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Vues d'Afrique 2020 : Partie 3

Par Claire-Amélie Martinant et Olivier Thibodeau


prod. Chapter 2/Les Films du Tambour

NOTRE-DAME DU NIL
Atiq Rahimi  |  France/Belgique/Rwanda  |  2019  |  93 minutes |  Fiction long-métrage

La production de Notre-Dame du Nil est particulièrement belle, ostensiblement belle même, dans la plus pure tradition du film historique « de qualité », misant sur une adaptation luxueuse du roman célèbre signé par Scholastique Mukasonga (vainqueure des prix Renaudot et Ahmadou-Kourouma en 2012). Or, si le film constitue une valeur sûre dans l’arène du drame rétrospectif international, il demeure exemplairement subtil et succinct dans sa critique du colonialisme européen et dans son anticipation du génocide rwandais de 1994. Le regard que propose le romancier et réalisateur Atiq Rahimi sur le matériel d’origine est perspicace, synthétique et lumineux, malgré le caractère anecdotique de son scénario, et la nature monstrueuse d’un racisme larvé dont il filme ici l’inflorescence inexorable au gré de la voix sereine, mais revendicatrice des ancêtres. Le film démarre avec des images du Rwanda aujourd’hui, somptueux mais stigmatisé. La voix langoureuse de grand-mère narre avec poésie ses souvenirs de l’errance colonialiste tandis que la caméra arpente la terre souillée de gravats de l’enceinte, et les pavillons éventrés du pensionnat pour filles titulaire. Flash-back vers le Rwanda de 1973 où l’endroit, grouillant alors de l’activité des ecclésiastes et de petites pensionnaires noires aux noms chrétiens, s’érige en microcosme de la nation rwandaise prégénocide, élégant vivarium où l’auteur explore les rapports fragiles qu’entretiennent les filles hutues aux filles tutsies, mais aussi les jeunes Noires aux vieux Blancs, représentants de l’hégémonie socioéconomique européenne venue catalyser les haines raciales traditionnelles au pays.

Notre-Dame du Nil, c’est une œuvre consacrée à la mise en scène du « rapport trouble », et en cela, elle est particulièrement pertinente, voire géniale. Produit de qualité, ostensiblement européen (comme le foie gras et Le Temps des fleurs diégétique), elle repose sur une critique des institutions européennes responsables de sa propre existence. À bien des égards, c’est l’itération d’un œil colonial revenu chercher en terre colonisée son « innocence perdue », l’humanisme théorique dont est censé s’enorgueillir sa culture. Structurellement donc, mais narrativement aussi, le rapport trouble initial s’établit entre la culture occidentale (dont Rahimi filme la prolifération en avant-scène et en filigrane) et la culture traditionnelle rwandaise (incarnée dans les superstitions locales, mais aussi dans les intitulés astucieux réservés aux quatre chapitres, Ubuziranenge, Ikizira, Umuziro, Igitambo [Innocence, Sacré, Sacrilège, Sacrifice]). De manière révélatrice, c’est dans les frôlements en fait, dans les chevauchements entre ces cultures que se concrétise ici l’architecture de la crise identitaire nationale, vecteur du débordement de haines raciales intestines que le réalisateur filme également avec une grande perspicacité. Le second rapport trouble, c’est donc celui entre Tutsis et Hutus, mais nonobstant toute surenchère dramatique, décrit plutôt via l’observation subtile du quotidien des personnages, au gré d’un treillis superbe de trames anecdotiques, savamment tissées à l’égard d’une mise en contexte sociopolitique parfaitement exhaustive. Entre l’histoire de Gloriosa et Modesta, désireuses de remplacer le « nez minoritaire » de la Vierge noire par un « nez majoritaire », et l’histoire de Virginia et de Veronica, à qui le riche propriétaire Fontenaille narre l’histoire des Pharaons noirs, ancêtres de la noblesse tutsie, entre les histoires de fiancés zaïrois, de fausses couches, de reines archivées, de politiciens zélés et de jeunes zélotes, on comprend tout. On comprend tout par accumulation de petits heurts, par une abrasion délicate, mais acharnée qui nous mène trop soudainement à une explosion spontanée de violence sanguinaire, faîte d’un portrait particulièrement inspiré de l’absurdité ordinaire du crime génocidaire. (Olivier Thibodeau)

