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Vol. 5 | No. 6

Par La rédaction

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MINORITÉS CRITIQUES
 

« Quand on fait de la critique de cinéma pendant 15 ans, il arrive un moment où on connaît trop les réalisateurs. Je n’arrivais plus à juger leur travail ou sa qualité. […] Je trouve que Denys est arrivé à une forme de cinéma où tu ne peux pas te tromper, c’est lui. J’aurais été dans la salle d’à côté, à la première scène [et je l’aurais reconnu]. […] Quand on commence un papier comme vous l’avez commencé et comme vous l’avez continué, en disant ‘‘Monon’c Denys va vous donner une leçon’’, c’est une exécution, une lapidation publique. […] J’espère, Alexandre, que tu vas vivre jusqu’à 75 ans et que tu vas être capable de faire des papiers meilleurs que ça. »

–  Franco Nuovo à Christiane Charette, 8 Juillet 2018

 

Il y a dans cette défense éhontée du copinage et de la facilité quelque chose d’atterrant, qui débute un peu plus tôt dans l’entrevue, quand Franco Nuovo confirme qu’il a arrêté de faire de la critique au tournant des années 90, parce qu’il connaissait trop « Denys ». En fait, pour quiconque l’intégrité intellectuelle est une valeur et pour qui le journalisme et l’exercice critique ont une fonction collective, les mots de Nuovo présentent, sous le couvert de son amitié, un arrière-goût dégueulasse : l’exemple par excellence de l’état médiatique québécois quand il refuse sa vocation publique au nom de l’intime et du familier. Que Nuovo eût choisi de défendre le dernier film d’Arcand – film honteux, honteux pour un réalisateur qui a fondé son art sur l’histoire, la sociologie, la philosophie, honteux pour le réalisateur du Confort et l’indifférence qui a rejoint la hauteur de ses sujets – dans le cadre de son émission à lui, grand bien lui fasse, mais qu’il ait brandit (et hurlé, passant rapidement du vouvoiement radio-canadien au tutoiement colérique) ses arguments à Alexandre Fontaine Rousseau (parce qu’il avait osé traiter Arcand de mononc’ dans cet excellent texte paru chez 24 images), puis que personne (sauf Marc Cassivi !) n’ait pris sa défense en montrant du doigt l’éléphantesque niaiserie de la situation, voilà bien une petite tragédie.

Les mots sont pesés, car petit dans ses répercussions directes, ce bullying d’une voix minoritaire sur la scène de la société d’état est l’énième épisode d’un drame collectif qui se joue ponctuellement au nom d’un traditionalisme prévisible (« voyons donc qu’on puisse traiter un artiste immense de mononc’, voilà bien l’opinion d’un jeune blanc-bec irrespectueux »). Craignant de voir je ne sais quel monument s’effondrer, qu’il s’agisse d’Arcand ou de la liberté dramaturgique de Lepage, le fait qu’une chaîne publique soit si difficilement ouverte aux voix discordantes est troublant et qu’elle permette à son arrière-garde autant de sournoiseries à l’égard du Nouveau Monde l’est encore plus (exemple parmi d’autres : il fallait entendre, lors de l’émission de la Rentrée, René Homier-Roy détourner ses quelques secondes de parole destinées à promouvoir sa nouvelle saison afin de confier son inquiétude profonde quant à l’avenir de la culture québécoise suite aux annulations des spectacles de Lepage – un acharnement ridicule auquel trop de chroniqueurs vedettes aux opinions médiocres ont droit depuis le 26 juin dernier).

Pas question pour autant de dire qu’il n’y a pas de bons chroniqueurs ou de bons journalistes qui officient sur les ondes de la Première – les meilleurs sont précis, articulés, curieux, dotés d’un esprit vif, généreux et font généralement partie d’une vague aisément identifiable –, mais que ceux-ci entérinent presque tous une certaine voix majoritaire. Qu’elle soit intellectuelle ou populiste, cette voix majoritaire l’est parce qu’elle assure sa suprématie directement (ou indirectement) par le biais d’une opinion stable. Que cette voix soit intéressante ou non, elle vient mettre en mots la présence d’idées dominantes, qu’elle articule, met en relation et consolide.

