VOL. 5 NO. 21-22
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Ant-Man (2015)
Peyton Reed

Les particules créatives

Par Mathieu Li-Goyette
Sur quoi carburent les films de Marvel Studios? Au super-héros, certes, mais de quelle type d’inventivité répondent-ils? Celle, d’abord, d’une organisation narrative originale et complexe, nécessitant de plus en plus une assiduité que le studio prône au risque de s’aliéner les infidèles; l’autre, ensuite, d’une prise de risque conceptuelle, travaillant l’hybridité des genres à une époque où la cinéphilie et la nostalgie ont souvent raison de la fermeté du regard.

L’organisation narrative, le studio en a fait son cheval de bataille, prévoyant ses films apparemment jusqu’en 2028, cumulant les présentations devant fans dans les conventions endiablées, les bandes-annonces et les pré-bandes-annonces, les avis de casting impromptus, voire inusités, bref, réinventant la manière de faire du marketing hollywoodien à l’ère du 2.0. À l’image de la société hyperconnectée qui la produit, le Marvel Cinematic Universe est un cinéma de l’hyperlien, une sorte de wikicinéma qui souhaite impressionner d’abord par la complexité de l’intrication narrative et diégétique qui la sous-tend. Or c’est toujours à partir du moment où une structure semble se suffire en elle-même et pour elle-même qu’elle cède à ses défauts d’usinage les plus apparents.

Le cas d’Ant-Man pourrait faire école en la matière. Son écriture malmenée depuis plus de huit ans par le studio aura eu raison d’Edgar Wright (Scott Pilgrim vs. The World, The World’s End) et de son coscénariste Joe Cornish (Attack the Block), puisque les deux complices ont claqué la porte en mai 2014, une année à peine avant la sortie en salle du film. Citant les éternelles « différences créatives » au sujet du scénario, le Ant-Man des Britanniques s’intégrait apparemment mal au grand plan de Marvel, le studio préférant conserver sa cohérence et son homogénéité sérielle coûte que coûte. Or pour avoir donné les rênes du scénario à Paul Rudd et son complice Adam McKay (Saturday Night Live, Anchorman : The Legend of Ron Burgundy), il leur en aura coûté d’accoucher du film le moins abouti de leur bataillon depuis le peu reluisant Iron Man 2.

Car Ant-Man, malgré ses fourmis volantes et ses autres travailleuses, est porté (ou plutôt abandonné) par une écriture paresseuse, grossièrement formatée et constituée de dialogues qui n’ont d’autre ambition que d’éclaircir la position actancielle floue de tous ses personnages; probablement parce que McKay, scénariste des projets de Will Ferrell, écrit habilement des sketchs, mais très maladroitement des films. La prise de parole, dans Ant-Man, sert à énoncer sa position d’allié ou d’opposant, à établir des tensions familiales et des résolutions symboliques que le film évoque sans jamais incarner. Il s’agit du parfait film pour celui ou celle qui souhaiterait exemplifier l’efficacité somatique du schéma de Greimas dans le cinéma grand public. Fruit d’un amateurisme que l’encadrement usuel de Marvel Studios peine à expliquer, Ant-Man repose ainsi sur des bases friables, lézardées dès son prologue où un Hank Pym/Michael Douglas rajeuni prend bien le temps d’expliquer qu’il ne laissera jamais sa formule tomber entre de mauvaises mains.

Suite à un saut dans le temps, le mauvais usage de la science aura fait son œuvre, Pym ayant eu et perdu un disciple (l’antagoniste générique interprété par Corey Stoll) convaincu que son mentor n’était autre que le Ant-Man masqué de la Guerre froide. Bafoué par le manque de confiance de Pym à son égard, l’ambitieux scientifique fomente un costume du même acabit dans l’espoir de le revendre à Hydra, organisation terroriste envers laquelle il semble de plus en plus difficile de susciter un intérêt dramatiquement fonctionnel. Pour faire honneur à sa promesse inaugurale, Pym enrôle donc Scott Lang (Paul Rudd), Robin des bois des uns et repris de justice des autres, pour récupérer la technologie tant convoitée. L’écriture fait des siennes au niveau le plus primaire de la caractérisation des personnages; les intentions semblent aussi banales que clichées, la multiplication répétée des enjeux émotionnels père-fille (Evengeline Lilly incarne celle de Pym) se décalquant d’un personnage à l’autre en espérant former une espèce de gravitas familialiste à force de radotage. Les figures de maître et de père cherchent à doubler la mise du scénario, mais il aurait fallu une bien meilleure main de départ pour ravitailler le bluff en distractions.