 


prod. Bimpa Production

RENCONTRE AVEC TSHOPER KABAMBI
Classe de maître virtuelle  |  22 avril à 17h  |  65 minutes

Dans l’état actuel du milieu cinématographique congolais, il y a ceux qui attendent que les structures et systèmes de financement soient en place pour envisager une carrière artistique, et ceux qui en font fi. Vous l’aurez deviné, Tshoper Kabambi est de ces derniers et le revendique d’une façon assez ingénieuse. Touche-à-tout, ce réalisateur, producteur et scénariste, qui se définit en tant que cinéaste, est également initiateur du Festival international de cinéma de Kinshasa (FICKIN).

Depuis ses débuts en 2014, la mission du festival est de promouvoir l’éclosion d’une industrie du film en République Démocratique du Congo, et particulièrement à Kinshasa. Ainsi le FICKIN s’est transformé en un lieu de rencontres populaires et professionnelles, de projections en compétition nationale et internationale ainsi que de formations offertes à des jeunes congolais ou des pays voisins désireux de mettre les deux pieds dans ce domaine. À la manière d’un chasseur de têtes, ce festival crée un lieu de rassemblement favorisant l’émergence des futures voix congolaises, les ambassadeurs d’une élite artistique, les pionniers d’un système de soutien, de production, de diffusion, pour un milieu qui reste à construire. Tshoper Kabambi y voit là une opportunité d’investissement, un énorme potentiel économique ainsi que la possibilité d’amener le cinéma congolais au-devant de la scène internationale.

Enfant, il rêvait de cinéma, plus tard, de devenir acteur. En fréquentant des réalisateurs congolais qui ont fait leurs débuts au Nigeria, il a réalisé que derrière un film, il y a toute une équipe qui travaille conjointement. C’est le déclic : il étudie et se forme continuellement et notamment auprès d’aînés : « L’apprentissage est pour toute la vie ! »

Bien que son premier long métrage Heart Of Africa (dont l’avant-première a eu à Kinshasa en février dernier) bénéficie de sorties internationales : aux États-Unis ainsi qu’au Canada avec Vues d’Afrique, l’aboutissement de ce film relève du miracle. La nouvelle génération attirée par le cinéma hésite à démarrer. Réalisateurs et réalisatrices tentent individuellement de percer, peu conscients du rôle qu’ils ont à jouer. Le plus grand travail de la jeune génération est de plancher sur la création d’industries. Pas n’importe lesquelles, les leurs. Celles qui revendiquent un cinéma africain, un cinéma national loin des schémas et standards américains et européens. En se regroupant afin d’instituer leurs propres modèles découlant d’une vision et d’une image communes, par des circuits tenant compte des moyens disponibles, ils contribueront ensemble à édifier l’identité congolaise en Afrique et ailleurs.

deux courts métrages de Bimpa Production

Mboté ! (Tshoper Kabambi, 2014)

Meilleur court-métrage des Trophées Francophones du cinéma en 2014

« Kanto, un jeune Kinois qui a fait des longues études, se retrouve déambulant sans boulot dans la ville de Kinshasa, alors qu’il est contraint de payer les soins médicaux de son fils retenu à l’hôpital pour manque d’argent. » (africultures.com)

Mankin (Tshoper Kabambi, 2017)

« À Kinshasa, les vendeurs ne sont pas restreints à l'espace d'une boutique réelle. Surtout les vendeurs de mode : Djo vend ses dernières découvertes en prenant des photos de lui-même et en les publiant sur les médias sociaux; Christian et Glody sont eux-mêmes des modèles ambulants et vendent ce qu'ils portent — n'importe où et n'importe quand. Portrait de l'une des idées commerciales les plus innovatrices du monde. » (Kinshasa Collection)

