VOL. 5 NO. 21-22
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Vol. 5 | No. 20

Par La rédaction

SUR LE SEUIL

Depuis un bout de temps personne ne met plus les pieds dans les salles de cinéma. Ni dans les librairies, ni dans les théâtres, pas plus dans les amphithéâtres, drôlement pas dans les musées et encore moins au cirque. Toute la culture a perdu ses espaces, mais pas toute la culture n’est empêchée de diffusion. La littérature se consomme tout aussi bien et une plate-forme comme leslibraires.ca assure une centralisation des ventes, une canalisation égalitaire, par inventaire et par région desservie, des acheteurs « bleus » qui veulent du livre. La solution numérique ne sauvera pas à elle seule cette industrie — d’ailleurs ce texte ne s’intéressera pas à l’économie —, mais lire maintenant n’a jamais été aussi semblable à ce que c’était que de lire avant. Et « déjà » les librairies rouvrent.

Le cinéma par contre fait face à son Histoire. Au fait qu’il a toujours été technologique, ambitieux, qu’il coûte cher parce qu’il est beau quand on le pousse à bout. Comme par prolongement, c’est un art de box-office même pour les films qui n’en font pas, avec des œuvres majeures qui n’existent le temps que de quelques festivals et d’autres chanceuses qui finissent par faire suffisamment de tours du monde pour atterrir en VOD. Il ne faut pas se mentir, la part du cinéma mondial qui repose sur les épaules des festivals est actuellement irremplaçable. Comme dans une bourse souterraine, la fragilisation des prix, de la concentration médiatique, allège dangereusement les lauréats des événements, amenuisant leur chance de circuler dans ce tour du monde. Ce n’est de la faute de personne, mais force est d’admettre que tant que les choses ne seront pas exactement comme elles l’étaient avant (et en un peu mieux), le triste portrait du cinéma contemporain, du problème de financement de ses formes fragiles, du problème d’accessibilité à ses œuvres moins normées, sera encore plus triste.

Début mars, notre page « Cinéma en pantoufles » était mise à jour quotidiennement. C’était la panique, celle qui accompagne la peur de voir tout disparaître. Mais la panique a rapidement fait place à la lassitude, celle bien connue qui assomme quand on réalise tout le temps perdu à choisir un film sur Netflix ou encore à naviguer parmi la myriade de gratuités et autres entreprises Live qui ont su prouver que Facebook, malgré le tissu social qu’il constitue, n’a toutefois rien d’un espace culturel. Si autrefois on craignait de l’accessibilité qu’elle n’encourage pas l’exhaustivité, on commettait la grande bévue de sous-estimer ce qu’allait causer la numérisation totale du marché et l’éclosion du problème de fond qui allait émerger : la fin entrevue d’une temporalité industrielle pour le cinéma — le battement de mesure d’un calendrier festivalier, la propulsion d’une saison des prix, des éléments qui demeurent fondamentaux au vu du bouche-à-oreille, de la critique, de la distribution, mais aussi d’une certaine part de folklore culturel et historicisant qu’on ne peut rejeter en bloc.