Puisqu’en plus de ses dialogues quelconques, Ant-Man doit compter sur un trio d’amigos franchement dépassés pour remplir les rôles de faire-valoir comiques ainsi que sur une piètre direction artistique qui confine le film en entier à plus ou moins trois décors, le reste des scènes s’étirant dans des lieux anonymes et dégarnis. Même les rares hommes de main qu’Ant-Man affronte, et c’est dire, sont étonnants d’insignifiance et de légèreté narrative. Rien ne semble avoir d’incidence ici, les grandes révélations intimes étant aussitôt rattrapées au bond maladroitement par un Paul Rudd au visage émacié par la diète « Deviens un héros de Marvel ». Dégonflé du visage mais gonflé des bras, ce nouveau Rudd est d’ailleurs nettement moins drôle et sympathique que l’ancien.

Mais au-delà de toutes ces considérations scénaristiques, la plus grande déception provenant d’un film intitulé Ant-Man vient du peu de trouvailles visuelles qu’on y rencontre, du peu de disproportions travaillées entre le gigantisme et le minuscule. En échange de ce maigre émerveillement, le studio propose un film qui n’impressionne qu’à l’occasion de quelques rares scènes réellement souriantes (cette demi-minute dans une valise en chute libre, cette autre passée dans le terrier des fourmis, cette bataille à dos de trains de plastique) et qui peine à articuler les capacités de son personnage aux enjeux du film où à son discours mal assumé sur le militarisme. Comble de l’aridité créative, la courte aventure dans les interstices de l’univers quantique fait passer la quatrième dimension d’Interstellar pour du Kubrick et celle d’Ant-Man pour un économiseur d’écran de l’ère Windows XP.

C’était comme si les chorégraphies et les effets de style en étaient encore à leur premier jet, le tout à fait compétent Peyton Reed ayant été parachuté au sommet d’une bombe à retardement où il n’aurait finalement scénarisé que deux scènes de flashbacks (qui sont d’ailleurs les meilleures du film, faisant taire les détracteurs qui ont eu tôt fait de l’accuser) et tenu en laisse quelques échanges bien envoyés, quelques directions de comédien qui rappellent que le réalisateur de Down With Love est un défenseur de la comédie screwball et qu’il mérite sa place dans l’armada de cinéastes attitrés à ces personnages.

Qu’est-ce qui fait le succès des films de Marvel Studios? La structure et l’audace, disions-nous. Or la structure a bouffé l’audace d’Ant-Man. En a fait un film beige, conventionnel et relativement léché dans un univers coloré d’idées au potentiel impressionnant. Pour tout dire, Marvel était autrefois (et encore aujourd’hui dans le cœur de certains optimistes), appelé « The House of Ideas », sobriquet pompeux déniché durant les années 1960, pile durant les aventures inaugurales d’Ant-Man, alors que l’illustrateur Jack Kirby a accouché avec Stan Lee de ces personnages qui, aujourd’hui, détiennent un monopole somme toute inquiétant sur la culture populaire. De ces premiers concepts intrigants, un nouvel Hollywood a été constitué en une poignée de films et quelques années. Sa formule structurelle a été entérinée par l’industrie et le public, valorisant une image de marque qui semble aujourd’hui en mesure de soutenir ses films par le seul scintillement de son logo rouge et blanc. Mais pour aller de l’avant, il faudra prendre note des leçons du bon docteur Pym et remettre la science entre les mains des rêveurs – pas des comptables.
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Critique publiée le 18 juillet 2015.