Si quelques sociétés de production existent déjà — citons Bimpa Production créée en 2013 par Kabambi qui a pour objectif de faciliter l’émergence du secteur en République Démocratique du Congo et contribuer à son évolution —, le réseau de formation, de distribution et de financement (aucun fonds) demeure très maigre, voire inexistant. D’où son déterminisme à travailler sur des projets qui impacteront la pensée collective et influenceront le milieu industriel cinématographique : « Nous devons nous révolter et l’Afrique a besoin de ces insoumis pour avancer, créer son identité et se démarquer afin de résoudre les problèmes de l’industrie du cinéma en pays africains ». La méfiance des gens qui ne croient pas au cinéma national ou continental est forte. Les défis se déploient à tous les niveaux et dès l’écriture. La plupart vivent au jour le jour, dans la précarité, avec l’obligation de cumuler les petits travaux afin de subsister. Disposer d’un lieu pour écrire au calme relève d’un premier défi. La police en est un autre : ne saisissant pas de quoi il s’agit, ils vous arrêtent et vous font perdre facilement plusieurs heures.

Réaliste, Tshoper Kabambi sait bien que les jeunes font ce qui est en leur pouvoir pour produire de bons films et les diffuser. Pragmatique et intelligent, il a choisi une autre voie : il met les pieds exactement là où personne ne croit que c’est possible. Son secret ? Ne pas se laisser berner et aveugler par l’appât que représente une minorité de fonds francophones et internationaux. Le mimétisme forcé n’est ni plus ni moins que de la poudre aux yeux ; aux Congolais de se réveiller, de se responsabiliser et de se rassembler. Nul doute qu’une discipline personnelle et artistique évitera la corruption et la perte de leur personnalité. Pédagogue, il invite les artistes à s’affirmer et croire en leur sensibilité. Ce joyau du cinéma africain composé d’apprentis n’a plus qu’à se lancer, et à briller. (Claire-Amélie Martinant)

 


prod. Johannes Krug

DIVINE 419 – HAWKERS HUSTLE
Johannes Krug  |  Allemagne/Ghana  |  2019  |  35 minutes |  Fiction court-métrage

Étudiant metteur en scène, profil documentaire, à l’école de cinéma Baden-Württemberg de Ludwigsburg, Johannes Krug pose ici un regard candide, mais fasciné sur le monde des arnaqueurs de rues à Accra, la capitale ghanéenne. Privilégiant une approche directe, caractérisée par l’utilisation d’une caméra à l’épaule propice à l’auscultation inquisitive des quartiers populaires sis à l’intersection des grandes routes, il élabore ainsi une étude de milieu fort évocatrice qui résiste au caractère grossier d’un scénario axé sur une parodie usée des fraudeurs en soutanes. La nature du titre, élusive malheureusement au spectateur occidental, réfère d’ailleurs explicitement à « l’évolution » des tactiques commerciales illicites pratiquées par les protagonistes, revendeurs ambulants (hawkers) qui, pour atteindre l’indépendance financière, décident de s’improviser prêcheurs et faiseurs de miracles, commettant ainsi un « divine 419 », c’est-à-dire une escroquerie de nature religieuse (419 référant dans le Code criminel nigérien à l’action de frauder).

C’est bel et bien en sa qualité de document que le film révèle sa valeur, dans les images ethnographiques qu’il glane si librement aux alentours du centre-ville plutôt que dans la narration chronologique du récit banal d’arroseur arrosé que contient le scénario, défendu par des interprètes motivés, mais lacunaires. Kwame et Josh ont beau être parfaitement attachants et adéquatement développés en tant que jeunes marchands opportunistes désireux de maximiser leurs profits, on ne peut s’empêcher d’y voir là des archétypes fonctionnels, au même titre d’ailleurs que le personnage de l’oncle pieux, dont c’est la seule piété qui sert de caractérisation. La puissance dramatique et le pouvoir d’évocation du récit se révèlent alors indépendants de celui des acteurs, de l’armature scénaristique et de la bande sonore (pittoresque, mais passe-partout) ponctuée par l’utilisation de la beatbox. C’est dans la contextualisation panoramique et sociale des personnages que revêt l’intérêt du film, dans le rythme également d’une narration qui s’effectue sans embâcle, propulsée par un montage ad hoc de péripéties génériques, cimentée par l’exploitation de l’idée simple, mais transcendante de « vendre des choses abstraites », c’est-à-dire d’outrepasser le secteur tertiaire d’activités économiques qui plombe et condamne ce prolétariat à la pauvreté. (Olivier Thibodeau)

