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Arsenault et fils (2022)
Rafaël Ouellet

La chasse à la grenade

Par Olivier Thibodeau

Rafaël Ouellet signe ici l'un de ses meilleurs films, ne serait-ce que grâce au cadre léger du cinéma de genre, qui lui permet de caricaturer les mâles sans le recours au gravitas lancinant qui alourdit le reste de sa filmographie et qui, à l’oreille, fait passer Camion (2012) pour un concerto de piano classique. Transposant astucieusement les codes du western dans son Témiscouata natal, où il a tourné la majorité de ses films, l’auteur poursuit son auscultation du machisme précaire au pays, mais sans s’abîmer dans les rets frigorifiques de l’incommunicabilité, privilégiant l’usage de personnages symboliques, volubiles, plus grands que nature, réunis dans un drame familial musclé aux accents dolaniens. Il parvient surtout à intégrer les thèmes du western (la frontière, les écueils du banditisme, les dérives de la masculinité, le rapport fragile entre la « civilisation » et la nature) au sein d’un discours opportun sur les dérives d’un homme technologique devenu désormais anachronique. Il bénéficie pour ce faire de la mise en scène dynamique d’un récit excitant, d’une production chatoyante et d’une distribution cinq étoiles que domine malgré tout le jeune et charismatique Pierre-Paul Alain.

Le titre du film réfère au nom du garage que tiennent le patriarche Arsenault (Julien Poulin), son fils (Luc Picard) et ses deux petits-fils, Adam (Guillaume Cyr), le bon gars repentant, et Anthony (Pierre-Paul Alain), le tonitruant trublion. Il évoque aussi l’organisation criminelle composée par ces hommes bourrus, connus des gardes-chasse pour les activités de braconnage et de vente au noir qu’ils effectuent avec l’aide d’États-Uniens et de Néo-Brunswickois peu recommandables (incluant l’attachant Robin-Joël Cool, qui signe aussi la bande sonore). Or, bien qu’on savoure la présence au générique de la légendaire Micheline Lanctôt, qui interprète sans effort la matriarche Arsenault, propriétaire de la cantine locale, on aime surtout le fait qu’on s’éloigne ici des embarrassants récits féminins de la première heure ; on apprécie que Derrière moi (2008) soit derrière le réalisateur et que l’ethnographie phallocentrique de Camion se poursuive avec une pointe d’ironie bien placée (question aussi de guérir la misogynie larvée de Gurov & Anna [2014]). En effet, si les personnages de son film de 2012 s’autoparodiaient de cette façon pathétique qui est celle des héros québécois (Poulin, dans son renfrognement indécrottable et Patrice Dubois dans son impuissance apathique), c’est dans leurs excès que les protagonistes de son plus récent film se muent en caricatures, dans le mépris des traditions, donc de la nature, que provoque l’adhérence aux dogmes du progrès et de l’impérialisme capitaliste.

Ouellet s’est toujours distingué comme un brillant directeur d’acteurs. Et bien qu’il dirige ici une distribution exceptionnelle dont le naturalisme semble aller de soi, il parvient néanmoins à inspirer une performance mémorable à Pierre-Paul Alain qui, en garçon sauvage et braconnier opportuniste, constitue la figure clé de l’œuvre. Indomptable et indiscipliné, terrifiant et enchanteur, son personnage est écartelé entre une passion dévorante pour la liberté, synonymique de la nature champêtre, et l’attrait pour les engins et les pulsions colonialistes de l’homme technologique. Emblématisés par son véhicule dégueulasse, une grosse camionnette noire qu’il conduit à la manière d’un gladiateur romain, avec des sangles attachées dans les coins de la boîte et un compartiment dérobé pour sa carabine le long du phare arrière, les débordements d’Anthony s’inscrivent surtout dans un affront comparatif à l’éthique de la chasse révélée dans Camion. Là où on s’efforçait précédemment d’en exposer le caractère sacro-saint, hautement ritualisé et réglementé (« quand on chasse, on se la ferme », disait le précédent patriarche de Poulin), on nous en démontre ici les dérives violentes et aberrantes lorsqu’Anthony abat un ours pour lui tronçonner les pattes ou lorsqu’il tue un cerf avec une grenade.

C’est dans l’opposition entre chasse et braconnage que prend forme le discours politique du film, dans les actions immorales commises par les héros au nom d’une tradition dont ils renient simultanément les préceptes. On aura beau tenter d’expliquer ces actions par le biais d’un flasque plaidoyer contre la répartition des richesses (« mieux vaut ça que de travailler les mains dans la graisse pour 15 $ de l’heure », nous répète-t-on sans cesse), ce sont finalement les prétentions contradictoires des personnages qui exsudent ce doucereux parfum de conservatisme que l’œuvre met en relief. De même que les fallacieux prétextes entourant le droit inaliénable aux libertés d’antan, comme lorsqu’Anthony déclare regretter l’époque bénie où ses ancêtres étaient libres de chasser « comme les Indiens », approche qu’il renie complètement en mutilant pour le profit et en tuant pour assouvir son sadisme. Ce faisant, il rappelle d’ailleurs son père, qui s’éprend d’un « beau buck » qu’il abat ensuite et tire hors du lac à la va-vite, sous le couvert de la nuit, loin de la révérence solennelle dont faisaient preuve Poulin et ses fils dans Camion, loin du respect imparti aux fruits de la chasse dans le cinéma québécois traditionnel, particulièrement le cinéma de Perrault, où on rêve humblement d’Oumigmag. 

Fier héritier du cinéma policier, du western, d’un cocktail de genres machos outrageants, Arsenault et fils en extrait l’immoralité et le dynamisme, représentant la chasse dans une perspective d’action plutôt que de communion avec la nature, reniant toute prétention documentaire au profit d’une logique purement affective. Il inscrit en outre les paramètres de son drame familial dans une structure narrative inspirée du polar, pétrie de surprises usitées, de faux semblants et de mystères irrésolus, propres d’une économie métaphorique des relations humaines et de la caractérisation. Pour le meilleur et pour le pire, le spectateur se retrouve ainsi face à une distribution de personnages principalement symboliques. Or, si celui de Karine Vanasse est particulièrement risible, bête incarnation de « la femme forte », c’est-à-dire de la manipulatrice qui indispose les garçons avec son aplomb et sa féroce indépendance, celui de Guillaume Cyr l’est tout autant, mais de cette façon pathétique et attendrissante qui était celle de Patrice Dubois dans Camion. Archétype du vieux garçon crédule, c’est heureusement sa naïveté que l’on souligne ici, et non quelque perspective indigeste de félicité conjugale. C'est sa candeur qu'on accentue, mais surtout son intercession héroïque auprès d’une gent masculine coupable, dont il assure finalement le salut par sa propre repentance et son abandon messianique à la justice. Le symbole de l'homme aux poignets implorant les menottes est grossier mais percutant, à l’instar de cette œuvre charmante dont le manque de subtilité est porteur d’un message urgent à propos du manque de subtilité de nos chasseurs devenus spéculateurs… 

 

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Critique publiée le 29 juin 2022.