CINÉMAS AUTOCHTONES 1 : Entre les esprits et la matière
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Lait de poule : Strange Days

Par Claire Valade

STRANGE DAYS
Kathryn Bigelow  |  États-Unis  |  1995  |  145 minutes

La veille du Nouvel An. Ce moment fatidique qui, pour une personne obsédée par le temps qui passe, cristallise dans l’année tout ce qui nous file entre les doigts chaque jour, tous ces instants qu’on ne pourra plus rattraper, tous ses contacts humains qui pourraient être les derniers, toutes ces choses qu’on ne pourra pas voir, apprécier, vivre si le temps passe trop vite. Et imaginez ce que cette obsession pouvait représenter dans l’attente du coup de minuit qui nous ferait glisser de 1999 vers l’an 2000. Imaginez maintenant que cette même personne soit également obsédée par la mémoire, par la fugacité des souvenirs, leur manque de fiabilité, la façon dont ils peuvent se fixer, clairs comme le jour, ou encore d’étioler au fil du temps.

Imaginez enfin que, en 1995, à cinq ans du jour redouté, une cinéaste américaine livrait une époustouflante allégorie dystopique remplie de bruit et de fureur, si proche de notre réalité véritable d’alors par son Los Angeles en proie aux pires écueils du racisme et ses personnages en quête de sensations à tout prix, et pourtant si loin de la vie réelle de l’époque par ses tranches de vie enregistrées à même le cerveau par un attirail cybernétique de science-fiction permettant de les revivre à l’infini. Imaginez cette même personne visionnant ce film présenté en grande première dans le cadre d’un concours, dans un cinéma montréalais aujourd’hui défunt baigné d’une atmosphère d’excitation propre aux événements de ce genre. Imaginez le choc de la scène d’ouverture, en caméra point de vue, nous plaçant dans le corps d’un individu sautant d’un toit à l’autre, haletant, tombant. Et puis la tension du récit qui s’emballe, décuplée par sa condensation sur une période de quelques heures à peine, dès que Lenny (un Ralph Fiennes jamais aussi magnétique) découvre l’enregistrement du meurtre d’une figure capitale de la culture noire américaine, puis l’intrigue qui s’enchaîne à la manière d’un whodunit monté comme une course poursuite, portée par des personnages profondément paradoxaux, minés par les contradictions et la dépendance à cette drogue des souvenirs, des expériences de l’Autre. Strange days indeed

Imaginez que, pourtant, tout ça n’est pas ce qui rend le film si mémorable. C’est que la scène finale — peut-être ce que Kathryn Bigelow a réalisé de plus puissant dans toute sa carrière — réunit ces deux obsessions du temps qui passe et de la mémoire en un paroxysme rarement égalé avec autant de force et de justesse. Prise par l’ambiance des rues survoltées débordant de monde, dans les minutes précédant le décompte du passage au nouveau millénaire, la scène est éblouissante d’une énergie cathartique propulsée par le montage parfaitement cadencé, les cadrages minutieux et une conception sonore brillamment calibrée. Au-delà de tout ce bruit et de toute cette fureur, il y a l’urgence du moment, la mélancolie d’une détresse amoureuse déchirante et cette réalisation qu’il faut saisir ce moment, coûte que coûte. Souhaitons-nous que, dans un avenir rapproché, on puisse vivre de telles veilles du Nouvel An à nouveau, dans les rues, tous ensemble, serrés les uns contre les autres dans la lumière des feux d’artifices à se rassurer et à se rappeler de s’aimer. Coûte que coûte.

 

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Article publié le 21 décembre 2021.
 

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