VOL. 5 NO. 26
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Immunité collective t. 2 : Sur la désuétude du corps

Par Sylvain Lavallée


 

Image archétypique du cinéma d’horreur : un bras décharné surgit de sous un lit pour agripper une cheville. Au bout de ce bras, un corps vieillissant à moitié putréfié, soudainement secoué par des spasmes violents jusqu’à ce qu’il se liquéfie pour ne laisser qu’un tas de peau replié. Image archétypique, mais en réalité, le monstre, ici, ce n’est pas ce corps inachevé, mais plutôt celui en devenir, celui d’un père de famille à l’apparence on ne peut plus banale. Le monstre n’est pas un corps dont la matérialité nous est signalée par le fait même qu’elle se désagrège, mais un corps qui n’est plus qu’une coquille indifférente à l’esprit sans individualité qui l’habite ; le monstre, dans le Body Snatchers (1993) d’Abel Ferrara, c’est celui d’un corps devenu un simple mécanisme moteur, sans pulsions, sans affects. Cela est vrai aussi pour les autres films adaptés du même roman, mais il n’y a que Ferrara pour jouer de ce contraste entre le grotesque horrifique et ce qui est véritablement monstrueux, il n’y a que Ferrara pour combiner l’inquiétante étrangeté d’un corps familier devenu radicalement autre au spectacle de la dissolution du corps. Il n’y a que Ferrara pour réellement comprendre, explorer, tout ce qu’implique le snatching.

À revoir aujourd’hui, impossible de ne pas noter que les tentacules des pods servant à reconstruire l’humain en un corps neuf, vide, que ces minces filaments quasi-érotisés grimpant sur le corps nu de Marti (Gabrielle Anwar), dans son bain, s’introduisent par la bouche et les narines, me rappelant que c’est par là que passent les virus. Ce sont ces sens-là qui menacent l’intégrité de notre corps, comme le toucher, tous des sens de proximité, alors que la vue et l’ouïe impliquent une certaine distance, celle nécessaire pour rester en sécurité — celle, aussi, caractéristique de notre monde audiovisuel (c’est d’ailleurs parce que Marti a des écouteurs sur les oreilles, avec leurs filaments technologiques courant aussi sur son corps, de ses oreilles au walkman, que les tentacules ne peuvent pas pénétrer par ces orifices). La pandémie, loin d’un événement imprévu, n’est que l’aboutissement logique du rationalisme à outrance, tous les efforts au vingtième siècle de penser l’incarnation, l’embodiment, de réinscrire l’esprit dans la chair après des siècles de dualisme entre corps et esprit, tous ces efforts s’effondrent dans un confinement qui, s’il ne peut réellement éliminer nos corps, en nie autant que possible l’existence — pire encore, notre corps est devenue une menace permanente, et il ne nous reste pratiquement que le sens traditionnellement associé à la connaissance, la vue, pour vivre en sureté. L’homme blanc de la philosophie, celui qui n’a pas faim, le seul qui était suffisamment en position de privilège pour séparer aussi nettement le corps de l’esprit, le seul qui pouvait faire de son corps, de ses perceptions, un obstacle à la vraie connaissance, dans des expériences sceptiques accusant nos sens d’être trompeurs, cet homme-là triomphe enfin dans une pandémie qui remet nos corps à leur juste place, c’est-à-dire nulle part. Ou, plus exactement, nos corps sont mis en quarantaine, isolés, confinés ; nous n’en avons plus besoin, ils peuvent rester à la maison pendant que notre esprit télé-travaille à distance. Le scepticisme a gagné, par un virus concrétisant cette idée que notre corps est de trop, et qu’il faut mettre le monde hors de notre portée pour bien y habiter.

Revoir le chef-d’œuvre de Ferrara aujourd’hui, c’est y voir la prophétie d’un cinéma à venir, un cinéma peuplé de corps vides à la matérialité insignifiante, de simples images se substituant à la réalité de notre incarnation, un cinéma tout à l’image de notre temps ; c’est y voir le spectacle nécessaire de la destruction des corps, ces doubles inachevés qui ressemblent à nos propres cadavres pourrissants, vision de notre finitude par la chair périssable, celle que l’on fuit aujourd’hui dans des scénarios transhumanistes, le paradis du cyborg immortel, esprit enfin transplanté dans un corps sans histoire et par conséquent sans avenir ; c’est se rappeler à nos corps de la manière la plus violente qui soit, par la mise en scène de leur désuétude contemporaine. On me dira qu’il y a des corps partout aujourd’hui, mais ce ne sont que des corps-performance, des corps-moteurs, des corps exhibés dans une plasticité qui n’a rien à voir avec l’incarnation, l’expressivité, l’individualité ; dans nos médias, le corps est partout mais nulle part. Alors qu’est-ce qui me trouble tant, dans la séquence horrifique centrale du chef-d’œuvre de Ferrara ? Est-ce seulement ces corps défigurés, le grotesque de leur incomplétude, ou est-ce, plus simplement, le rappel que j’ai en effet un corps ? Je ne sais trop, mais je regarde Body Snatchers et je vois les corps devenir poussière, être balayés, lancés indifféremment dans un camion-benne qui fait le tour du quartier, je regarde tous ces hommes et ces femmes avec leurs sacs poubelles en main, contenant la carcasse de qui ils étaient, et j’y trouve une image aussi effrayante que réconfortante, effrayante dans sa justesse prophétique, réconfortante en ce qu’il reste encore l’art pour nous secouer et nous rappeler à qui nous sommes.

 

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Article publié le 15 mars 2021.
 

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