REGARD 2022 : Territoire du court
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REGARD 2022 : Jour 3

Par Olivier Thibodeau et Maude Trottier


prod. Lion Lion

COCONUT
Frédérique Cournoyer Lessard  |  Canada  |  2022  |  15 minutes  |  Compétition 7

Doublement formée au cirque et au cinéma, la réalisatrice Frédérique Cournoyer Lessard déploie une pensée attentive aux virtualités réflexives du mouvement, c’est-à-dire à ce que sa fomentation regorge de référence émotionnelle et à ce que son éclosion génère de conscience. Ni film sur la danse ou l’art de cirque ni non plus strictement film de danse ou de cirque, Coconut pourrait être vu dans l’orbe du film de recherche-création, à la différence qu’il ne comporte pas de dimension thétique ou théorique. Au contraire, l’allure spontanée selon laquelle plans sur le mouvement et scènes de la vie courante s’imbriquent les uns aux autres est ce qui, précisément, dote les images d’une force fluide, tranquillement expérimentale. Deux figures féminines, l’une danseuse, l’autre artiste de cirque, mettent en perspective l’expérience d’avoir été élevées par une mère monoparentale. Autour de questions-réponses posées aux mères que l’on peut entendre en même temps que l’œil fréquente l’ensemble des images, le film fraie une organisation qui permet de bien saisir ce que des idées proprement kinesthésiques sont à même de mettre au travail. Cette composition évite tout effet de plaquage ou de corrélation stricte entre paroles et mouvements montrés, pour plutôt venir cerner les résonances entre l’univers intime convié et le travail expérimental sur la gestuelle. Lorsque les deux corps des jeunes femmes se rencontrent au sol et explorent l’appui qu’ils s’offrent l’un à l’autre dans un très beau duo filmé sans surenchère esthétique — tendance des films de danse —, on songe au Contact Improvisation de Steve Paxton. La démarche s’avère être aussi processuelle qu’intersubjective, incroyablement ouverte et accueillante à l’égard du thème maternel débattu par le mouvement. À vrai dire, Coconut est si émotionnellement intelligent et si tendrement humoristique que l’on se surprend à vouloir passer davantage de temps à l’intérieur de la belle membrane qu’il invente, à vouloir faire durer sa quiétude lucide et quasi-amniotique. (Maude Trottier)

 


prod. David Émond-Ferrat / Kino Montréal

DANS L'OMBRE
David Émond-Ferrat  |  Québec  |  2021  |  13 minutes  |  Films de genre 1

Monteur et réalisateur, David Émond-Ferrat n’en est pas à ses premières armes avec le genre de l’horreur et cela se voit à l’espèce de grâce ironique avec laquelle il en manie les tropes et les topoï. Encadré par Kino Montréal, organisme phare pour la production de courts-métrages au Québec, Dans l’ombre convie une tension électrique dès ses premiers plans de paysages, stimulée par une musique caverneuse et enveloppante, typique de la grande tradition horrifique. Alors que la nuit n’est pas encore tombée, on sent déjà l’ombre tapie dans des plans à la fixité inquiétante, virtuellement présente dans les interstices du montage. Selon une technique éprouvée de manipulation des nerfs du spectateur, la séquence suivante installe le récit, en faisant contraster l’inquiétude déjà brossée et l’ambiance du cadre familial. Une mère visiblement fatiguée, travaillée par la séparation avec son conjoint, se rend avec son fils séjourner à la maison de sa propre mère, en quête de quiétude rurale et maternelle. De cette ficelle narrative, Émond-Ferrat fait ses choux gras, se servant du tourment de la mère larguée comme d’un pivot d’angoisse où situer son impitoyable et pourtant chétive créature de l’ombre (une sorte de Gollum en position debout).

