L’équipe Infolettre   | Soutenez Panorama Cinéma sur Patreon

Guillermo del Toro: At Home With Monsters

Par Mathieu Li-Goyette


Art Gallery of Ontario, 30 septembre 2017 au 7 janvier 2018


Parcourir l’exposition Guillermo del Toro: At Home With Monsters, est sans doute ce qui s’approche le plus de visiter l’esprit du créateur de Pan’s Labyrinth (2008) et de Shape of Water (2017). Et ce n’est pas vrai comme il est vrai que visiter une expo sur Hitchcock ou Kubrick nous permet de nous approcher de ces auteurs à la hauteur des mythes qu’ils sont devenus (à travers des correspondances exposées, des anecdotes de tournage transformées en éléments de scénographie, etc.) ; ici, c’est bel et bien de l’esprit protéiforme de del Toro dont il est question, de plonger dans la matrice qui lui permet de créer : sa maison, sa Bleak House comme il l’a baptisée, installée depuis 2008 à Los Angeles, voisine de la demeure personnelle du cinéaste. Ainsi cette exposition, qui a tourné à L.A., à Minneapolis et qui atterrit finalement à la Art Gallery of Ontario de Toronto avant de retourner remplir son antre, nous propose de découvrir sept des treize pièces-univers du réalisateur, chacune étant dédiée à des subdivisions de l’horreur et de sa culture (la salle sur l’enfance, sur les vampires, sur l’alchimie, la mort, Frankenstein, l’altérité, etc.).
 
La maison de del Toro étant arrangée comme un cabinet des curiosités et le cabinet des curiosités ne convenant pas à un espace d’exposition, la disposition des pièces et leur aménagement est en soi un tour de force, qui donne l’impression chaleureuse de fouiller le capharnaüm aplati de ces lieux, étalé le long des murs de l’AGO (l’exposition, encore plus immense qu’on pourrait l’imaginer d’entrée de jeu, prend plus de trois heures à contempler pour les plus minutieux). À cette disposition classique s’ajoute celle des nombreuses pièces massives (costumes et prothèses de tous ses films sont là, à profusion) et de différents présentoirs vitrés qui permettent aux pièces les plus volumétriques d’être appréciées sous tous leurs angles. On serpente alors de salle en salle, voyant l’éclatement étiqueté et encadré d’innombrables objets recontextualisés par l’exposition qui vient trier, arranger, ce qui était déjà en essence le musée imaginaire du cinéaste.
 
Car ce musée imaginaire, composé comme le disait Malraux de la somme des œuvres influentes qui constituent l’esprit créateur, est majoritairement plus imposant, plus mis de l’avant, que les objets de cinéma créés pour les films de l’auteur, qui se retrouvent ainsi enveloppés de leurs références. Des collections de grimoires moyenâgeux, des traités en latin sur le vampirisme datant du 16e siècle, de photographies d’« enfants sans mère » (technique de portrait de la fin du 19e, où la mère, cachée d’une robe et d’un voile noirs tient – avec force – un enfant sur ses genoux), des dessins de bédéistes majeurs (des planches originales Bernie Wrightson, des story-boards de Mike Mignola pour Blade II), des illustrations de James Ensor, de Christian Rohlfs, des toiles d’Andrew Wyeth, des gravures de Goya, une première édition du Dracula de Bram Stoker, deux murs de six mètres de haut parsemés de comics des années 50 (les EC Comics dégoulinants, toujours étonnants) aux années 90 (Hellboy, Sandman) en passant par les magazines de monstres des années 70 publiés par Marvel ou Warren, un masque mortuaire de Boris Karloff, le casque thoracique, couleur rouge tripes, que portait Gary Oldman dans la scène d’ouverture du Dracula de Coppola, des figurines et bustes des auteurs du Corbeau et du mythe de Cthulhu… Si Jean-Marc Limoges avait eu à la visiter, il en aurait eu pour quelques paragraphes d’énumération supplémentaires, tellement At Home With Monsters est d’une générosité qui, au-delà de l’épatement, s’avère être une véritable expérience de subjugation, une catharsis culturelle comme on en vit rarement.









