VOL. 5 NO. 25
L’équipe Infolettre   | Soutenez Panorama Cinéma sur Patreon

Immunité collective t. 2 : S'absoudre un peu

Par Anthony Morin-Hébert


 

Il est 20h30 un soir de semaine, interdiction de sortir. Une brassée se fait chahuter dans la machine à laver et on a lancé un film sans trop y prêter attention, comme on finit souvent par le faire ces derniers temps, un peu par défaut. On s'ennuie ferme et plutôt que poireauter, autant se cultiver un peu, se dit-on. Mais le marasme persiste, une toute petite torpeur que le chat vient déranger après un moment passé à voir l'écran sans vraiment le regarder. Sur celui-ci se trouve désormais Edward G. Robinson qui parle avec un bonhomme, ils manigancent et on se rappelle vaguement qu'ils appartiennent au même gang alors qu'on s'étire pour ramasser la corde au sol. C'est le jouet préféré du chat, on le lui lance mollement puis le secoue et la bête s'en donne à cœur joie. Ça s'affaire toujours dans la télévision, ça bouge par-ci par-là. C'est alors que ça vibre dans la poche et par réflexe on en sort l'autre écran, plus petit. On oublie un peu le film qu'on continue de suivre du coin de l'œil.

Le cinéma c'est une chose sérieuse se dit-on souvent, c'est de l'art, et en souiller les richesses par l'inattention relève de la profanation. Une faute à coup sûr observée depuis l'Olympe cinéphilique par les dieux Lumières, Eisenstein, Murnau, et qu'on condamne fervemment. Mais voilà que le coupable, c'est soi-même ! On se promet de ne plus jamais pécher à l'avenir, de se vouer corps et âme à l'ascétisme filmique quitte à se soumettre volontairement à la camisole de force et aux écarquilleurs oculaires. Mais c'est oublier qu'on est là l'unique victime, l'œuvre qui se déroule devant soi est immuable (ou à peu près), il sera toujours possible de la relancer d'un clic du bouton Play, ramenant du même coup l'héroïne à la vie, rapiéçant les amitiés brisées, rembobinant l'inévitable.

Et c'est surtout omettre que parfois l'étincelle survient à retardement, après un temps de latence. Car subitement, pile à l'instant où l'on se redresse pour mieux s'asseoir, un détail attire l'attention et voilà que la fiction engloutit la réalité. C'est Toshirô Mifune qui panique devant ses généraux en invectivant un spectre que lui seul aperçoit; la rencontre de Jeanne Moreau, autostoppeuse improvisée, avec un mystérieux archéologue qui accepte de la raccompagner en voiture. Le plaisir ressenti est le même que celui suscité par nos premières amourettes avec le cinéma — simple et innocent émerveillement, sans attentes ni prescriptions. Il suffit de se laisser porter. L'alarme de la machine à laver retentit enfin mais on ne l'entend pas, elle est couverte par le silence ponctuant le duel de répliques cinglantes qui oppose Robert Mitchum à Kirk Douglas, tous deux amoureux de la même femme. Toujours confiné, on a bien fini par voyager un peu, vivre le plus grand amour, battre l'insolent méchant. Et la lessive oubliée restera humide pour la nuit.

 

Envoyer par courriel  envoyer par courriel  imprimer cette critique  imprimer 
Article publié le 15 mars 2021.
 

Rétrospectives


>> retour à l'index