L’art de faire apparaître, c’est là l’un des grands enjeux du cinéma d’horreur et la réalisation d’Émond-Ferrat brille par sa singulière capacité d’orchestrer tous les paramètres qui en permettent la réussite. Souvent posté en arrière-plan telle la conscience du pire visibilisée, le monstre à la peau luisante épie sans relâche ses proies, créant un point de vue tiers, une frayeur in potentia. La maison et la tente de camping, lieux par excellence de tout un courant de l’horreur, sont utilisés à dessein, dans tout ce qu’ils comportent d’embrassure interne et d’ouverture vers une nuit lourde de vapeurs et de lumière bleutées. Capable de commander des opérations qui évoquent le snatching, en se substituant à la personne par la création d’un doppelgänger, et des secousses qui rompent la spatiotemporalité ordinaire, la créature semble avoir pour objectif final d’incarner une vengeance de femme. Néanmoins, l’ambiguïté narrative du dernier segment opacifie le sens de sa mission essentielle, si ce n’est celle, très aboutie, de nous faire sursauter, voire pousser quelques cris d’épouvante et quelques rires sardoniques à l’idée de famille nucléaire. (Maude Trottier)

 


prod. Joseph Wilson

ISN'T IT A BEAUTIFUL WORLD
Joseph Wilson  |  Royaume-Uni  |  2021  |  13 minutes  |  Programme Art et essai

« I’m falling upright » répète un individu androgyne couvert de tatouages, « I’m falling upright », sauf que la voix qu'on entend sur la bande sonore n’est pas la sienne. Il s’agit d’une voix « trouvée », tirée du collage sonore Falling conçu par Delia Derbyshire en 1964, que l’individu à l’écran s’approprie par synchronisation labiale et grâce à laquelle il parvient à s’imposer simultanément en tant que lui-même et une autre personne, qui « parle » à travers son corps. Le réalisateur Joseph Wilson fait preuve d’astuce ici, avec une mise en scène extrêmement soignée de ses sujets (trois performeurs queer nommés Soroya Marchelle, Harry Whitfield et Kenya Sterling) et le concept de réappropriation identitaire qu’il les aide à accomplir par le biais de la superposition sonore. Superficiellement, son film se profile comme un récit de solitude déchirant qui sert à illustrer l’aliénation vécue par ses intervenants, cadrés dans des lieux tristes et déserts, une roulotte sous la pluie, un espace industriel et une salle d’interrogation. La facture sombre des images liminaires et le contenu angoissant des témoignages, qui multiplient les allusions au vide, à la chute, aux puits sans fond, semblent en effet soutenir une vision misérabiliste de l’existence marginale. Mais ce serait alors sans compter sur l’onirisme transcendant des monologues, issu du travail incroyablement perceptif de Derbyshire et sur le caractère performatif de l’acte qui consiste à dire le soi à travers la voix des autres et à dépasser ainsi les limites de sa propre identité corporelle.

S’il est appréciable avant tout comme une expérience sensuelle, particulièrement au regard de l’excellent travail sonore qui complète les élégantes compositions visuelles qui en constituent le cœur, le film use également de la sensualité comme un leurre, un leurre fécond qui permet aux individus à l’écran de subvertir le déterminisme biologique responsable de leur malheur. En les affublant de vêtements et de traits, mais aussi d’une voix incompatible avec leur identité de genre traditionnelle, le réalisateur dédouble l’acte performatif accompli par ses sujets en drag et déconstruit plus à fond l’idée de genre en tant que marqueur identitaire inflexible. Il ne s’arrête donc pas simplement aux limites de la prison que constitue l’intolérance sociale, mais propose de les abattre, usant pour ce faire d’un imaginaire ludique et d’une dose salutaire d’espoir, incarnés par les images joyeuses en fin de parcours. Ainsi, l’arc-en-ciel de la prestidigitation déchire les nuages sombres de l’apitoiement et de l’autodépréciation. Ainsi, les plastrons de muscles en mousse font figures de véritables armures face à une appréciation conformiste des corps. Isn’t It a Beautiful World n’est pas un film de pathos, mais un film d’ethos. (Olivier Thibodeau)

 


prod. Emmanuel Rioux / Anne-Catherine Monette-Daigle

CENDRES
Emmanuel Rioux  |  Canada  |  2021  |  11 minutes  |  Programme 100 % régions