 


prod. Dérives/Clin d’oeil films/Petit à petit production 

LA PROCHAINE FOIS QUE JE VIENDRAI AU MONDE
Philippe Pierpont  |  Belgique/Burundi  |  2019  |  76 minutes  |  Documentaire long-métrage

 Par une démarche atypique et une compassion humainement profonde, Philippe Pierpont signe le quatrième opus d’une série de documentaires suivant les traces d’une bande de six garçons burundais : Assouman, Etu, Innocent, Jean-Marie, Philibert et Zorrito. La prochaine fois que je viendrai au monde intervient durant leur quarante-ans, une nouvelle étape charnière et reprend les fragments des trois précédentes : l’enfance (Birobezo, 1992), l’adolescence (Bichorai, 1994) et le début de la vie d’adulte (Maicha Ni Karata, 2003). D’une sagesse et d’une clairvoyance précocement matures, ces êtres à la présence thaumaturgique nous confient leurs réflexions introspectives au regard de leur condition injuste, de leur lutte constante pour l’assouvissement de leurs besoins physiologiques et d’un horizon rêvé.

C’est lors d’un projet mené au Burundi en 1991 que Philippe Pierpont fait la rencontre inopinée de ces enfants, qu’il côtoie tous les jours et desquels naîtra une amitié inconditionnelle. Ces enfants qui ont été battus, maltraités et ont fui le domicile pour gagner un peu d’argent dans la rue. Livrés à eux-mêmes, ils forment un groupe inséparable, un semblant de famille. Ils survivent tant bien que mal dans l’indifférence totale et le rejet de la population qui les considère comme des voyous, les rabaissent et les comparent à des déchets. Et puis survient la proposition de Zorrito (le chef de la bande) : leur octroyer la parole en les filmant dans le but de les rendre enfin visibles. Le réalisateur y répond par une promesse un peu folle, celle de les filmer jusqu’à la mort, créant là un lien indéfectible. Quelques années plus tard, les conflits entre Tutsis et Hutus provoquent une guerre civile qui pendant quatorze années ravagera le pays. Pierpont hésite d’abord à y retourner, mais finalement la promesse concédée quelques années plus tôt l’emporte sur le sentiment de sécurité et les atrocités auxquelles il est confronté. Les épisodes se succèdent en se tressant à la barbarie, à la malchance et au désespoir qui impactent la vie de ceux qu’on y voit grandir, jusqu’au troisième portant sur leur vie adulte et enfin ce quatrième, plus rétrospectif.

Mêlant des images d’archives tournées trente ans plus tôt à des captations actuelles matérialisant et immortalisant leurs souhaits les plus inespérés, le film reste stratifié, à l’image de la vie. Inégal, se dérobant à une structure ordonnée faisant sans cesse la navette entre le passé et le présent, c’est un brin de poésie que permettent ces portraitures jouant sur le clair-obscur, comme les deux facettes d’un échiquier, un face-à-face oscillant entre concrétisations et désillusionnements. Ces talentueux analystes, stupéfiants par la sagacité de leur propos et qui, avec hardiesse, tombent, se relèvent et courent indéfiniment vers un destin plus clément, en deviennent des inspirations inestimables, à force de gagner en maturité tout en rêvant toujours à une autre vie. Sur cette route escarpée certains ont quitté ce monde. Peut-être renaîtront-ils du bon côté, celui des biens nantis, comme ils aiment se l’imaginer ? Le cinquième reportage à venir, celui qui évoquera leur vieillesse, nous le dira sûrement. (Claire-Amélie Martinant)

 

 

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PARTIE 1
(Badera, Bintou mariage précoce,
Myopia, Pour ne plus mourir)

PARTIE 2
(Anthony Phelps à la frontière du texte, Cilaos, au nom de la terre,
Au pays de l'oncle Salem, Le dernier poumon du monde, Le père de Nafi)

PARTIE 3
(Notre-Dame du Nil, Rencontre avec Tshoper Kabambi,
Divine 419 – Awkers Hustle, La prochaine fois que je viendrai au monde)

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Article publié le 25 avril 2020.
 

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