Ainsi, toutes ces judicieuses touches s’effritent un peu à cause de cette engueulade qui n’a jamais eu lieu, qui ne tient pas la route, à laquelle on ne peut pas croire et dont on fait pourtant la pierre angulaire du film.
 
Deuxième couche. Puisque cette engueulade relève de la fiction et qu’elle tourne également autour d’une fiction, peut-être faisions-nous fausse route en approchant ce film comme le fidèle portrait des deux hommes. Peut-être faut-il plutôt le lire comme l’adaptation du roman autour duquel on imagine la brouille. Le titre — Cézanne et moi plutôt que Cézanne et Zola — nous permet d’ailleurs de comprendre que l’histoire sera racontée du point de vue de l’écrivain. Aussi faudra-t-il admettre que bien des scènes sont fidèlement adaptées du roman : les souvenirs d’enfance à Aix, le tempérament du peintre, son habillement même, l’idéal qui le meut, l’angoisse qui le ronge, l’impuissance qui l’étrangle, le travail qui l’épuise, les refus qu’il essuie… Or, là encore, la lecture rencontre ses limites.
 
Dans le roman, le peintre Claude Lantier travaille à une « Grande œuvre » alors que, dans le film, il multiplie croquis, ébauches et esquisses et « torche » plus d’une centaine de tableaux. Dans le roman, il est perçu comme un « Chef d’école » alors que, dans le film, il fuit comme la peste les chapelles. Dans le roman, il se pend devant son tableau inachevé alors que, dans le film, ce sont plutôt ses tableaux qu’on finit par accrocher. De plus, le roman de Zola est glauque, sinistre, sordide, le film de Thompson, lui, est beau, poli, léché — il ne lève pas le couvercle sur un monde d’où se dégagent des remugles fétides et des miasmes pestilentiels. L’écrivain choquait les bien-pensants qui le traînaient dans la boue. Il y a fort à parier que la cinéaste plaît plutôt à ceux-ci, qui la porteront aux nues. En somme, plutôt qu’une (décevante) adaptation de L’œuvre faudrait-il voir dans ce film une simple réflexion sur l’œuvre.
 
Troisième couche. S’il n’est pas un biopic (ou s’il n’est qu’un biopic infidèle), s’il n’est pas une adaptation (ou s’il n’est qu’une adaptation édulcorée), peut-être aurions-nous plus de chance de considérer ce film comme une réflexion sur l’œuvre d’art, réflexion qui pourrait, par la bande, s’appliquer au film lui-même. Pour Zola (le Zola réel comme le Zola fictif), l’écriture est le fruit d’un dur labeur, pour Cézanne (le Cézanne réel comme le Cézanne fictif), la peinture est la poursuite d’un idéal. Tous deux visent à reproduire fidèlement le monde qui les entoure — c’est-à-dire comme ils le voient. Si Cézanne dit à Zola : « Je voudrais peindre comme tu écris. », peut-être Thompson dirait-elle à Cézanne : « Je voudrais filmer comme vous peignez. » Ce à quoi, pourrait-on admettre, la cinéaste parvient. En cela, le film rend bien compte de ce qu’il expose.
 
Cependant, les œuvres du film placent leurs artistes devant un défi que la cinéaste elle-même échoue à relever. Ou plutôt, la cinéaste relève-t-elle un défi que ne relèvent pas les artistes qu’elle met en scène, défi qui semble être le critère en regard duquel on peut juger de la validité d’une œuvre. À Cézanne qui lui dit « Tu as toujours su ce que tu voulais. », Zola répond qu’il se lève aussi la nuit pour changer une virgule. À l’accusation qu’il lui lance d’avoir tué son peintre, Zola répond qu’il a préféré mourir plutôt que de produire une « œuvre pâlichonne ». Zola a tué Claude parce qu’il n’avait pas l’assurance d’avoir produit la « Grande œuvre », on a tué Zola qui avait l’espérance de produire la sienne un jour, Cézanne s’est tué (à l’ouvrage) en n’ayant l’assurance de ne pas avoir atteint l’idéal que la postérité allait lui reconnaître. Or, l’œuvre de Thompson dégage cette assurance qu’elle retire à ses artistes, se refuse le doute qui pourtant les animait.
 
À la fin du film, une dizaine d’années après la « brouille » causée par L’œuvre, Zola, reconnu et adulé, repasse à Aix, avec sa bonne et ses deux enfants (ainsi va la vie !). Cézanne, vieilli, encore méconnu, et toujours occupé à contenir dans son tableau le paysage qui le dépasse, hésite à courir le voir à la terrasse du bistrot où l’écrivain refuse d’épiloguer sur l’Affaire Dreyfus (qui lui coûtera sous peu la vie). Il s’y rend. Le voit sans se faire voir. Sourit. Amorce un geste. Entreprend de saluer son vieil ami. Mais un badaud lance la question fatale : « Et Cézanne ? » Ce à quoi Zola tranche : « Un génie avorté. » La tristesse ravage alors le visage du peintre qui, blessé, trahi, esseulé, regagne la nature qu’il n’aurait jamais dû quitter. Alors qu’un mouvement de caméra flottant nous permet de suivre le parcours lent et sinueux de l’artiste « raté » retournant tout de même à ses pinceaux, un carton nous offre les informations ultimes qui nous apprennent que si Zola fut fêté de son vivant, Cézanne ne fut reconnu qu’après sa mort. Et c’est là, une fois de plus, que le film déçoit.
 
Car faisant fi de nos trois couches « avortées », nous pourrions nous rabattre sur le thème du film : le doute. Le doute traversait la correspondance des deux hommes (voire la première couche), le doute traversait aussi le roman de l’écrivain (voire la deuxième couche), le doute habitait enfin les personnages du film (voire la troisième couche), mais le doute échappe toutefois à la cinéaste et, du coup, au spectateur qui, plutôt que de rester pour une fois sur sa faim, quittera la salle en digérant avec assurance le savoir dont on l’a finalement gavé. Si Cézanne a douté. Si Zola a douté. Celui-ci ne se doutait pourtant pas que celui-là l’écoutait. Et Zola ne se doute pas qu’il succombera bientôt à un mauvais coup mené par les anti-dreyfusards. Et Cézanne ne se doute pas non plus, en suivant seul sa voie, de l’adulation posthume qui l’attend. Seuls, nous, spectateurs, forts de ce savoir, sommes-nous bouffis de certitudes, dans un film qui aura tout de même fait du doute son thème.
 
Quand la caméra aura laissé Zola à sa foule et Cézanne à sa solitude, l’un ne se doutant pas qu’on l’assassinera, l’autre, ne se doutant pas qu’on le reconnaîtra, celle-ci s’immobilisera sur la Montagne Sainte-Victoire, peinte et repeinte et repeinte encore par Cézanne tout au long de sa vie. L’image, alors, se figera, et se transformera sous nos yeux en ces multiples tableaux, donnant enfin à l’œuvre picturale ce que le peintre voulait lui insuffler : un sublime et hypnotique chatoiement de couleurs et de lumières qui nous apaisera d’être restés jusqu’au bout. Sublime et délectable générique de fin !
 
En somme, que faut-il retenir de ce film ? Une superbe introduction et une toute aussi touchante finale, comme la superbe couverture d’un livre un peu décevant ou l’admirable cadre d’un tableau sans grand relief.
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Critique publiée le 7 juin 2017.