VOL. 5 NO. 24
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Vol. 5 | No. 24

Par La rédaction

Entre deux


Ce numéro se veut comme à cheval entre deux années pénibles. Ses textes, les films sur lesquels ils portent, sont marqués par des quêtes qui semblent se tenir en dehors du monde filmé. Loin d’où la caméra se sait habituellement confortable, dans des espaces dégagés, mais pas encore investis par le cinéma, même si, dans chacun des cas, ce dernier reste en bordure, dans l’arrière-plan, à revenir hanter les images par ses figures et ses stéréotypes, ses genres et ses styles.

Entre une année imprévisible et une prochaine trop prévisible, le temps se contracte immédiatement dans l’attente — de quoi ? de quelque chose, probablement, de l’ordre de l’événement, aussi minuscule soit-il, afin de nous aider à ramasser les petits bouts longtemps décortiqués du temps confiné et de pouvoir à nouveau tenir notre temps entre nos mains, avoir l’impression qu’on se prend en main, qu’on la tend, qu’on la prend.

Il est réconfortant par ailleurs de se rappeler que le 28 décembre dernier l’on fêtait le 125e anniversaire de la première projection publique et payante du cinématographe des Lumière, dans ce fameux Salon indien du Grand Café du boulevard des Capucines à Paris, et qu’à faire aujourd’hui l’exercice de visionner dans l’ordre ces dix films de moins d’une minute chacun, à retrouver l’innocence qu’ils évoquent, les émouvantes premières fois qu’ils impliquent, on peut bien se poser devant le chemin parcouru par le cinéma et réaliser à quel point il est à la fois immense et petit, tributaire de grands artistes comme il est grugé par son homéomorphie industrielle ; quel dommage au fond que le cinéma se soit dès le départ constitué en série : les séries numérotées des Lumière, les séries de Feuillade, les séries des genres hollywoodiens, les séries des stars, même ou surtout les séries auteuristes, comme la rançon d’un rêve de totalisation à cocher, empilées d’images qui structurent l’histoire du cinéma ainsi que la cinéphilie qui la parcourt, ces temps-ci plus que jamais.

Car du fond de nos domiciles sécurisés, il faut dire que l’actualité cinématographique n’a jamais été si désactualisée de nos habitudes, si désengagée de nos pulsions, que maintenant, la cinéphilie parcourt les territoires du cinéma en traçant des chemins qui s’écrivent à la mesure de temporalités privées. En 125 ans nous sommes passés de dix minutes de films ébahissants projetées devant une foule subjuguée à des marathons individuels épuisants, avalés par les listes en séries, venant naturellement recouvrir les ficelles historiques sur lesquelles on remonte aujourd’hui le filon du cinéma. Disparus, pour l’instant du moins, ces films qu’il faut se presser de voir avant la fin de leur vie en salle, au profit d’une spectature de salon qui n’est pas nouvelle mais qui se déploie maintenant avec une telle intensité qu’elle nous fait nous demander quand et si l’on retrouvera de l’innocence d’avant.

À revoir ce premier programme, on peut par exemple se demander si le cinéma, avant de raconter des histoires, ne voulait tout simplement pas faire acte de présence. Être là au moment où ça se passe, dans une tension qui disparaît dans un monde confiné où la fausse impression d’un rien qui ne se produit jamais nous bouscule, où immanquablement les images d’actualité en viennent à se confondre avec les images du cinéma, avec comme prise de conscience hypermoderne qu’il n’y a parfois plus que les images du monde qui puissent nous mettre en contact avec lui.

Dans ce désalignement qu’incarne la cinéphilie au temps de la pandémie, entre ces deux années qu’on ne peut pas écarter, il est bon enfin de se demander si le rôle de la critique n’est pas redevenu urgent, peut-être pour la première fois depuis qu’Internet l’ait fracturé. Car comment imaginer s’y retrouver, dans cette nouvelle et fausse impression de totalité qu’est l’accès numérique aux films ? comment agencer, pour les plus cinéphiles, ceux déjà engagés sur la lancée d’une liste ou d’une série imaginaire, la totalité intime de cette histoire du cinéma qu’on se fait pour nos yeux à la totalité globalisante du cinéma qui n’arrête toujours pas de tourner alors que la fermeture des salles semble surtout avoir accéléré la rapidité des cycles de vie des films ?

La critique de cinéma s’avère plus outillée pour répondre à cette question que la publicité, les distributeurs, les festivals en ligne ou les grands médias. C’est pourquoi ces textes, salves critiques, sans essai ni réflexion particulièrement transversale, visent la singularité des films concernés, des œuvres qui se posent donc, souvent paradoxalement, comme en dehors du cinéma, de ce qu’on y voit habituellement, afin de mieux célébrer ce 125e anniversaire des caméras qui savent être là pour ne pas oublier, et embaumer cette part inaliénable d’affect, de sensibilité commune, que le cinéma rend visible.

Claire Valade profite de la récente restauration 4K de l’œuvre de Wong Kar-wai pour nous offrir de revisiter son œuvre en vagabondant. Sarah-Louise Pelletier-Morin, nouvelle membre de la rédaction, se penche sur l’existence en marge de la traductrice allemande de Dostoïevski dans La femme aux 5 éléphants. Maude Trottier ausculte l'amitié et ses gestes dans le périple médical faussement banal de Never Rarely Sometimes Always. Sylvain Lavallée se penche à son tour sur un versant invisible de la vie américaine, celle des nomades de Nomadland. David Fortin plonge dans la communauté réparatrice de Sound of Metal où la puissance et la masculinité font place à la fragilité et la résilience. Claire-Amélie Martinant s’extirpe loin de l’urbanité avec Je m'appelle humain, la magnifique rencontre cinématographique avec la poétesse innue Joséphine Bacon. Ces nouveaux sujets qui étaient pourtant toujours là prouvent bien que le cinéma gagne encore à pivoter, à faire connaître, à revisiter.

Dans un second temps, les enjeux formels du cinéma contemporain et leur capacité à produire de ces agencements entre la cinéphilie personnelle et l’histoire du cinéma sont centraux à toute volonté de se re-situer dans l’état culturel des choses, puis de se positionner au regard de ceux et celles qui ne sont plus parmi nous mais qui modulent les chemins présents du cinéma. Ainsi, Olivier Thibodeau discute du legs affectif du cinéaste Peter Wintonick avec lequel sa fille, Mira Burt-Wintonick, entre en dialogue de manière émouvante dans Wintopia, tandis que Samy Benammar s’émeut d’un carton de générique de fin ouvrant sur une histoire imaginaire du cinéma dans Watermelon Woman et que je me butte à un carton de générique d’ouverture donnant sur un mensonge du cinéma dans Mank. Entre nouvelles vérités et vieux mensonges, le cinéma sous confinement a peut-être comme seul salut de jalonner le temps qu’il faut pour reconsidérer notre relation à son histoire tout en célébrant ses prises de conscience actuelles. Une actualité que nous soulignerons à nouveau prochainement, à l’occasion de la publication de notre palmarès des 30 meilleurs films de l’année 2020.


 

Mathieu Li-Goyette
Rédacteur en chef

 






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Article publié le 31 décembre 2020.
 

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