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Numéro Douze - Le conte au cinéma

Par Panorama - cinéma




EN QUÊTE DE RÉCITS

«Définir positivement le récit, c'est accréditer, peut-être dangereusement, l'idée ou le sentiment que le récit va de soi, que rien n'est plus naturel que de raconter une histoire ou d'agencer un ensemble d'actions dans un mythe, un conte, une épopée, un roman

- Gérard Genette, Frontières du récit (Communications #8, 1966)

Depuis quelques années, on peut retrouver dans les pages en ligne de Panorama-cinéma un certain militantisme pour le récit. Une quête à la fois ludique, à la fois réfléchie, à la fois issue d'une consommation généreuse de films d'auteur contemporains qui, il faut se le dire, sont dorénavant plus regardés pour leurs mises en scène, leurs performances, leur cohérence, voire leur seule réputation.

En effet, quel « spectateur averti » a encore l'habitude de se jeter dans la salle obscure pour voir une « histoire de », une « quête de », une « fable sur »? Le sujet, lentement grugé par la forme et la société cinéphile, s'en est allé. Pour le remplacer : des attentes sensorielles, l'auteurisme à outrance, l'impression que la mode n'est plus à la mise en scène d'un récit, mais bien au récit de la mise en scène; la technique se raconte et nous – spectateurs et critiques – avons le devoir de l'entériner.

La question qui se pose d'emblée est la suivante : le récit va-t-il encore « de soi »? Peut-on encore affirmer que « rien n'est plus naturel que de raconter une histoire ou d'agencer un ensemble d'actions » dans un roman, un film? À voir l'état du cinéma contemporain, rien ne semble aussi incertain que la place qu'y occupe le récit.

Comme si le récit n'était plus qu'un alibi au discours, les personnages désertent lentement les scénarios. Ils se caractérisent par leur soi-disant originalité, leur dédain de la société moderne, leur renfermement, bref, tout ce qui pourrait les couper suffisamment du monde pour qu'ils ne deviennent qu'un prolongement de la pensée du cinéaste. Ainsi, on fait parler le cinéma, on le fait discourir, on construit ponctuellement la polémique. Les Québécois Denis Côté, Mathieu Denis, Maxime Giroux, Stéphane Lafleur, Simon Lavoie, Rafaël Ouellet, tous des auteurs à part entière, de vrais artistes, des visionnaires dans certains cas, sont emblématiques de ce drainage du narratif.

En résulte des films uniformément lents, d'apparence plats, qui percent le réel d'un seul bloc cynique, mât, sûr de lui, parfois prétentieux, d'autres fois naïvement nombriliste. Ce cinéma si intime qu'il en devient figé fait de ses auteurs le centre de tous les intérêts. Or, ce lieu secret, presque consanguin, où le moi et le surmoi se croisent, s'entrechoquent et font du film, n'est-il pas temps de le voir éclore? de le voir s'ouvrir sur le monde? d'observer le fruit de cette cogitation mélancolique qui perdure?

Le cinéma contemporain, au Québec comme ailleurs, a laissé la binarité s'échapper d'entre ses mains. Sans choix, sans dilemmes, les films d'auteur ont aujourd'hui la fâcheuse tendance d'évacuer la morale de leurs récits. La mode est au « je ne dis rien dans mes films, c'est vous qui y voyez un discours ». Elle est au « je ne suis pas moraliste, je ne fais pas d'antagonismes ». Bien que l'on aimerait y voir une laïcisation du cinéma, force est d'admettre qu'on assiste à sa sacralisation païenne. On restructure l'intérêt des spectateurs et des critiques face à la persona de l'auteur plutôt qu'autour des récits contés. De la vénération des films et des genres, nous voici embourbés par des cinéastes qui charment par leur non-conformité, par leur coup de poing sur la table qui crie la différence tout en craignant l'insignifiance.

En conséquence, nous aborderons durant les trois prochains mois les diverses formes du conte au grand écran, questionnant ses origines, ses définitions et déclinaisons, nous intéressant autant à l’OEuvre d'André Forcier qu'à celle d'Éric Rohmer, d'Alejandro Jodorowsky et de quelques classiques qui soulignent l'évacuation de l'auteur du film comme locuteur presqu'unique du récit. Non pas l'occasion de dresser un constat rétrograde, voire réactionnaire, ces textes nous permettront d'interroger la place du récit et de sa structure dans le cinéma contemporain, d'étudier ses vertus comme ses limites et de tirer de son écriture quelques leçons pour repenser le cinéma et ses philosophies esthétiques.

Mathieu Li-Goyette
Rédacteur en chef 


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Article publié le 30 septembre 2013.
 

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