L'équipe

Evil Dead (2013)
Fede Alvarez

Fétiche de la scie à chaîne

Par Alexandre Fontaine Rousseau
Il y a de cela plus de trente ans, un Sam Raimi encore tout jeune, auquel n'avaient pas encore été confiées les rennes d'un troisième Spider-Man, réalisait sans un sou un petit film d'horreur sans prétentions qui, mine de rien, allait marquer l'histoire du genre. Authentique classique culte ayant bercé l'adolescence de plus d'un cinéphile, le premier Evil Dead demeure un noble fleuron du cinéma de série B, l'exemple parfait de ce que l'on peut faire avec peu de moyens et beaucoup d'imagination. Ses deux suites, au lieu de chercher à reproduire avec le plus de fidélité possible une formule gagnante, utilisèrent ce premier film comme tremplin pour explorer une approche diamétralement opposée - établissant coup sur coup à peu près toutes les règles de la comédie d'horreur moderne.

Or, dans la conjoncture actuelle, « Evil Dead » n'est plus qu'un titre familier que l'on donne à un film anonyme afin qu'il ne passe pas inaperçu, un signifiant vide évoquant une iconographie vague que l'on s'approprie dans l'espoir de conférer à une oeuvre indistincte un certain panache. Ce n'est plus qu'un modèle parmi tant d'autres à reprendre avec plus ou moins de succès, de manière plus ou moins fidèle, tout comme le furent avant lui A Nightmare on Elm Street, Friday the 13th, Halloween, The Texas Chainsaw Massacre ou encore Dawn of the Dead. Ces films fonctionnent selon une pure logique fétichiste, employant un réseau de références connues (et reconnues) pour établir un dialogue avec un public d'initiés, nostalgique, tout en satisfaisant les attentes génériques du grand public - dont l'adhésion justifie financièrement l'existence de tels projets.

Mais à force d'opérer selon cette méthode, c'est la vitalité même du genre qui est menacée par cet imaginaire de morgue. Le seul plaisir que provoque cet Evil Dead dépend de l'idée, au potentiel assez limité, que l'on va découvrir de quelle manière inédite tel ou tel élément iconique a été intégré à une expérience cinématographique à peine reconfigurée. L'acte ne tient pas du sacrilège dans le cas, par exemple, d'un film comme Friday the 13th, où chaque suite fonctionne de toute façon selon ce système archi codifié de répétitions et de décalages. Mais lorsque le charme de l'original repose au contraire sur un certain iconoclasme, une telle opération de recyclage paraît en contredire l'essence même. C'est le cas de cet Evil Dead qui ressemble au film de 1981 sans y ressembler, l'imite sans le copier, mais surtout le cite sans le comprendre.

L'élan, voilà ce qui manque cruellement à cet Evil Dead sanglant, mais exsangue, certes, « bien exécuté », mais dépourvu de cette féroce envie de cinéma qui motivait chaque plan furieusement orchestré du film original. Le film de Fede Alvarez ne fait en aucun cas preuve de cette féroce inventivité formelle à laquelle carburait celui de Raimi. Il se contente d'imiter d'innombrables techniques contemporaines, toutes plus banales les unes que les autres, exploitant notre souvenir d'un bien meilleur film dans l'espoir de légitimer ce qui n'est au fond qu'une autre machine bien huilée, conforme à ces mêmes standards industriels contre lesquels s'insurgeait à son époque le film de Raimi. Ce plaisir artisanal du cinéma qui donnait son sens au Evil Dead de 1981 est complètement absent de cette nouvelle version, remplacé par une soumission ronflante aux conventions du cinéma d'horreur des dix dernières années.

Autrement dit, personne ne sortira de la projection de ce remake habité par le besoin viscéral de faire, à son tour, du cinéma - parce qu'il n'y a pas, à proprement parler, de cinéma (ou, à tout le moins, aucune mise en scène) ici, tout au plus un agencement cohérent de clichés qui forme un tout uniforme et bien ficelé. Un professionnalisme sans étincelles a pris la place de ce côté bricolé, un brin broche-à-foin, qui faisait de chaque scène de l'original un véritable tour de force d'ingéniosité. La réalisation d'Alvarez se résume dès lors à l'application servile d'une série de tours prévisibles qui ne provoquent généralement pas l'effet de choc tant espéré, entrevu comme fin en soi dans ce spectacle dépourvu de tout sens de l'atmosphère.

Pire encore, tous ces éléments superflus qu'évitait adroitement le film-source sont ramenés à l'avant-plan, sans arrière-pensée, dans l'espoir incompréhensible d'injecter de la soi-disant profondeur à un film qui, glorieusement, célébrait la dimension strictement physique du septième art par son utilisation dévergondée du slapstick. Cosigné par Diablo Cody, dont l'irrévérencieux Jennifer's Body était dans le genre autrement plus intéressant, le scénario est complètement à côté de la plaque, gonflé artificiellement aux préoccupations psychologiques sans intérêt, alourdit de pénibles prétentions dramatiques que vient grossièrement souligner la réalisation d'Alvarez - le film versant à maintes reprises dans le mélodrame, au grand détriment de l'efficacité.

L'énergie démoniaque de l'original est donc la première victime de cette lourde reprise dépourvue d'humour, suivie de près par le plaisir qui n'y est plus - malgré les scies à chaîne et les vignes possédées, malgré le gore généreusement déployé, qui évoquent un passé plaisant au lieu de provoquer un plaisir présent. On a tout au plus affaire à un autre film moyen « au-dessus de la moyenne », à du « bon travail » dépourvu d'inspiration. Rien, en gros, pour justifier l'existence de ce film qui fait bien pâle figure aux côtés de l'original, mais n'aurait aucune raison d'être sans lui. Voici donc un film qui sert essentiellement à nous faire dire des âneries telles que « le cinéma, c'est pas comme dans le bon vieux temps ». Au risque de paraître, nous même, de plus en plus vieux.
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Critique publiée le 6 avril 2013.