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Numéro Neuf - Complexes du cinéma québécois

Par Panorama - cinéma




LA GRANDE SPÉCULATION

« On dit souvent qu'il y a divorce entre le cinéma québécois et son public. Mais pour qu'il y ait divorce, il faut un mariage. Or, il semble bien que le public québécois n'a jamais épousé son cinéma. Il y a bien eu, ici et là, depuis les années 60, quelques rencontres entre le spectateur québécois et son écran, mais ce n'était que des passades. Ça n'a jamais été sérieux. » - Paul Warren, introduisant Le cinéma québécois à la recherche d'un public ¹

Ces lignes, écrites en 1982, n'ont pas vieilli. Scandée par les gérants d'estrade et les chroniqueurs culturels du dimanche, la crise du cinéma québécois n'en est pas une, car, pour paraphraser Warren, pour qu'il y ait crise, il faut un succès. Or, le succès remporté par le cinéma québécois des années 2000 devrait s'expliquer autant que sa faillite actuelle par un contexte qui fut propice à son exploitation en salles. Démocratisation des moyens de production, arrivée du numérique, débarquement massif d'une première cohorte de réalisateurs ayant fait école chez l'INIS ou dans les programmes universitaires de mieux en mieux cotés... Ajoutons à cette accumulation de circonstances favorables un succès de Denys Arcand aux Oscars, puis la maîtrise technique avérée d'une industrie nationale maintenant capable de réaliser des films « à l'américaine » et la bulle spéculative du cinéma québécois est formée.

Un film policier reprenant la structure de Lethal Weapon, une oeuvre à la fois nostalgique et libertaire placardant ses plans de Bowie et Stones pour raconter l'émancipation d'un homosexuel, un film champêtre où la région se bataille avec les idées d'un médecin urbain pour le charmer, voilà un cinéma de premières fois, un cinéma-gimmick qui vieillit mal, un cinéma circonstanciel qui a fait carburer le box-office dans un rêve québécois de l'image qui savait enfin nous vendre, aimions-nous croire, à la hauteur de notre propre image (propre). Il se faisait lui aussi à l'idée qu'il pouvait offrir autant, sinon plus, que l'industrie du divertissement américain. Nous voilà donc avec une bulle spéculative vulnérable à tous les périls, fragile parce qu'elle repose sur un succès d'estime, éphémère parce que notre industrie n'est pas modelée pour les gros budgets.

C'est ainsi qu'apparaissent les enveloppes à la performance, idée apparemment audacieuse qui tentera de réformer notre industrie en méritocratie; c'est face à cette soi-disant renaissance du cinéma québécois que ce dernier a dépassé la barre devenue fatidique des 5% de la part de marché annuel, en élaborant des entonnoirs à subventions, en coinçant nos oeufs dans le même panier, celui des réalisateurs à succès. Culminant à 18,80% entre 2004 et 2006, retombant aujourd'hui en dessous de la barre des 5%, soit celle d'avant le succès international des Invasions barbares, elle gravite autour des chiffres qui faisaient écrire à Ginette Major au début des années 80 qu'il était illusoire que le public cède encore et toujours à un « produit taré » et qu'il fallait « reprendre conscience du véhiculé de ces films, dans ce qu'il a de conscient et d'inconscient. »²

La bulle est aujourd'hui percée, crevée par ceux qui souhaiteraient voir plus de « films pour le grand public », plus de comédies et de films de genre qui sauraient capitaliser sur un bagage narratif déjà éprouvé par Hollywood - du cinéma américain, mais québécois, non plus tant pour nous raconter nos propres histoires, mais bien pour banquer sur celles-ci. Le débat actuellement lancé dans les sphères médiatiques, aussi faux soit-il, est néanmoins plus nuisible qu'on ne le croirait au premier abord - c'est pour cela que nous y consacrons notre prochain numéro. Débat de sourds, celui de la lucrativité de notre cinéma nous détourne du problème premier, soit l'extinction d'un cinéma populaire comme nous l'avons déjà connu, le parachèvement d'une dichotomie de plus en plus dommageable entre le cinéma d'auteur et le cinéma commercial et l'écartèlement entre une culture bourgeoise et une inculture démagogue.

Comme si le cinéma grand public répondait au cinéma hermétique de certains de nos auteurs - les moins francs, mais jamais les plus intellectuels - avec une bêtise proportionnelle à la crise postmoderne de notre cinéma gris, les débats publics ont le beau jeu d'opposer deux cinémas pour entretenir l'adversité, se payant des auteurs prestigieux autant que des vedettes à potins. Somme toute, la crise économique du cinéma québécois est, comme nombre de problématiques québécoises, un leurre, un problème simpliste avec des résolutions simplettes. Préférant les réponses complexes, il nous resterait à parcourir à rebours ces pistes, ces chemins qui nous mèneraient à nous questionner sur l'évolution du cinéma québécois à travers l'imaginaire de la nation, mais aussi par le biais d'une approche de la narration et de la mise en scène qui se sont ancrées au sol au point de frôler l'immobilisme.

Gilles Carle disait, sans complexes, qu'il se faisait « son cinéma ». Mais nous, de qui est notre cinéma?

Mathieu Li-Goyette
Rédacteur en chef



¹ 
MAJOR, Ginette. 1982. Le cinéma québécois à la recherche d'un public : bilan d'une décennie : 1970-1980. Montréal : Les Presses de l'Université de Montréal, p.7.

²  Ibid, p. 154.
 


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42
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Le crime d'Ovide Plouffe
La mort d'un bûcheron
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Entrevues

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Article publié le 4 mars 2013.
 

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