Étant donné ses moindres coûts, le court métrage comporte l’énorme avantage de pouvoir s’attaquer rapidement à des enjeux d’actualité que le long métrage prend généralement deux années et plus à métaboliser. De cette façon, l’économie générale du court aspire ou a le potentiel de former une hygiène dans nos besoins de comprendre par la fiction, la documentation et la sphère audiovisuelle. Pris par cet angle, Cendres d’Emmanuel Rioux répond positivement à la nécessité de fictionner l’épreuve des dénonciations massives qui ont eu lieu à l’été 2020, dans la foulée du mouvement #metoo. Autour d’un feu de camp en pleine forêt, quatre amis partagent un moment typique de l’idée que l’on se fait d’une soirée entre gars, bière à la main, connivence à l’appui. La tendresse est palpable, les blagues taquines un peu baveuses fusent, les sujets de discussion s’enchaînent, entre caducité du référendum et herméneutique du hockey. Lorsque Nick reçoit l’appel de sa copine alors qu’il est retourné à la voiture, le vent tourne. De retour au feu, quelque chose a en effet changé en lui, les autres le sentent. Parti chercher du bois avec Dom, Nick se confie finalement à ce dernier. On apprend alors qu’une campagne de dénonciations sur Instagram a lieu, selon une liste composée de plus d’une centaine de noms dont celui de Raph, larron le plus extraverti et grande gueule de la petite bande. Ce moment du film constitue un habile tour scénaristique, puisque tout concourait à nous laisser penser que Nick s’était fait tromper par sa copine.

L’aménagement réussi de cette surprise retombe néanmoins rapidement vite sur ses pattes tant la réaction de Dom à l’annonce de la dénonciation de Raph paraît plaquée, sortie des lignes d’un dialogue appris par cœur et surtout, écrit trop conformément à un « textbook ». Immédiatement crédule, Dom semble surtout s’étonner de l’abondance de noms sur la liste et non du phénomène de dénonciation sur IG en lui-même, comme si la pratique était déjà entérinée. Ce qui, pour quiconque a vécu de près ce moment, constitue une sorte d’anomalie, laquelle dénote que Cendres est un film sur #metoo écrit d’après les leçons assimilées de #metoo. De façon similaire, les réactions conséquentes à la confrontation avec Raph semblent moins invraisemblables qu’insuffisamment passées au moulinet de la fiction, comme si ce qui était en jeu ici relevait davantage du cautionnement de jeunes hommes du point de vue justicier féminin a posteriori que l’entrée dans les mouvements contradictoires réellement vécus par ces derniers, aux lendemains durs sinon affolants des dénonciations. S’il est vrai qu’il faudrait certes plus de quelque 11 minutes pour entrer dans cette zone tumultueuse, Cendres aurait gagné en persuasion émotive à assumer plus sincèrement la part de paradoxes inhérente à l’expérience de voir tomber un ami coupable d’agression (et pourquoi pas à faire l’objet de l’accusation même ? Ce point de vue campé dans l’observation est aussi bien commode pour le discours masculin). Avec ce film, nous avons néanmoins une première pierre dans un édifice de conscience en construction. (Maude Trottier)

 


prod. François Harvey

RENCONTRE AVEC ROBERT DOLE
François Harvey | Canada  |  2021  |  16 minutes  |  Programme 100 % régions

Comment voir comme un schizophrène ? Cette question est évidemment rarement posée, dans la mesure où toute maladie mentale est presque inévitablement perçue sous son jour négatif, à quelques exceptions près telles Nietzsche, qui fait de la maladie un point de vue inédit sur la santé et sur la subjectivité, et Jean Dubuffet de l’« art des fous » l’« art brut ». Originaire de Baltimore et maintenant installé à Chicoutimi où il enseigne la littérature anglaise à l’UCAQ, Robert Dole souffre depuis l’âge de 17 ans de schizophrénie, une maladie dont il a néanmoins vécu le premier épisode d’hallucination à la manière d’une « vision béatifique », une sortie d’âme du corps, une « extase parfaite » lors de laquelle Dieu se révèle à lui. À l’instar du philosophe mais à la différence près que c’est la religion qui informe le sens de ses questions, Dole, par une forme de prédisposition impressionnante, aura appris à mettre au travail son mal, à en faire peut-être moins une posture d’observation qu’une approche étonnamment constructive de sa condition et qui plus est de l’histoire et de la pensée.

