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Club, The (2015)
Pablo Larraín

L'envers du décor

Par Claire-Amélie Martinant
Il fallait avoir le courage de braver les interdits et être doté d’audace pour oser traiter du sujet hautement scabreux et dérangeant de la pédophilie en milieu ecclésiastique à partir d’un point de vue rarement dévoilé au cinéma, celui de ses malfaiteurs. Avec conviction et intelligence, Pablo Larrain (No) nous livre la face cachée d’une scène pourtant bien réelle, de religieux ayant commis des abus sexuels sur des mineurs pendant leur exercice et qui sont miraculeusement, par la « grâce » de l’église, mis à l’abri et exemptés de toute condamnation d’un tribunal sous prétexte que seule la justice de Dieu est applicable.
 
Autour d’un huis clos parfaitement orchestré entre pensionnaires d’une maison de campagne, dans un cadre plutôt idyllique en bord de mer, telle une villégiature pour une durée indéfinie, l’on saisit toute la dynamique et l’esprit régnant dans ce genre de club très privé, propre aux personnes dénuées d’empathie et incapables d’admettre leurs actes profondément violents et destructeurs.
 
Maintenu par des directives quotidiennes et un emploi du temps quasi métronomique, l’équilibre, si fragile, de ce groupe sujet à la dérive à tout instant, se voit perturbé par l’arrivée d’un autre membre, Matias Lozcano, apeuré et désorienté, qui dès son arrivée, doit faire face à des incriminations, vociférées par le personnage de Sandokan, abusé sexuellement par un prêtre dans son enfance. Ne souhaitant pas leur tranquillité si précieuse déstabilisée par d’autres débordements, les membres de cette communauté imposent au nouvel arrivant l’usage d’un pistolet afin d’effrayer cet homme aux propos dérangeant et menaçant de faire éclater le secret auprès du voisinage. Matias Lozcano, pris au piège et terrassé par la peur, après un instant d’hésitation, commet l’irréparable. De cet événement découlera l’arrivée d’un missionnaire enquêteur, le père Garcia, au regard impénétrable qui procédera à des interrogatoires personnalisés, chargé d’apporter la lumière sur cet incident, telle la Genèse 4.1 citée en préambule du film : « Dieu vit que la lumière était bonne, et il sépara la lumière des ténèbres ».
 
Si la frontalité du récit s’apparente au franc-parler du documentaire The Act Of Killing de Joshua Oppenheimer et Christine Cynn (2012), par le dévoilement de la vie sidérante et fascinante de criminels échappant à toute justice ; ainsi qu’à la structure dramatique de la série Twin Peaks créée par Mark Frost et David Lynch (1990-1991), par la désignation d’un envoyé spécial découvrant au fil de l’enquête que ses étranges sujets possèdent des secrets bien gardés ; El Club fait état de cette réaction de l’humain consistant à choisir le chemin de la facilité en pratiquant le déni et en s’abaissant à la loi du silence, règle d’or du consensus social, au détriment de la vérité, elle seule capable de libérer la conscience et d’engendrer une évolution positive des mentalités.
 
L’ambiance vaporeuse si caractéristique du bord de mer et l’opacité latente des images aux teintes bleutées et jaunies, confère une impression d’irréalité, voire de trouble, illustrant divinement bien l’attitude des personnes névrotiques, perdues dans les limbes de la folie et recherchant pour leur survie une tranquillité faussement atteignable. La maison, cette cavité hors du temps et des agissements extérieurs, est le réceptacle de cet environnement qui à première vue ne se différencie pas de celui d’une famille solidaire et compatissante, mais qui se révèle petit à petit absurde et aliénant, au fil des entrevues menées par le père Garcia. Sournoiseries et trahisons prennent le dessus sur la raison et l’entendement, faisant l’éloge de la manipulation et des mensonges coexistant tels les chefs de file entre ces individus qui n’entendent plus depuis longtemps.
 
Triste vérité et ô combien révoltante que de voir l’Église perpétrer la déportation de ses rejetés dans un no man’s land aux allures de camp de vacances, fuyant lâchement sa responsabilité face aux péchés de ses fidèles. Tel un mouton égaré dans la montagne, la seule victime présente dans le film, abusée à outrance, se verra prise au piège de la confusion engendrée par la maltraitance et finira par rejoindre le camp des agresseurs où le mauvais est pris pour le bon et le bon n’existe pas.
 
Dans ce club exclusif réservé aux « criminels », où les lois sont renversées, les espoirs réduits à l’inanité et les occasions de réagir lucidement sont passivement laissées choir, les péripéties se succèdent et désarçonneront plus d’un esprit « sain » de par leurs dénouements. La lumière, qui tente tant bien que mal quelques percées malgré un ciel orageux, est inéluctablement refoulée au rang de l’infirmité, voire de la perdition. Les protagonistes dont l’instinct de survie prévaut sur toute autre initiative feront tout pour retrouver le confort si rassurant et salutaire de l’ordre établi. L’ambivalence morale symptomatique du film expose ainsi l’esprit à la géhenne et nous laisse dans une impasse, sans autre solution que de s’en remettre à la liberté de conscience, laissant sous-entendre que l’Église à de belles années de polémiques devant elle.
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Critique publiée le 22 février 2016.