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Oz the Great and Powerful (2013)
Sam Raimi

Incursion verdâtre

Par Ariel Esteban Cayer
Il y a de ces films qui sont faits sans que personne ne les ait demandés, nés moins d’une vision artistique (osons espérer qu'elle existe encore à Hollywood) que d’une soif de capital tangible et de cette incapacité obstinée, typiquement hollywoodienne, à abandonner de vieux projets. Conséquence directe des diverses tentatives de Disney de faire suite au classique de 1939 (tentatives ayant d’ailleurs donné naissance, de fil en aiguille, à Return to Oz en 1985, seul et unique réalisation de Walter Murch), le dernier film de Sam Raimi est un étrange objet cinématographique : un divertissement maladroit, né de la friction entre de bonnes idées. Héros culte mieux connu pour l'inimitable trilogie Evil Dead (que l'on s'apprête, d'ailleurs, à imiter), Raimi reprend tant bien que mal les rennes d'une méga-production hollywoodienne d’une taille qu’on ne lui avait pas accordée depuis le dernier volet de sa trilogie Spider-Man en 2007. Une envergure qui le dépasse toujours un peu même si, semble-t-il, on sera toujours prêt à le lui pardonner.

Sur les traces de Tim Burton et du peu inspirant, mais immensément populaire, Alice in Wonderland de 2010 - auquel on emprunte incestueusement un schéma narratif, certaines scènes clés, des environnements numériques remaniés et un compositeur, Danny Elfman, nous servant la même mélasse - Disney aura cru bon d’actualiser l’univers de L. Frank Baum à renfort d’effets spéciaux et d’une formule gagnante, pour tous les âges. Raimi, quant à lui, semble pris entre deux mondes.

Témoignant d’une certaine compétence populaire, Oz the Great and Powerful est somme toute un film aux bases plutôt correctes, nous débitant un scénario inoffensif sur les origines des diverses sorcières (une Mila Kunis surprenante, Rachel Weisz et Michelle Williams adéquates) et, surtout, du magicien titulaire, Oscar « Oz » Diggs, incarné par un James Franco paresseux. Le jeu désinvolte de ce dernier atteint ici son paroxysme et offre au film un premier paradoxe - quelque part entre le Bruce Campbell comique perdu au moyen âge ténébreux d’Army of Darkness et le Franco stoner se jouant lui-même d'un rôle à l'autre. Sa performance déçoit, mais ne surprend guère, collant par moments au ton enfantin et ludique que Raimi confère à son film, détonnant partout ailleurs.

Si Raimi garnit cet « antépisode » de quelques bonnes idées, telles qu’un changement de format d’image renvoyant à la transition du sépia vers l’époustouflant Technicolor du film de la MGM, elles sont creuses: un noir et blanc en 4:3 laisse place, lorsqu’Oscar/Franco est transporté vers Oz, à un luxuriant assaut de pixels verdoyants, en 2.35:1, anamorphique standard. « Le passé rencontre le futur », semble-t-on nous dire, mais tout sonne vivement contemporain - pour ne pas dire faux et plastique. S’illustre dans ce beau moment singulier le potentiel actualisateur manqué d’une oeuvre qui ne réussit jamais à allier ses différentes intentions paradoxales.

Oz reprend des forces lors de ces rares moments où la poigne de fer omniprésente et uniforme de Disney se desserre et que les envolées ludiques de Raimi s’infiltrent. Ces moments d’humour slapstick auxquels il nous a habitués au fil des années amusent toujours même si, transposés aux possibilités de la troisième dimension (voyez Franco éviter des projectiles lancés vers vous!) et aux environnements en images de synthèses, ils prennent par moments de curieuses allures de jeux vidéo (voyez Franco, de profil, éviter des obstacles!). C’est qu’il y a une tension, voire un paradoxe fondamental, aussi amusant qu’irritant, au coeur de ce nouveau chapitre de la saga d’Oz - paradoxe d’autant plus frappant qu'il s'inscrit parfaitement dans la foulée de la récente controverse entourant les divers Oscars remportés par Life of Pi d’Ang Lee et la faillite de Rhythm & Hues, compagnie d’effets spéciaux ayant travaillé sur le film et s’étant fait couper la parole lors de la cérémonie des Oscars.

Jadis, Raimi révolutionnait le cinéma sur le plateau de ses films d’horreur par le biais d'une approche très physique - innovant, par exemple, en proposant de nouveaux mouvements de caméras et des effets spéciaux rudimentaires, mais impressionnants. Oz, au contraire, se présente comme la synthèse de son récent cinéma hollywoodien - un cinéma qui, comme celui d’un certain Burton il y a quelques années, semble incapable de réconcilier une passion fondatrice pour le réel et une industrie encline à tout numériser. L’Oz de Fleming était un film d’une rare beauté tangible, et même si l’on retrouve certains décors, costumes et maquillages bien réels, The Great and Powerful se présente, dans une vaste mesure, comme un flou d’information numérique à n'aborder, en toute honnêteté, que pour son potentiel ludique - qu’une histoire prévisible, des interprétations inégales et des mascottes simiesques en images de synthèse viendront enrober. Le reste, forces comme faiblesses, on le devine plus ou moins à la bande-annonce.
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Critique publiée le 8 mars 2013.