 

*

 

La critique, ou du moins celle qui se bat pour l’être, est minoritaire dans ses principes. Pour trancher, percer, elle n’a que son langage, auquel elle doit veiller pour l’affermir, afin de lui trouver une persistance intellectuelle qui lui permette de se tenir debout face à ceux qui créent et à ceux qui regardent (qui peuvent toujours répondre que la critique, elle, ne crée pas). Par ce langage, la critique a appris à attaquer, à être incisive, à tirer l’opinion publique vers son contraire en étant la seule instance médiatique qui doit s’autoriser régulièrement la subversion. Ce rôle, elle se le fait subtiliser de plus en plus, non pas parce que « tout le monde est un critique aujourd’hui », commentaire complaisant qui semble interdire au spectateur toute pensée critique, mais bien parce que l’espace médiatique hyperpolarisé d’aujourd’hui cherche à conserver ses acquis comme les membres d’une fonction publique eux aussi ont le beau jeu de cultiver la voix majoritaire.

La voix minoritaire est celle de ceux dont l’argumentation va à l’encontre des idées dominantes afin de les renverser – le minoritaire n’est pas une statistique, c’est un devenir majoritaire. Ainsi il est faux de penser qu’en ayant recours aux services de la subversion, un média puissant la scléroserait nécessairement, car cela voudrait dire en retour que le majoritaire l’est par son ampleur médiatique et non par la nature même des idées qu’il convoie. Le minoritaire, c’est dans sa nature, cherche à faire exister des idées qui sont difficiles, qui prennent du temps à s’enraciner dans une société, précisément parce qu’elles mettent au défi des perméabilités culturelles, sociales et historiques. Rappelons que si les affaires SLĀV et Kanata ont mené à des indignations si démesurées et répétées, ce n’est pas parce qu’il y avait des minorités prêtes à protester, mais parce qu’il y avait une majorité prête à les écraser.

C’est pourquoi Franco Nuovo, quand il a été invité à débattre, n’a pas débattu. C’est pourquoi il s’est contenté d’assumer sa posture de majoritaire et de plaquer sur la face de l’impopularité la minoritaire d’Alexandre. À travers des attaques personnelles, une caractérisation déformée, un repli de son expérience sur la sienne, des arguments amplifiés par une émission qui a souligné à plusieurs reprises la nouveauté de cet ami alors qu’il a bien dû écrire plus d’un millier de critiques lors des 15 dernières années (15 années qui ne lui ont pas empêché, lui, de demeurer intègre), c’est bien Nuovo qui ne faisait pas le poids alors que seul son interlocuteur parlait réellement de cinéma.

S’il n’y a rien de bien nouveau dans cela, il faut aujourd'hui pointer, d’une part, la dissémination graduelle des discours minoritaires au fil de l’expansion des médias numériques et de la dématérialisation de l’information ; puis, d’autre part, la centralisation des discours majoritaires au fil de leur domination économique du marché. Devant un tel déséquilibre, il appartient au final aux instances publiques, telles que Radio-Canada (voire La Presse, avec son nouveau statut d’organisme sans but lucratif…), de cultiver sciemment un espace minoritaire qui puisse échapper aux seules contraintes de la profitabilité tout en lui accordant une visibilité populaire (c’est-à-dire de ne pas la confiner aux cases horaires de troisième ordre, aux balados et aux internets).

Pas un espace qui représente « ceux qui n’ont pas la parole » (qu’est-ce que ça veut dire dans une époque hypermédiatisée ?), mais un espace pour ceux qui pensent et qui ne pensent pas comme les autres.


Mathieu Li-Goyette
Rédacteur en chef



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Article publié le 28 août 2018.
 

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