Mais avant qu’il ne reçoive son diagnostic, le professeur de littérature n’en était pas pour autant à sa première prise ou crise de conscience religieuse. Très tôt avide lecteur de la Bible, il a cru trahir Dieu lorsque son homosexualité s’est révélée à lui et « victime d’une grande injustice ». « On lit la Bible pour plaire à Dieu » affirme Dole, comment dès lors lui plaire si sa propre vie s’éloigne des Écritures ? Cette question, à la fois existentielle et interprétative, est à l’image de toutes celles auxquelles nous expose cette figure fascinante, dont le caractère posé et souriant bat en brèche l’image aliénante que l’on se fait de la schizophrénie. Le développement de ses idées, d’une sincérité dans la quête de la vérité inspirante et d’une limpidité de langue saisissante, fait l’effet d’une réconciliation inespérée entre les domaines des émotions, du corps et de l’intellect, et de façon étendue de la religion et de la rationalité.

Comment montrer comment voir comme un schizophrène ? Le cinéaste François Harvey répond quant à lui à cette question exigeante de manière archi-convaincante, construisant son approche à travers la double lunette du documentaire et du cinéma expérimental. Le cadre fixe de l’entretien alterne avec le passage en boucle d’images de pellicule mordue par l’acide, par moment superposées sur des plans de Dole, insufflant de la sorte un imaginaire de la vision schizophrénique d’une richesse esthétique inouïe. Fortifiés par une trame sonore extrêmement soignée, les effets de rythme de défilement et les coloris vivaces de la pellicule entamée viennent tantôt mettre l’accent sur certains moments particulièrement révélateurs du témoignage ou former des zones d’intensification contemplative qui prolongent toute l’ouverture qu’exercent sur la conscience les étapes racontées d’une expérience aussi terrifiante que fabuleuse. Ainsi, de la même façon que Dole fait mutuellement s’éclairer mysticisme et schizophrénie dans une pratique de l’anachronisme qui permet de mettre en perspective le problème des ruptures discursives, Harvey fait co-exister documentaire et expérimentation et façonne une expérience cinématographique immensément organique, idoine à l’élargissement de la sphère du sujet contenu dans le propos du penseur inédit qui fait l’objet de son intérêt. (Maude Trottier)

 


prod. Kino Montréal

RESTE
Ginger Le Pêcheur  |  Québec  |  2021  |  7 minutes  |  Tourner à tout prix !

Difficile pour moi d’envisager ce film touchant et ingénieux, présenté originalement au Kino Cabaret en septembre 2021, comme autre chose qu’un hommage à quelques-unes de mes amies, forcées de grandir trop vite et de devenir des parentes avant l’âge, garantes de géniteurs absents ou incapables. La mise en scène de Ginger Le Pêcheur est particulièrement astucieuse en ce sens, étant donné que celle-ci cadre initialement sa protagoniste, une fillette de six ans nommée Chichou, durant ses moments de jeu. Au lever de rideau, on la voit peindre avec les doigts sur les murs d’une chambre de cette façon désinvolte qui est celle des enfants, pour se diriger ensuite vers la cuisine, où elle s’affaire à ramasser les déchets accumulés par des adultes à l’occasion d’une fête bien arrosée qui s’est déroulée la veille. Avec ses petites mains, Chichou ramasse laborieusement les mégots de cigarettes qui traînent partout et les morceaux de verre brisé pour donner une semblance de respectabilité à un domicile familial dont elle semble être l’unique représentante. Le passage de l’enfance à l’âge adulte est donc particulièrement brutal puisqu’il s’effectue de façon subreptice, d’une scène à l’autre, d’une pièce à l’autre, du jeu vers le travail. La jeune protagoniste est tellement esseulée qu’elle finit même par devoir s’amuser avec la cadreuse, brisant le quatrième mur, quémandant auprès de la production (et par extension, du public) un partenaire de jeu, une entité bienveillante et attentionnée dont elle manque cruellement dans sa vie. (Olivier Thibodeau)


 

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Article publié le 31 mars 2022.
 

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