C’est l’aller-retour entre les œuvres et leurs inspirations qui ne cesse de surprendre, ainsi que la qualité de la scénographie générale de l’exposition, à travers laquelle on se surprend à errer longuement, comme lorsqu’on attend, chez un ami aux bibliothèques qui débordent, et qu’on s’amuse à voir ce qu’il lit et peut-être surtout comment il l’orgarnise… Pendant ce temps, les notes d’un piano ralentissent le pas des visiteurs. Du début à la fin de l’exposition, Bach, Chopin, Schubert et Satie nous accompagnent, se faisant de plus en plus près, nous invitant à prendre un peu de temps dans la salle de pluie, où trône la figure de Poe, fixant les passants comme elle fixe del Toro chaque fois qu’il s’asseoit dans son fauteuil de lecture – quelle drôle d’idée de lire sous l’oeil révélateur d’un Poe en cire ! –, jusqu’à ce que, parvenus à l’avant-dernière salle, elle nous livre son coup de théâtre : depuis le début, c’était un pianiste qui nous accompagnait – pas un enregistrement.
 
Cet émouvant jeu sur le hors-champ culmine au fil des horreurs de plus en plus vraies, de plus en plus éloignées de l’innocence de l’enfance et de l’Alice de Lewis Carroll qui ouvraient la première salle. L’expérience est physique, elle prend aux tripes et émeut aux larmes, pas seulement parce que quelqu’un nous a « bien eu » (c’est le moindre de nos soucis parvenus-là), mais parce que cette musique qui flotte dans l’air se révèle être un autre dispositif de dissimulation, un appel à l’imaginaire, à l’enfoncement dans le trou du lapin, à la découverte à la fin du labyrinthe du « maître » des lieux. Encore une fois le soucis des détails secoue l’âme, car en dessous de la technique la révélation d’une présence organique l’enoblit de nouveau, à l’image des meilleurs del Toro, qui justement font tour à tour l’éloge du plus pur artisanat de cinéma et celui des monstres au coeur tendre ; c’est la recherche, toujours derrière une surface étrangère ou terrifiante, d’un amour pour tout ce qui parvient à exister en dehors des normes.
 
Vient enfin le dernier droit, axé sur les altérités « monstrueuses », celles des handicapés physiques lourds, avec un mélange de figures tirées de Freaks (Tod Browning, 1932), de Elephant Man (David Lynch, 1980), des représentations picturale classiques comme modernes ainsi que des publicités de cirque du tournant du dernier siècle. La Art Gallery of Ontario a ici eu l’excellente idée de briser la continuité rouge et noire de son exposition, en insérant dans cette pièce et dans cette pièce seulement des cartels blancs, rédigés par des artistes ontariens souffrant d’handicaps physiques et qui ont été invités à commenter sur les oeuvres exposées. Incluant cette parole minoritaire à l’intérieur d’une exposition majeure portant sur un cinéaste mainstream, l’AGO fait amende honorable et questionne la nature même de la monstruosité, nous rappellant que derrière ces récits fantastiques se dissimulent évidemment de véritables destins humains, qui persistent aujourd’hui à se trouver une place dans une société qui a construit sa définition de l’horreur sur celle de la différence et de l’inconnu.
 
C’est un peu de tout cela qui fait de At Home With Monsters plus qu’une exposition sur Guillermo del Toro au même titre que les films de del Toro sont plus que des films sur des monstres, en ce sens que de la première à la dernière salle, la mise en place du processus créateur, son activation (par les références, par la musique) et ses répercussions (changer le regards des uns sur le corps des autres) fait partie du même processus organique qui circule et tourne dans ce lieu de ressourcement. De toute évidence, le réalisateur, par la minutie maniaque qui l’a fait cumuler cette collection afin de s’en nourrir, perpétue aujourd’hui des concepts, des rites, des manières de faire et de penser qu’il parvient, grâce à son intégrité et sa rigueur, à transporter à travers des siècles jusqu’à nous. C’est parce qu’il faisait déjà un travail de muséologie que son passage dans un musée est plus que naturel : au lieu d’embaumer, l’exposition devient un amplificateur, comme celui du docteur Frankenstein, une machine qui réanime sous nos yeux le passé du fantastique, qui fait courir de nouveau le sang dans ses veines obstruées par la modernité.
Envoyer par courriel  envoyer par courriel  imprimer cette critique  imprimer 
Article publié le 26 décembre 2017.
 

Chroniques


>> retour à l'index