C’est pourquoi le cinéma a besoin de ces différents seuils pour savoir où il va, où il entre, qu’il jauge le regard qu’on lui porte. Il a besoin de limites à franchir pour marquer soit sa rentabilité soit son audace, son penchant majoritaire ou son penchant minoritaire. La cinéphilie postmoderne est d’ailleurs l’enfant de cette conscience du faisable et du risque ; n’importe quel spectateur curieux sait aujourd’hui aligner son regard sur le ton d’un film et c’est même à la pluralité de ces tons qu’on peut tout un chacun se concevoir une cinéphilie pas trop gâteuse. Des seuils à franchir et des tons à endosser. Il n’y en a plus vraiment quand le cinéma perd ses espaces et tait son attractivité, quand ça ne sert plus à rien de taper sur les mauvais films (« Tous les films vont bien aller »), quand il n’y a plus cette unique salle dans laquelle un beau film finit par se frayer un chemin, quand les macrocosmes du streaming ont du se modeler sur des marchés de niche et de fidélité pour être à flot ; ces plateformes (Criterion, Kanopy, Mubi, Tënk, pour nommer les essentiels) ont quelque chose de formidable, surtout ces jours-ci, mais elles demeurent garantes d’écosystèmes contrôlés, utilisés par des convertis, alors que le cinéma ne peut bien vivre que lorsqu’il parvient à rencontrer des inconnus et provoquer des accidents. L’espace culturel du cinéma, sa salle, son festival, sa cinémathèque, forment ainsi une sorte de barrage sélectif contre l’informité de l’accessibilité numérique. Ce que cette pandémie finit de prouver, c’est qu’il ne s’agit qu’accessoirement d’une question de taille d’écran, voire même de sentiment de collectivité (les salles vides ont leur charme), et que la forme profondément industrielle, capitaliste, qui marque le parcours d’un film de sa création à sa réception est aussi le seul régulateur de son déferlement. D’ailleurs, c’est au sortir de ce genre de crise exceptionnelle, où l’on parle de revaloriser certains emplois, qu’il faudrait revaloriser les métiers de programmation et de distribution, occupés par ceux et celles qui donnent leur sens et leur singularité à chaque espace culturel qui nous ouvre sur le cinéma. Moins parler de popcorn, plus parler des films, des agencements qu’on crée de film en film, et ne surtout pas porter attention à la misère intellectuelle de Guy Fournier.

C’est pourquoi ce numéro est marqué par une forte conscience de la temporalité du cinéma, par cet instant du visionnage parti rejoindre l’instant d’un tournage — le cinéma comme machine à voyager dans le temps —, instant à nous surprendre des promiscuités maintenant interdites mais permises avant dans ces films indociles, instant à nous prendre aux tripes quand les images nous renvoyaient à des rêves — de voyages, de découvertes, de rencontres — qui n’étaient tout à coup plus du domaine des possibles. Inversement c’est aussi plus que jamais le moment de laisser la temporalité du cinéma pénétrer notre vie, laisser ses images nous divertir des empêchements, mais surtout nous laisser investir par elles — qu’elles nous changent les idées, qu’elles nous regardent, qu’elles nous inspirent. En ce matin où le déconfinement débute ici à Montréal, on vous livre une petite collection des pensées qui ont taraudé notre rédaction pendant ces dernières semaines d’isolation, sous forme de la seule Immunité collective en laquelle on peut croire sans doute aucun, celui du partage des images, de l’échange des affects, dans des textes introspectifs, personnels, parfois même un peu monstrueux parce qu’ils livrent dans la plus grande transparence ce que le monde des conférences de presse et des arcs-en-ciel a rendu opaque.   

À ce talisman de groupe s’ajoute une réflexion de Sylvain Lavallée qui a tous les éléments pour être un texte déjà lu (il y parle de Vertigo, 12 Monkeys et La Jetée) mais qui n’a évidemment rien d'un cliché. Ensuite Anne Marie Piette nous revient en force, après un congé de maternité transformé en confinement, en déboulonnant le réalisme présupposé de la minisérie Unorthodox, le récent succès de Netflix. En festival, Claire-Amélie Martinant et Olivier Thibodeau ont passé en revue l’édition en ligne de Vues d’Afrique. Du côté critique, trois nouveautés des steppes de la VOD commentées par Olivier qui se penche sur le temps faussement périlleux de Spaceship Earth ; Maude Trottier qui parcourt agilement le temps historique de Heimat is a Space in Time et moi qui m’attarde sur le temps en boucle de Jinpa, un inédit tibétain.

Disons pour finir que ce numéro est le premier d’une série sur l’espace culturel du cinéma, série qui réfléchira au fil de l’été, jusqu’à tant qu’une salle puisse être pleine, à tout ce que le cinéma doit à ses espaces, à tout ce qu’il ne pourra plus être si l’on ne peut pas les conserver, les considérer, à la fracture de la spectature tenue éloignée du grand flux culturel qui fait circuler le cinéma, à une certaine candeur dont on peut aujourd’hui se surprendre à craindre la disparition. Serons-nous encore innocents ?

 

Mathieu Li-Goyette
Rédacteur en chef

 









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Article publié le 25 mai 2020.
 

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